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       Blois mit plusieurs minutes à recouvrer toute sa conscience. Malgré les soins prodigués, Il n’émergea que progressivement Avec sa réserve d’eau, Camille avait abondamment humecté un linge sorti de son sac et nettoyé avec application le visage de Blois qui grimaçait. Les plaies de son cuir chevelu était en définitive peu profondes même si elles avaient copieusement saigné. L’homme chercha à se redresser mais on lui déconseilla de le faire et il se renfonça contre son pan de mur. En dépit de son mal de tête qui lui brouillait partiellement l’esprit, il cherchait à comprendre l’enchaînement des événements.

              - Non, non, Veupa, je t’assure que je l’avais pas vu et pourtant j’faisais terriblement attention… déclara-t-il. Je comprends pas. Il s’était caché et j’lai pas vu venir : à peine, j’avais mis le pied sur ce putain de toit qu’il était sur moi et après… Ben après, j’ai réussi à me dégager mais j’avais du sang plein les yeux et… Non, non, j’avais pas mal… J’l’avais repoussé, juste pour tirer avec mon revolver mais c’te saloperie marchait pas… De toute façon, je visais au hasard et puis… Ensuite, j’me rappelle plus de rien…

       Il essaya de passer sa main dans sa chevelure mais Garance l’en empêcha immédiatement

             - Faut pas toucher. Blois, t’as des coupures dans les cheveux qui ont pas mal saigné. On dirait que c’est pas trop profond mais… Faut attendre de revenir au village… désinfecter… poser un bandage…

              - Si j’ai bien compris, c’est toi qui a descendu la blésine ? Et avec mon revolver, en plus… Et d’abord comment t’as su que j’l’avais jeté là ? Tu m’avais vu ? demanda-t-il à Camille mais avant qu’elle ait pu lui répondre, il continua : Non, on verra ça plus tard, on aura le temps d’en reparler quand on sera revenus chez nous. Pour le moment, faut retrouver les autres et voir s’ils ont réussi à rattraper leurs clamèches. Après on rentre au village. J’en ai vraiment marre de cet endroit…

       Au bout de quelques essais, Blois arriva à se tenir debout sans l’aide des autres. Il entreprit de s’avancer puis d’emprunter l’escalier sous l’œil attentif de ses soldats. À présent, il récupérait vite et, arrivé au rez-de-chaussée, on n’aurait jamais pu croire que, quelques poignées de minutes plus tôt, il passait pour mort. Camille avait l’impression de revivre. En raison, certainement, de la grande peur d’avoir perdu Blois à présent conjurée mais pas seulement. Pour la première fois depuis des jours, elle avait la sensation d’être délivrée de la menace qui planait sur le village : leur mission qui avait été si chaotique par moments était achevée, les clamèches tant haïes et si activement recherchées éliminées. De le savoir, de le comprendre, elle en frissonnait d’aise : il y aurait d’autres ennuis, d’autres dangers, d’autres frayeurs, elle le savait bien, mais pour l’instant, c’était fini, terminé, c’était déjà du passé. Elle en souriait sans même le savoir. Blois qui, à la tête de son petit groupe, observait la rue depuis le porche de l’immeuble, s’en aperçut ;

              - Eh bien, Camille, qu’est-ce qui te fait sourire comme çà ?

       Elle ne répondit pas et s’approcha de son chef qui l’attira tout à coup et la retint serrée contre lui dans un geste plutôt rare de sa part. Il se laissa même allé à lui caresser doucement une mèche de cheveux dépassant de la chapka. Un petit moment s’écoula dans cette complicité retrouvée : juste à côté d’eux, Veupa caressait avec curiosité l’arbalète de Jacmo qu’il avait pris soin de ramasser avant de quitter le toit et il se demandait s’il saurait s’en servir et s’il en avait même seulement l’envie. Quant à Garance, encore étourdie des événements récents, elle s’était avancée sur le trottoir, espérant apercevoir les silhouettes de Crabe et de ses compagnons. Elle siffla entre ses dents avant de déclarer à Camille qui s’écarta de Blois :

              - Eh bien, y a pas à dire : lui, il sait exactement quand il doit revenir  !

       Elle désigna de la main droite la silhouette rampante de Serp qui s’avançait rapidement vers eux.

       Le petit groupe approchait tranquillement de l’immeuble qu’ils avaient occupé la nuit précédente lorsqu’ils entendirent le son si caractéristique d’un sifflet bitonal. Presque aussitôt, Crabe sortit de l’ombre de la carcasse automobile à l’abri de laquelle il s’était caché.

              - Vous l’avez eu ? interrogea-t-il immédiatement d’une voix relativement enrouée. La clamèche, vous l’avez eue ?

       Garance et Veupa tentèrent de lui expliquer les derniers événements qu’ils venaient de vivre tandis que Camille conduisait doucement son chef vers le couloir de l’immeuble où il put enfin s’étendre à peu près confortablement. Il ne semblait pas particulièrement affecté par sa récente perte de connaissance et il essaya même de plaisanter, démontrant ainsi combien lui aussi, il était soulagé d’avoir pu terminer cette expédition plutôt inhabituelle. Mais avec Blois, il fallait être méfiant et Camille n’était pas totalement certaine de cette amélioration soudaine aussi, après avoir refait une fois encore son pansement - non, il ne saignait plus - elle ne le quittait pas des yeux, prête à intervenir immédiatement.

           - Alors, comme ça, vous avez eu au moins une des clamèches ? adressa Blois à Crabe qui venait de s’asseoir près de lui. Et l’autre s’est enfui, c’est ça ?

              - J’t’assure, chef, qu’on a fait le maximum pour…

              - Mais non, Crabe, c’est pas un reproche, c’est seulement pour bien tout savoir  ! D’ailleurs, on s’en fout complètement de c’te blésine maintenant que son patron est mort… Y a gros à parier qu’on le reverra pas de sitôt  ! 

       Camille s’était écartée et rapprochée de Garance qui, à l’entrée de l’immeuble, contemplait le ciel dégagé comme si elle découvrait soudain une vérité insoupçonnée après les journées éprouvantes que tous venaient de passer. Et, de fait, le ciel était clair, constitué de ces nuages légers qui donnent une sensation de ciel presque bleu alors qu’il est en fait blanc mais lumineux. La tempête de neige de la veille n’était plus qu’un souvenir qui tendait à s’effacer des sols puisque la température était remontée, certainement largement au dessus de zéro. Camille voulait y voir le signe que leur aventure dans la ville était sur le point de prendre fin, qu’ils allaient enfin retourner au village où les attendaient Lermontov et les autres et qu’il serait alors temps de reprendre le cours tranquille des jours, loin des menaces et de la mort. Pour un moment au moins.

              - Eh bien, je vois pas trop de raisons de nous attarder ici, grommela Blois en se touchant la tête sans même s’en rendre compte. Je propose de retourner au village et pas plus tard que tout de suite….

               - Faut d’abord qu’on s’occupe de Phil, rappela Crabe. On peut pas le laisser comme ça et…

              - Je sais, Crabe, je sais, lui répondit Blois. Je suis sûr que tu as déjà pensé…

               - Ouais, les autres et moi, on en a parlé cette nuit et on pense que… la p’tite place où le lieutenant… Launois… il a été blessé…eh ben, au centre où c’qu’on était allongés, c’est de la terre facile à creuser et si vous êtes d’accord…

               - On va vous aider et…

              - Pas besoin, lieutenant, on y va tous les trois et on s’ra déjà de trop. On va juste prendre une pelle chez le vieux fou, heu, Gendler, et… Vous avez encore la clé et… merci, chef. On n’en pas pour trop longtemps… On vous rattrapera en chemin et du coup…

             - Oh non, on se sépare plus  ! s’exclama Blois. Pas question de nous séparer. J’ai toujours pas confiance en cette ville et… Non, non, on reste ensemble. On f’ra le chemin du retour ensemble  !

       Crabe regarda Blois comme pour être certain qu’il était vraiment sérieux et, rassuré, il haussa les épaules, indifférent. Il fit sauter deux fois dans sa paume de la main droite la clé donnée par Blois et disparut immédiatement. La petite place était à trois rues de là et le petit groupe y arriva rapidement. Veupa et Carbure avait récupéré la dépouille de leur ami enveloppée dans une sorte de bâche trouvée dans le hall d’un l’immeuble de la rue aux ours où ils avaient dissimulé le cadavre pour la nuit. Tous attendirent patiemment le retour de Crabe et de sa pelle. Camille, assise sur le socle de pierre central, frissonna au souvenir de leur dernière halte à cet endroit quelques heures plus tôt. Elle était alors persuadée que sa vie allait se terminer là, fauchée par une des flèches mortelles de Jacmo : elle s’y était presque résignée ; et puis, si ce n’avait pas été elle, ça aurait forcément été un des autres ce qui aurait été presque aussi abominable car elle se rendait compte qu’elle tenait profondément à chacun d’entre eux, même à Crabe, si antipathique au début. Et puis, il y avait eu cet ordre de repli intimé par Blois. Un trait de génie puisqu’il avait permis d’éviter de s’exposer sans pourtant abandonner la mission. Blois qu’elle avait cru mort.

       Elle tourna les yeux sur sa droite vers lui et s’aperçut qu’il la regardait fixement. Du coup, elle baissa son regard, gênée, mais l’homme, comme encouragé soudain, s’avança vers elle et vint s’accroupir à ses côtés. Il ne parla pas mais ses yeux très bleus l’observaient de façon presque inquisitoriale au point que, le visage soudain empourpré, elle détourna à nouveau son regard. Elle devinait qu’il voulait lui faire comprendre quelque chose mais elle ne savait pas comment l’aider. Il s’empara de la main droite gantée de la jeune femme, la garda entre ses propres mains et s’apprêtait à s’exprimer enfin lorsqu’ils entendirent le bruit métallique de la pelle que Crabe venait de jeter derrière leurs dos. Ils sursautèrent l’un et l’autre puis Blois se redressa, mettant un terme à ce nouveau petit moment d’intimité. En fait, Crabe avait pris deux pelles et sans attendre il les ramassa, en tendit une à Veupa et garda l’autre. Il commença à creuser.

               - Eh, moi aussi, j’veux en être, s’inquiéta Djeize. Faut que j’participe… C’est aussi mon pote  !

              - T’inquiète, lui lança Veupa, on vous laissera de quoi faire à toi et à Carbure…

       Garance s’était légèrement écartée et, comme demandé un peu plus tôt, cherchait des pierres et des planches pour étayer la tombe improvisée qu’il fallait consolider suffisamment : en effet, Serp qui furetait aux alentours leur rappelait que les prédateurs dans cette ville n’étaient pas uniquement humains. Camille, quant à elle, ramassait quelques herbes sauvages en guise de fleurs. Bientôt, le petit groupe se retrouva autour du linceul pour un moment de recueillement et de silence puis le raclement des pelles reprit pour l’opération inverse de la précédente. Blois avait hâte de quitter cet endroit où il avait failli perdre la vie, où Launois avait été blessé peut-être gravement et où, surtout, il avait perdu plusieurs hommes, d’humbles villageois qui, comme lui, ne demandaient qu’à vieillir tranquilles, avec un petit groupe d’amis, au sein d’un d’une paix relative. Pourtant abandonner une fois de plus un de ses soldats à une terre inhospitalière lui coûtait plus qu’il ne l’aurait supposé. Il attendit encore quelques secondes.

       Il donna enfin l’ordre du retour tout en s’approchant de Camille qui flattait doucement son chien. Garance jeta alors un petit sourire en direction de Veupa qui hocha la tête : lui aussi avait repéré le manège de leur chef. De fait, laissant les autres marcher à quelques pas devant eux, Blois s’empara de la main de Camille et celle-ci, bien que troublée, ne la retira pas. La jeune femme était prête à accorder sa confiance à l’homme qui, des mois auparavant et contre l’avis de tous, avait su l’accepter malgré ses peurs et ses réticences. Elle jeta un regard oblique sur Blois et celui-ci en réponse lui serra doucement la main. Elle sut alors avec certitude qu’elle ne serait plus jamais seule.

     

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    du même auteur :

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            * la mort et autres voyages (nouvelles)

            * petites tranches de vie médicale (nouvelles)

    et

            * le blog de céphéides (articles scientifiques)

     

     

     


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       Tout d’abord, il ne se passa rien. Le cri, entendu quelques instants auparavant, ne s’était pas renouvelé et c’était à présent un silence pesant qui submergeait toutes choses, en union parfaite avec la neige qui n’en finissait pas de recouvrir l’environnement. Camille, déjà en partie engourdie, secoua la tête libérant de sa chapka une neige molle qui sembla voleter autour d’elle mais ce n’était qu’une impression puisque l’obscurité était presque totale. Malgré ses gants épais, elle serrait sa batte avec force et restait sereine : elle sentait physiquement la présence des autres, là, tout près d’elle, rassurante. Il lui sembla soudain que la porte de l’immeuble s’ouvrait lentement et le frémissement qu’elle crut percevoir chez ses camarades la conforta dans l’idée. Elle se ramassa sur elle-même, prête à bondir puis tout alla très vite. Dans le brouillard qui l’enveloppait, une forme imprécise se matérialisa à quelques pas et elle fit un petit saut en arrière, sa batte à hauteur de genou. Comment savoir cependant l’identité de l’inconnu ? Et si c’était l’un des leurs obligé de reculer ? Elle n’eut pas à s’interroger plus avant. La silhouette chercha à s’échapper et elle fut rattrapée immédiatement par une autre forme floue. Camille n’hésita plus et lança son arme dans la direction des jambes de la première ombre et elle eut la satisfaction d’entendre celle-ci pousser un cri de douleur tandis qu’elle s’affaissait. Bruits de piétinement. Halètements. Grognements. Sons étouffés dont on ne savait ce qu’ils recouvraient réellement puis le silence. L’affaire n’avait probablement pas duré plus d’une minute mais Camille avait eu la sensation de revivre un ancien cauchemar, un de ceux que l’on veut oublier à toute force mais qui vous poursuivent sans cesse car ils font partie de vous à jamais. Elle s’approcha des formes qui l’entouraient et identifia Blois et Crabe. Ce dernier murmurait à son chef :

              - Ils étaient deux à vouloir passer et on les a eus mais qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

             - Les autres ont dû sortir de l’autre côté. S’il y a des autres évidemment mais alors Veupa a dû les intercepter. Donc, voilà. Toi, Crabe, tu repasses par la rue et tu vas voir ce que fait Veupa et les autres. Moi, je rentre avec les femmes et on nettoie…

               - Mais le feu ?

             - S’il est trop fort, on f’ra demi-tour mais, moi, j’crois bien que ce feu, il fait plus de fumée que de flammes. Du coup, faut surtout se protéger avec des foulards. Allez, file, toi, adressa-t-il à Crabe avant d’ajouter, allez, davaï, on y va! à l’intention de ses soldates.

            - Mais les blésines qu’on vient de… qu’est-ce qu’on… ? interrogea Camille.

       Blois venait juste de rallumer sa torche et il entrait dans le hall de l’immeuble, déjà presque hors de vue. La jeune femme devina qu’il venait de hausser les épaules et c’est Garance qui lui répondit silencieusement en lui touchant légèrement le bras avant de suivre leur chef. Arrivé près de l’escalier, le petit groupe s’arrêta. La fumée était encore importante mais on devinait que le feu était en train de s’éteindre faute de combustible. En effet, hormis les quelques meubles et les vêtements entassés en regard de l’escalier, la pièce était vide d’objets. Blois l’avait déjà remarqué lors de sa première visite et il en comprenait parfaitement la raison : le mobilier disparate, les objets amoncelés, les réserves de bois, tout ce que les vivants entassent pour se protéger des aléas de leurs vies sont autant de pièges pour celui qui cherche à empêcher une tentative d’intrusion : Jacmo était de cette trempe d’individus qui ne laissent rien au hasard. Cette pensée conforta fortement Blois quant au bien-fondé de son opération de police.

              - Je pense qu’il est inutile de monter aux étage, chuchota-t-il aux deux femmes. En tout cas pour le moment. On va explorer ce niveau et rejoindre le groupe de Veupa. S’ils n’ont rien vu, on fait demi-tour et on grimpe, comprendo ?

       N’obtenant pas de réponse, il remit son foulard sur sa bouche et se tourna vers le couloir qui s’ouvrait à gauche de l’escalier. Suivi des deux femmes il s’avança lentement dans la nuit, tenant sa torche à bout de bras afin de réduire du mieux qu’il le pouvait le risque de servir de cible. Deux pièces seulement - mais elles étaient pratiquement vides - s’ouvraient sur la droite du grand couloir qui débouchait sur une immense pièce elle aussi semble-t-il vidée du mobilier qui, jadis, avait dû la meubler. Ajouté au froid omniprésent, aux lumières des torches dansant sur les murs restés clairs et surtout au silence, l’endroit procurait aux trois villageois une impression d’abandon et de solitude. La porte du fond était entrouverte et Blois supposa que c’était par là que leurs ennemis s’étaient échappés ce qui avait dû les conduire directement sur Veupa et ses trois camarades. Agitant sa torche de bas en haut et toujours à bout de bras, il s’avança dans l’arrière-cour puis, quelques mètres plus loin, par une espèce de porte dérobée, dans la rue dite « aux ours » mais personne ne se manifesta. La neige tombait moins dru et on recommençait à distinguer vaguement les formes des murs et des objets. Blois fit signe aux deux jeunes femmes restées en arrière au moment où une silhouette s’avançait vers eux. Près à se jeter de côté, Blois reconnut avec soulagement Crabe qui s’approcha rapidement de lui.

              - Chef, murmura Crabe d’une voix étouffée, y-z-ont tué Phil quand ils sont sortis… Veupa y dit qu’on n'y voyait rien et que…

              - Et où il est Veupa ?

            - Partis à la poursuite des clamèches… trois clamèches qu’y sont… trois… pendant que les traces sont encore fraîches et comme y neige moins… mais, aussi faut que j’vous dise… Phil, l’a été descendu par une flèche de c’te machine, là, l’arc droit du chef des crapules, quoi et…

             - T’en es sûr, s’exclama Blois. Comment tu sais que c’est une flèche d’arbalète ? Tu l’as vue ? Tu l’as ramassée ?

             - Pas moi. Veupa.  La flèche, elle est rentrée dans son cou, à Phil, juste sous le menton et Veupa, y dit que…

              - On y va, cria presque Blois en direction de ses soldates. Je sais pas comment c’te blésine a pu tirer comme ça, vu qu’on voyait rien mais c’est pas grave, on va s’le faire, c’est moi qui vous le dis. Allez, davaï, davaï !

       Blois fit signe à Crabe de lui montrer le chemin et, sans même regarder s’il était suivi, il s’élança dans la nuit. Pour ne pas le perdre, Camille s’élança à son tour sans avoir pu allumer sa propre torche mais, en y réfléchissant, elle se dit que cela valait peut-être mieux : d’ailleurs, Garance paraissait avoir adopté la même attitude. Les deux jeunes femmes calquaient leur avancée sur la torche de Blois dont elles distinguaient le faible halo, non sans vérifier avec attention l’endroit où elles mettaient les pieds tant il y avait d’objets divers éparpillés, dont certains, elles en étaient persuadées, capables de les blesser sérieusement. La neige s’arrêta d’un coup comme si quelque chef d’orchestre invisible en avait subitement donné l’ordre : on en était revenu à la nuit noire seulement éclairée par la faible lumière de Blois. Celui-ci s’arrêta bientôt à l’entrée d’une ruelle et occulta prestement sa torche. Camille avait bien mémorisé l’endroit où il se tenait et le rejoignit rapidement. Veupa était sorti de l’ombre et approché d’eux.

              - Ils sont là pour ce que j’en sais. Les traces sont toutes fraîches et y a personne d’autre dehors…

              - C’est quoi, cet endroit ? murmura Garance.

       Sans répondre, Blois se dirigea de l’autre côté de la rue, vers l’entrée de l’immeuble où s’étaient réfugiés les deux soldats de Lermontov. Lorsqu’il s’approcha, l’un d’entre eux, la voix mouillée, chuchota : Chef, chef… Phil, il est… il est… Blois lui serra le bras sans rien dire et se tourna vers Veupa, Crabe et les deux femmes qui le suivaient. Repliés dans l’entrée du bâtiment, les sept villageois étaient un peu à l’écart de la rue, relativement protégés par les murs de l’immeuble, tout en ayant une vue dégagée sur la bâtisse dans laquelle s’étaient réfugiés leurs ennemis. Toutes sources de lumière à présent éteintes, les yeux de chacun avaient pu s’habituer et découvrir que la nuit n’était finalement pas aussi épaisse qu’anticipée : quelques lueurs intermittentes de ci, de là et une vague luminosité permettaient de reconstruire les grandes lignes des alentours. À présent que la neige avait cessé, on pouvait également mieux observer l’immeuble choisi par les trois fugitifs et ce qu’on pouvait en deviner n’était guère engageant. Le bâtiment s’élevait sur trois étages, à la même hauteur que toutes les maisons de cette rue mais ce qui était étrange, c’était son ouverture au rez-de-chaussée. À la place des habituelles entrées d’immeuble semblables à celle où ils s‘étaient réfugiés, se dressait une ouverture béante dont, à la lune renaissante, on devinait qu’elle n’était pas la conséquence d’une quelconque destruction : elle avait dès le début été bâtie ainsi dans un but qui plongeait les villageois dans une totale perplexité. Blois claqua ses doigts :

              - Bon, on va réfléchir. On va chercher ce que c’est encore que c’te bâtisse et j’ai peut-être une idée. Vous deux, jeta-t-il à Djeize et Carbure, vous restez ici pour surveiller. Nous, on va dans le couloir pour faire un peu de lumière sans attirer l’attention. Vous autres, suivez-moi, jeta-t-il à mi-voix.

       Le petit groupe s’avança dans le couloir, enjambant de multiples objets indéterminés. Avisant un endroit plus dégagé sur le pas d’un appartement à moitié ouvert sur le passage - en fait, une loge de concierge mais aucun d’entre eux n’avait les moyens de le deviner - Blois posa sa bougie sur une marche et sortit sa carte de la ville qu’il examina avec attention sous l’œil curieux de ses soldats.

              - Eh bien, voilà, murmura-t-il comme pour lui-même après plusieurs minutes d’examen du papier froissé, difficile à décrypter dans la pénombre.

       Il leva les yeux vers ses soldats.

               - C’est une ancienne caserne de pompiers, déclara-t-il soudain. Des pompiers, vous savez sûrement, des soldats qui s’occupaient du feu, qui éteignaient les incendies, quoi, non, ça vous dit rien ? Bon, c’est pas grave, laissez tomber. Ce qui compte, c’est que cette ouverture bizarre, elle donne sur des grandes salles où y avait des voitures à incendie… Pour éteindre les feux, comme je viens de vous dire. P’têt même qu’y en a encore de ces grosses voitures là-bas… Pas question de risquer sa peau, ça non  ! Surtout la nuit  ! Je vais regarder où sont les différentes sorties de ce… truc et on va attendre. Faudra bien qu’elles sortent, nos blésines, s’pa ?

       Engoncée dans sa chaude parka et appuyée contre le mur du couloir, Camille arriva difficilement à trouver le sommeil d’autant que la partie de couloir qu’elle avait réussi à dégager était carrelée et tout à fait glacée. Sans se réveiller vraiment, elle arrivait à faire alternativement porter son poids d’une jambe sur l’autre ce qui l’empêchait de s’engourdir réellement. Tout à coup, alors que les premières lueurs de l’aube venaient de percer, elle sentit comme un début d’agitation, une espèce de frémissement immédiatement suivi d’un cri étouffé qui l’éveilla complètement. Elle se pencha en avant, prête à se lever, lorsqu’elle entendit la voix de Blois qui chuchotait :

              - Non, pas de panique, c’est son dogue…

       Et moins de cinq secondes plus tard, Serp venait se ranger auprès de sa maîtresse qu’il lécha abondamment tandis que, elle, de son côté, essayait de lui réchauffer les pattes qu’il avait très froides. Camille ne se faisait pas particulièrement de souci pour son grand chien dont elle savait que, livré à lui-même au sein des ruines de la ville, il représentait certainement plus un prédateur qu’une proie. En fait, c’était quand il était avec elle qu’il était le plus en danger d’où sa réticence à lui faire suivre les mêmes chemins que le groupe de chasse. Elle le caressa et, se penchant, lui murmura les mots et émit avec sa langue les petits bruits qu’il aimait tout spécialement. Elle leva les yeux vers Garance qui venait de se planter devant elle. Celle-ci tenait son sac à dos à la main.

              - Le chef veut qu’on se réunisse pour nous expliquer ce qu’on va faire… comment faut s’y prendre pour cueillir les blésines, tout ça… mais, avant, on a un p’tit moment pour manger un bout : j’ai amené mon barda, ajouta-t-elle en s’asseyant à côté de Camille.

        Elle alla même jusqu’à caresser furtivement Serp qui, roulé en boule, semblait s’être endormi mais elle n’insista pas, le gros chien lui faisant encore assez peur.

     

     

              - Voilà. Cette nuit, j’ai un peu regardé la carte à Lermontov, commença Blois, et j’ai appris des choses intéressantes…. D’abord, point important, si j’en crois cette carte, la caserne, heu, la grande maison, ne communique pas avec une autre rue derrière… Seulement avec l’immeuble d’à-côté, celui qu’on voit, là, le gris et marron, poursuivit Blois, ponctuant sa phrase de son index droit levé. Parce que c’était là que dormaient les pompiers… mais toujours pas de sortie derrière. C’qui fait qu’il y a la grande porte qui, avant, était probablement fermée par une sorte de rideau de fer, la petite à côté et celle de l’autre bâtisse, tout ça très facile à surveiller d’ici  !

       Les villageois étaient allongés à même le sol, à l’entrée de leur immeuble, dissimulés de la rue par de vieux meubles cassés, des morceaux de tôle, quelques monticules de pierres ayant appartenus jadis au trottoir et même deux carcasses de voitures. La lumière du jour augmentant rapidement, Camille se rendit compte que leur position était excellente, en tout cas pour une surveillance discrète : on pouvait voir entre et sous les véhicules l’essentiel des bâtiments à surveiller et notamment les ouvertures si chères à Blois. En revanche, ils étaient eux-mêmes peu visibles. Même leurs traces de pas dans la neige n’étaient guère repérables, camouflées en grande partie par les carcasses et les débris : il fallait vraiment s’approcher pour les distinguer.

              - Non, j’ai pas trop envie qu’on se risque dans ce garage qui est rien qu’une espèce de hangar où on nous verra venir de loin, repris Blois. Non, c’qu’on va faire, c’est attendre parce que je suis certain que les blésines sont venues ici sans rien prévoir ; y sont venus ici parce qu’on a mis le feu à leur planque et qu’y nous ont trouvés à la sortie. Mais ils vont avoir faim, envie de bouger, ça c’est sûr alors, nous, on attend… disons jusqu’à cette nuit et là on décidera s’il faut qu’on y aille mais je préférerais pas ! Autre chose : pas nécessaire qu’on soit tous à surveiller… on s’fait un tour de garde, disons toutes les deux heures. Allez, je commence avec toi, Veupa.

       Camille qui avait besoin de s’occuper l’esprit proposa à Garance d’explorer le petit immeuble. Au deuxième étage, les deux jeunes femmes découvrirent un appartement relativement bien préservé des pillages et des ravages du temps. Une table, des chaises, une sorte de divan certes un peu défoncé sur lequel, si l’on acceptait de supporter les odeurs de moisi assez intenses, on pouvait s’étendre. Dans un coin, comme à chaque fois, trônait l’étrange rectangle de verre sombre et plat qui, d’après les explications de Blois, affichait dans les temps anciens des images des gens, des images qui bougeaient  ! La surface en était noire et sale et, même après l’avoir frottée, on avait du mal à y distinguer son propre reflet ; elle se demandait chaque fois comment un tel artifice avait pu exister, s’il avait seulement réellement existé. Voir des images des gens ? Les voir s’animer ? Elle n’arrivait décidément pas à se l’imaginer. Le reste de la pièce était à l’avenant : banal. Le plus intéressant étaient les deux fenêtres encore intactes qui, entrouvertes, permettaient d’avoir une vue parfaite sur la rue. Blois, appelé pour une inspection, s’enquit immédiatement d’un éventuel changement dans l’agencement des fenêtres susceptible d’avoir été repéré par leurs ennemis mais se rasséréna quand on lui déclara qu’on n’avait touché à rien. Il observa à travers les vitres sales, se gardant bien de les frotter.

              - Interdiction absolue de faire de la lumière ici, hein ? Surtout ce soir si on est encore là. Vous voyez, la crasse de ces carreaux empêche de voir à l’intérieur. Je veux dire qu’une clamèche en face peut pas nous voir… sauf si on fait de la lumière. On voit pas trop bien à travers, c’est vrai, mais on peut quand même observer une bonne partie de la rue des deux côtés. Et ça, en bas, on peut pas… Il ne savait toutefois pas si le détail était important. Il hésita avant de reprendre : du coup, faudrait peut-être quelqu’un ici.

              - On restera là, proposa Garance. On pourra se reposer tout en surveillant, vous croyez pas ?

       Blois hocha la tête sans répondre et sortit de l’appartement. Deux étages plus bas, Veupa et Carbure, allongés à même le sol de l’entrée de l’immeuble, se tournèrent d’un seul bloc vers leur chef qui s’approchait.

              - Rien de nouveau, chef, chuchota Veupa. En face, ça bouge pas.

                - Les autres ? demanda Blois.

                - Près de la cour derrière. Là-bas, on est plus tranquille et on a moins de chance de…

                - Je sais.

                - Les filles sont plus haut dans la maison et…

                - Je sais, répéta Blois.

     

     

       Une grande partie de la matinée s’écoula sans que rien ne se passe. À plusieurs reprises, Veupa avait demandé à Blois s’il était bien certain que la caserne ne communiquait pas avec les maisons voisines. La troisième fois, Blois qui n’était en définitive plus sûr de rien, avait failli s’emporter mais s’il répondait à voix basse en raison de la proximité supposée de leurs ennemis, on sentait, à sa diction sifflante et monocorde, toute l’étendue de sa frustration et même de sa rage. Il était exact qu’il n’était sûr de rien : pour ce qu’il en savait les clamèches avaient peut-être pris la poudre d’escampette depuis belle lurette et il était là avec son équipe à attendre inutilement. Qu’aurait fait Lermontov à sa place ? Aurait-il cherché à investir la place adverse au risque d’exposer ses hommes ? Aurait-il envoyé un éclaireur ? Ou bien se serait-il contenté de lever le camp en se disant que, tôt ou tard, il aurait bien l’occasion de régler ses comptes avec l’arbalétrier ? Qui, d’ailleurs, puisque plus rien ne semblait le retenir dans cette ville, avait peut-être déjà entrepris un repli discret vers des terres plus hospitalières… D’insister ainsi, était-ce de l’entêtement de sa part où y avait-il quand même dans son attitude un semblant de logique ? se demandait Blois, plutôt chagrin. La réponse à ses doutes se manifesta moins d’une heure plus tard sous la forme d’un mouvement près de la grande ouverture : quelqu’un était venu s’assurer que la rue était bien déserte mais ce quelqu’un s’était imprudemment trop avancé jusqu’à s’exposer un bref instant à la lumière du jour. Carbure qui était de garde dépêcha immédiatement Djaize pour prévenir Blois et, quelques minutes plus tard, tous étaient allongés à observer le repaire de leurs ennemis. Camille, prévenue par le début d’agitation contenue du petit groupe avait abandonné Garance quelques instants pour se renseigner.

              - Non, on n’a rien vu de là-haut, chuchota-t-elle à la question muette de son chef. Je retourne, conclut-elle mais Blois ne l’écoutait déjà plus.

                - Là, désigna Blois, d’un mouvement du menton.

       Effectivement, deux silhouettes venaient d’apparaître à l’entrée de la caserne et, déjà, courbant le dos, se précipitaient sur le trottoir pour remonter la rue sur leur gauche. Blois observa un bref instant : aucune arbalète en évidence chez les deux hommes…

              - Crabe, Carbure, Djaize, à vous de jouer. Plus la peine de se cacher. Coincez-les et tuez-les, ordonna-t-il.

       Blois se proposait d’attendre la sortie de Jacmo qui, à l’évidence, ne faisait pas partie du duo tentant sa chance dans la rue. Les trois soldats désignés se levèrent d’un seul mouvement et se lancèrent à la poursuite des deux silhouettes. Inutile de se cacher. Blois comptait d’ailleurs un peu sur ce mouvement pour déstabiliser l’arbalétrier. Pourtant, rien ne bougea et Blois s’interrogeait sur ce qu’il conviendrait de faire si la situation en restait là. Un bruit de pas précipité lui fit tourner la tête. Camille.

              - Blois, il se tire par les toits… On l’a vu d’en haut  ! On l’a reconnu à cause de son arc  !

       Blois ne se fit pas répéter les mots.

              - Où ? Lesquels de toits ?

       La jeune femme désigna le toit de l’immeuble jouxtant la caserne mais situé du côté opposé à celui emprunté par les deux précédents fuyards.

       Blois se tourna vers Veupa

              - Tu entres dans l’immeuble et tu essaies de voir par où il est sorti sur le toit. Faut que tu passes aussi par les toits pour lui couper le retraite. Comprendo ?

        Puis, se tournant vers Camille :

             - Tu vas chercher Garance et tu me rejoins tout de suite. Il faut l’intercepter lorsqu’il va redescendre. Ça va pas être facile de le repérer mais c’est notre seule chance.

       Camille n’eut pas à grimper dans les étages : Garance qui avait dû écouter se matérialisa instantanément à ses côtés. Elle avait sorti son sabre. Les deux femmes se lancèrent sur les pas de leur chef. Serp les suivit de son trottinement tranquille.

     

     

       D’un geste de la main, Blois ordonna à ses soldates de s’arrêter derrière la carcasse d’une voiture. Il avait observé Veupa s’engouffrant dans l’immeuble des pompiers : il avait toute confiance en lui et il savait qu’il trouverait le passage vers les toits emprunté par leur ennemi. Il se tourna vers les deux femmes.

              - Voilà. Grâce à la carte, je connais ce pâté de maisons par cœur. De ces maisons, il y en a huit en tout. Trois avant la caserne, puis la caserne et donc encore quatre. Elles doivent communiquer par les toits, c’est vrai, mais des toits, à un moment ou à un autre, faut en descendre. La carte à Lermontov indique que le maison du bout s’appuie bien sur une de la rue voisine mais cette maison-là, eh bien, c’est une grande bâtisse, un immeuble et j’parie qu’y a pas d’ouverture entre les maisons à cet endroit. Ce qui veut dire que…

              - … que la blésine doit redescendre là-bas, compléta Garance, et donc qu’on devrait la cueillir là.

               - Bien vu, lui répondit Blois. Du coup, voilà : Veupa est monté dans la caserne, on va laisser filer la maison quatre - on peut pas faire autrement - mais Garance va prendre la trois, Camille la deux et moi la première. Notre clamèche devra soit rencontrer l’un de nous en redescendant, soit se retrouver coincé sur les toits. On monte donc chacun mais prudence, on a affaire à un tueur sans aucune pitié. Du coup, faut pas réfléchir et frapper si on peut. Faut le descendre ! On va avancer sur les toits et on se retrouve tous ensemble pour encercler la blésine. Est-ce que vous avez bien compris ? Bon, on y va mais, pas d’acte de bravoure, hein ? Celui qui arrive à le coincer, il attend les autres… Et méfiez-vous des traits, des flèches quoi. Ah, Camille, tu renvoies ton dogue : il nous servira à rien.

     

     

       La deuxième maison, celle qui lui avait été dévolue, était en réalité un petit immeuble assez semblable à celui dans lequel les villageois venaient de passer leur deuxième partie de nuit. Trois étages mais seulement deux appartements à chaque niveau. Camille dédaigna le rez-de-chaussée : si Jacmo s’était trouvé là, elle était certaine qu’il serait sorti dans la rue plutôt que de cacher dans cet endroit insalubre où le moindre mouvement entraînait la chute ou le raclement d’une multitude de débris ce qui n’était pas la meilleure manière pour se dissimuler à la face du monde. Très méfiante, elle s’obligea à visiter les appartements des étages sans rencontrer autre chose que l’habituel état d’abandon de ces endroits oubliés de tous. On y voyait plutôt bien en raison de larges fenêtres assez nombreuses. La jeune femme se fit la remarque que cet endroit avait dû être agréable jadis.  À présent, l’ensemble était plus ou moins moisi et surtout recouvert d’une couche de poussière qui attestait qu’aucun être vivant - à l’exception vraisemblable d’un chat et de quelques rats dont on voyait les empreintes ici ou là - n’avait depuis longtemps fréquenté ces lieux. Arrivé au troisième étage, elle comprit que son exploration devenait plus compliquée. En effet, aucun escalier ou échelle ne semblait conduire au toit ; on voyait bien une trappe dans le plafond du couloir mais, outre qu’elle se situait à presque deux hauteurs d’homme, elle semblait bien close et peut-être même murée. Une seule consolation : Jacmo n’était certainement pas redescendu par là. Que faire ? Rebrousser chemin ? Secouant la tête, elle s’engagea dans l’appartement immédiatement proche d’elle et dont la porte entrouverte semblait une espèce d’invitation. Elle poussa un petit cri de soulagement. Des planches en bois de différentes longueurs étaient éparpillées à même le sol et il y avait également une caisse qui pourrait lui servir de support d’escalade. Elle s’empara d’une des planches et retourna dans le couloir. Elle projeta son outil improvisé et eut la satisfaction de constater que son travail serait plus aisé que prévu : le panneau de bois qui fermait la trappe était assez mince et il se fractura rapidement. Camille n’eut que le temps de se jeter de côté pour éviter l’avalanche de poussière et de débris, et peut-être même d’autres objets qu’elle préféra ne pas détailler. Elle ralluma sa torche pour sommairement explorer un puits au sommet duquel elle apercevait la lumière du jour. Elle sut immédiatement que son ascension serait facile : plaquée contre la paroi de droite du puits, elle pouvait deviner la forme d’un échelle rétractable. Elle alla chercher la caisse, sauta plusieurs fois pour attraper la base de l’échelle qui se déplia d’un coup dans un couinement abominable. Elle sauta de la caisse, reprit son sac et ses armes et entreprit son ascension. Le sommet du puits était obturé par une sorte de lucarne en plastique dur recouverte de neige ; elle la fit sauter avec sa batte et posa ses mains gantées sur le rebord du puits pour se hisser sur le toit lorsqu’elle entendit les cris.

     

     

       Camille réussit à s’extraire du boyau et se tourna vers la droite, l’endroit d’où provenaient les cris. Le portion de toit sur laquelle elle venait de se hisser donnait sur la rue et était composé d’ardoise. Le toit présentait ses deux parties en pente douce. Un chemin d’environ trois pieds de large courait tout le long de son sommet et permettait jadis aux équipes d’entretien d’accéder rapidement à l’ensemble des lieux. Blois et Jacmo devaient se trouver quelque part sur la gauche mais c’était pourtant de sa droite que semblaient arriver les appels. Elle grimpa sur le chemin en haut du toit et comprit immédiatement. Positionnés à l’extrême bord du toit de la maison voisine, elle pouvait apercevoir les silhouettes de Veupa et de Garance, incapables de franchir l’espace séparant les deux bâtiments, un vide assez important donnant sur une cour intérieure en contrebas les en empêchant.

           - On peut pas passer, s’exclama Veupa dès qu’elle s’approcha d’eux. Et…

               - Mais alors, Jacmo ? s’écria Camille.

             - Mais il est passé, lui. C’est lui qui a cassé le passage entre les toits, une sorte de petite passerelle. Je le sais, j’l’ai vu faire quand j’suis arrivé. On allait redescendre, Gar et moi mais on t’a entendu venir. T’es la plus proche de la blésine et de Blois. Va l’aider mais fais gaffe à toi. Nous, on s’dépêche de r’grimper par la dernière baraque.

       Veupa avait à peine fini de prononcer ses dernières paroles qu’il avait déjà disparu, suivant Garance qui s’était éclipsée quelques secondes plus tôt. Camille rebroussa chemin. Elle n’en menait pas large, certaine qu’elle était de faire une cible parfaite pour un arbalétrier. Sa seule consolation était de penser que si Jacmo lui tirait dessus, il se démasquerait peut-être et ferait alors les affaires de Blois qui saurait en profiter. Maigre consolation, tout de même car… Elle poussa un cri étouffé : sa botte droite venait de glisser sur une plaque de neige fondue et elle n’avait dû qu’à son entrainement de jadis de ne pas tomber. Elle assura sa batte et son poignard puis avança rapidement vers le toit de la maison voisine. C’était en réalité une surface plane couverte de gravier encore enfouie sous une neige abondante. Elle était entourée d’un petit parapet et son centre était occupé par un assemblage de murets et de cheminées qui devait bien occuper une bonne moitié de ce toit plutôt inhabituel pour la ville. Comme l’avait pensé Blois, le toit se finissait sur le mur aveugle de l’immeuble voisin qui surplombait les maisons de la rue de plusieurs étages et pour ce qu’elle pouvait apercevoir depuis sa position, il n’y avait à cet endroit aucun signe de communication. S’il n’avait pas été intercepté dans l’escalier de l’immeuble, Jacmo se cachait certainement de l’autre côté des cheminées et elle devait, en conséquence, être formidablement prudente. Mais où était passé Blois qu’elle ne voyait nulle part ?

       Elle réajusta sa parka, rentra quelques mèches de cheveux blonds dans la capuche qu’elle rabattit sur son front, assura une fois encore ses armes puis, à demi-courbée, s’avança vers l’autre partie du toit, au-delà des cheminées. Elle vit d’emblée la silhouette de Jacmo qui, à quelques mètres d’elle, lui tournait le dos et repoussait du pied une forme allongée qui… Blois  ! Le sang de Camille se figea tandis que son cœur se mettait à battre la chamade et qu’un long frisson la parcourait toute entière. Elle s’avança. Le visage de Blois paraissait couvert de sang et il ne bougeait pas. Se pourrait-il que… ? Les bottes de la jeune femme avaient-elles crissé sur la neige ou, par une sorte de prescience, Jacmo avait-il deviné sa venue, quoi qu’il en soit, il se tourna vers elle, un curieux sourire aux lèvres. Il leva son arbalète dont on devinait la tension de la corde, le trait prêt à être éjecté. À cette distance, elle n’avait aucune chance d’échapper à une mort immédiate.

              - Allez, avance, petite, au moins, toi, tu vas pouvoir me renseigner, s’pas ?

       La voix du petit homme, volontairement étouffée, paraissait emplie d’une haine et d’une rage contenues. Il baissa pourtant son arme.

              - Je sais qui tu es, t’sais. C’est à toi qu’appartient le loup, enfin ce grand dogue qui nous a pisté tout ce temps. Cent fois, j’aurais pu te le tuer, ton dogue, mais je tue pas les animaux, moi. Ceux qu’je tue, c’est ceux qui se conduisent pire qu’des animaux, déclara-t-il en donnant un nouveau et méchant coup de pied à Blois toujours immobile. Des comme c’te saloperie, là, qui tue les femmes qui lui demandent rien. Hein, pasque c’est bien lui qui l’a tuée, ma pauvre Lady, non ? Allez, tu peux bien m’le dire, maintenant pasque ça a plus beaucoup d’intérêt tout ça… Non ? T’es bien sûre ? Alors je pense qu’on devrait… Mais je cause, je cause et le temps passe. Allez, approche, ma p’tite. J’te jure que j’te f’rai pas de mal : c’est pas après toi que j’en ai…

       Mais Camille comme pétrifiée ne bougeait pas

              - Bon, j’vais te dire. J’ai pas tout mon temps, j’suis pressé, tu piges ? Je veux savoir combien vous êtes après moi. L’autre, là, il a pas voulu m’le dire et maintenant, tu peux voir c’qui lui est arrivé. Alors toi, tu vas me renseigner et vite parce que… Et d’abord, tu jettes tes couteaux et tu me rejoins. Allez, exécution  !

        Jacmo releva à nouveau son arbalète en direction de Camille.

       Comme dans une sorte de cauchemar dont elle ne savait comment sortir, Camille jeta sa batte et son poignard derrière elle puis se vit avancer en hésitant et en traînant les pieds vers celui qui, elle en était totalement persuadée, allait la tuer comme il avait tué Blois. C’est comme ça qu’elle heurta un objet à demi enfoui dans la neige. Elle se baissa. Le revolver de Blois. Elle le ramassa et, ôtant son gant sans même s’en rendre compte, machinalement le soupesa.

              - Te fatigue pas, ma toute belle. Ton patron a déjà essayé : elle marche pas sa pétoire  ! déclara Jacmo d’un ton amusé. Un amateur, ton patron. Il voulait équilibrer les forces, faut croire. T’imagines ça ? Ce vieux truc contre mon arbalète ? Il faisait pas le poids… Bon, allez, tu me jettes ça et tu te décides à venir, merde à la fin.

       Camille se remit lentement en marche, le revolver toujours à sa main droite. Blois lui avait appris à manier cette arme, à compenser son recul, à viser au jugé : il avait même consacré deux balles, deux vraies balles, prélevées sur ses maigres réserves pour lui expliquer le fonctionnement de cette arme si spéciale puisqu’elle annulait les distances entre les gens. Comme un arc mais en plus rapide et moins encombrant. D’ailleurs Blois… À travers ses yeux embués par des larmes de rage et de tristesse infinie, elle voyait le petit homme qui la regardait s’approcher. Il la toisait, immobile à quelques longueurs d’elle, son arbalète sur l’épaule gauche prête à être dégainée, sa main droite sur sa hanche, un rictus satisfait aux lèvres.

              - Allez, gamine, grouille-toi. Y a tes potes qui arrivent et j’veux être prêt à les recevoir. À propos, t’as dit qu’y sont combien déjà ? Ah oui, c’est vrai, t’as encore rien dit  ! T’sais qu’tu commences à m’chauffer les oreilles ?

     

       Camille le comprenait bien à présent. Blois était mort. Celui qu’elle admirait tant, qui avait fait d’elle ce qu’elle était, celui qui lui donnait l’impression d’exister vraiment. Il était mort. À cause de cette clamèche qui s’amusait de son désarroi. Sans réfléchir, elle leva son pistolet vers Jacmo qui ne bougea pas d’un poil. Son sourire s’élargit.

              - J’t’ai déjà dit, pov cloche, qu’y marche pas son machin, tout rouillé qu’il est  ! Et pis en plus, il a pris la neige. Tout mouillé que je…

       Dans le silence du matin clair, le cliquetis du chien frappant une cartouche hors d’usage résonna bizarrement, comme une menace lointaine et inopérante.

            - Mais c'est qu't’es vraiment têtue, toi ,tu sais ! hurla Jacmo que la rage recommençait à submerger. T’écoutes jamais rien, faut croire. Ben, ça va pas te porter chance, t’sais, pasque tu…

       Le bruit assourdissant de la détonation fit s’envoler une bande d’oiseaux du toit voisin. La balle était passée à quelques centimètres de la jambe droite de Jacmo. Camille vit la bouche du petit homme s’ouvrir en forme de cercle et ses yeux s’écarquiller de surprise. Il venait de comprendre qu’il avait peut-être commis une faute d’inattention, un excès de confiance auquel il fallait remédier au plus vite. Il fit glisser son arbalète sur son bras gauche et s’apprêtait à relever son arme pour viser lorsque la deuxième détonation, presque étouffée celle-là, retentit dans le silence à peine revenu. Stupéfaite, Camille vit la tête du petit homme littéralement exploser dans un geyser rouge, la balle lui emportant le haut du crâne à droite. Incrédule, paralysée, elle vit son ennemi lâcher son arme et s’affaisser lentement pour s’écrouler à quelques pieds du corps de Blois. Elle était abasourdie. Comment ? Comment était-ce possible ? Elle avait seulement visé devant elle. Au jugé. Parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Parce que de toute façon, la mort allait venir pour elle aussi. Et voilà que… Et la troisième cartouche, elle aussi, elle avait… Blois  ! Comme plongée dans la brume déréalisante d’un rêve éveillé, sans réfléchir plus avant, elle se précipita vers le corps sans vie de son chef. Désespérée, elle se jeta sur lui et essaya de le secouer doucement mais, le visage couvert d’un sang rouge qui tranchait vivement avec la blancheur du sol, Blois ne réagissait pas. Sa tête ballottait à droite et à gauche comme celle d’un pantin de chiffon et il ne respirait plus. Aveuglée par les larmes, Camille ne savait rien faire d’autre que serrer le corps inanimé contre elle, comme si de le réchauffer même maladroitement permettrait de le faire revenir à la vie. Sans s’en rendre compte, comme anesthésiée, à genou dans la neige molle, elle se balançait d’avant en arrière, une plainte sourde émanant de tout son être. Une ombre soudain se matérialisa à ses côtés qu’elle n’arriva tout d’abord pas à distinguer en raison de ses yeux embués puis elle reconnut Garance.

              - Il est mort…

              - C’est toi qui a descendu la blésine ? interrogea Garance sans lui répondre directement.

              - Oui, oui, j’lui ai tiré dessus avec l’arme de Blois mais lui, lui… il était déjà…déjà…comme ça, arriva-t-elle à balbutier en désignant son chef.

       Garance s’était immédiatement penchée sur Blois mais, elle aussi, ne semblait guère en mesure de faire quoi que ce soit. Elle leva un visage décomposé vers Veupa qui s’approchait à son tour de son pas lourd. Il écarta fermement Garance et entreprit d’ouvrir la parka de son chef, d’écouter son cœur, de palper sa carotide à la recherche d’un pouls. Il se redressa d’un coup. Il poussa un long soupir, comme s’il était délivré d’un poids terrible et qu’il commençait à revivre. Il regarda les deux femmes qui l’interrogeaient du regard.

               - Eh bien, il a pris un bon coup sur la tête, déclara-t-il observant tout autour de lui, son regard s’attardant brièvement sur le cadavre de Jacmo. L’est dans les pommes, voilà tout. C’est p’têt sérieux, j’peux pas dire, mais l’est pas mort. Allez, on va le transporter à l’intérieur de l’immeuble et on lui nettoiera la figure avec ce qu’on trouvera.

             - Tu t’es affolée pour rien, ma grande, s’exclama Garance en tapotant l’épaule gauche de Camille.

       Cette dernière avait du mal à mettre de l’ordre dans ses pensées tant les événements s’étaient pour elle soudain précipités et tant elle était passée par des sentiments contraires en si peu de temps. Ce que, à ce moment précis, elle retint, c’était que Blois était vivant. Vivant  ! Elle sentit la vie revenir en elle et son cœur se remit à battre comme s’il s’était arrêté lorsqu’elle avait aperçu dans la neige le corps étendu ; son souffle précipité s’apaisa à son tour. Une espèce de calme étrange l’envahit bientôt, sans qu’elle ait la moindre envie d’aller au-delà. Toujours à genou dans la neige, le regard fixé sur Veupa et Garance qui tentaient de relever Blois encore inconscient, Camille ne savait plus quoi faire.

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       Blois, d’un bref signe de la tête, ordonna à ses soldats de s’asseoir sur les chaises basses que Ben Gendler avait choisi pour meubler sa cave. Il avait décidé de ne pas perdre de temps et d’expliquer immédiatement ce qu’il avait en tête.

              - Voilà comment je vois les choses, commença-t-il. D’abord, Launois, contrairement à ce que tu prétends, je vois bien que tu vas pas bien. Ta blessure te fait mal, mais si, mon vieux, ça se voit… Et tu commences à avoir de la fièvre. Ta blessure te fait souffrir et on sait pas vraiment si elle profonde : faut l’explorer, désinfecter tout ça, bref te soigner et, ici, c’est pas possible. Conclusion : tu vas rentrer au village. Si, si. Tu nous seras plus utile au village qu’ici car tu pourras expliquer à Lermontov où on en est et qu’on souhaite rester ici un ou deux jours de plus. Disons même trois. On va demander à Ben Gendler s’il accepte de t’accompagner parce que… j’crois bien que c’est le moment de défendre votre point de vue auprès de notre chef, poursuivit-il à l’intention du vieil homme. Si ça vous intéresse encore, bien sûr.

       Et devant le signe d’acquiescement de l’intéressé, il se retourna vers les autres.

              - Ensuite, on va se renforcer. Sauf s’il y a eu contrordre, nous avons toujours trois des soldats de Lermontov en faction à la maison rouge, non ? Eh bien, on va aller les chercher car ils ne seront pas de trop avec nous et, de toute façon, là-bas, ils ne servent plus à rien…

       Blois, tête baissée, marchait de long en large afin de bien rassembler ses idées et nul n’aurait cherché à l’interrompre. Relevant la tête, sans dévisager personne en particulier, il continua :

              - Je suis persuadé que Jacmo – c’est le nom de cette clamèche – n’a qu’une seule idée : nous régler notre compte… Nous régler notre compte pour ce qu’on a fait à la vieille. Et c’est là que ça devient intéressant. Oui, parce que ça veut dire, d’une part, qu’il restera par ici tant qu’il se sera pas vengé et, d’autre part, qu’il doit avoir suffisamment la rage pour faire des erreurs. Des erreurs qu’on doit exploiter ! Faut donc qu’on l’attire quelque part et qu’on s’en occupe. On a l’avantage du nombre, non ? Alors, y a pas de raison. Bon, je vais réfléchir à comment on va s’y prendre mais si quelqu’un a une idée, même si elle lui paraît bizarre ou à peine réalisable, eh bien, elle est la bienvenue. En attendant, Launois et Ben partent pour le village tant qu’il fait jour et nous, on se repose.

       Du hall du petit immeuble, le petit groupe regarda partir Ben Gendler et Launois, toujours fortement contrarié de ne pas participer à ce qu’il considérait comme « la meilleure part de leur mission » mais, en reconnaissant lui-même qu’il se sentait fiévreux et assez fatigué. Camille profita de cette sortie sous haute surveillance pour rappeler Serp qui ne tarda pas à venir en trottinant  mais, entre les débris et carcasses de voitures qui encombraient la ruelle, il n’aurait pas été facile de le viser, fut-ce par un professionnel de l’arbalète : le grand chien zigzaguait entre les obstacles, accélérant à certains endroits, sautant ou s’aplatissant à d’autres, et ne fut vraiment visible qu’au tout dernier moment. Camille s’empressa de le faire entrer dans la cave. Comme convenu, Veupa qui devait aller chercher le renfort des hommes de la maison rouge attendit un petit moment avant de s’éclipser. Blois se rapprocha de Camille et de Garance qui discutaient tranquillement à proximité d’un des poêles à bois qu’elles venaient de bourrer de combustible que, de toute façon, il n’était certainement plus indispensable d’économiser. Les jeunes femmes étaient installées sur les curieux petits tabourets en bois de Ben Gendler mais Blois préféra s’asseoir en tailleur près d’elles à même le sol.

              - Y a une chose qui me tracasse… commença-t-il, en regardant franchement Camille dans les yeux pour la première fois depuis des jours. C’est comment t’as pu savoir que la vieille, elle était dans c’te chambre…

       Camille regarda successivement Garance et Blois puis se mit à gratter son chien derrière les oreilles en souriant.

                - Je savais rien mais… Voilà. J’avais été frappée par ce que la vieille, elle avait toujours bien préparé sa fuite… J’veux dire qu’elle avait, heu, toujours arrangé des endroits pour au cas où… Tu te rappelles, Garance, dans la première maison, celle de l’impasse, on passait par un petit soupirail et on tombait sur des vêtements pour pas se faire mal. Pareil dans sa maison du passage, enfin du chat à trois pattes. Là, elle avait prévu une échelle pour se sauver… Quand on est arrivé dans la dernière maison, celle du magasin, eh bien, avant de prendre l’escalier et de trouver les taches de sang, j’étais allée dans la cour et j’avais vu l’endroit où elle est tombée ensuite : rien que des vêtements, des linges, comme pour…

               - Amortir une chute, termina Garance.

              - Oui, mais sur le moment, ça m’a pas frappée. C’est en redescendant l’escalier que j’y ai repensé et que je me suis dit que la vieille, elle allait jamais dans des endroits par hasard mais là où elle se préparait toujours une sortie, un point de fuite. J’ai repensé à ce tas de vêtements qui semblait comme préparé à l’avance et j’me suis dit : et si c’était la vieille… ? Alors, comme ça correspondait à cet appartement de gauche qu’on avait déjà visité, au premier étage parce qu’après ça aurait été trop haut… En plus, c’était moi et Garance qui l’avions visité, précisa-t-elle, se tournant vers Blois. Sauf que j’avais seulement essayé d’ouvrir ce truc de coin, ce placard, sans y arriver et je m’étais dit que, de toute façon, l’était trop petit pour s’y cacher. Parce que je l’avais pas bien examiné, en fait. Tu vois, Blois, au fond, on a failli rater à cause de moi !

              - Oui, ben moi, j’crois plutôt que sans toi… sans vous, on serait repartis bredouilles… conclut Blois, secouant la tête.

       Camille sentit que l’admiration de son chef pour son raisonnement semblait sincère et elle en fut très satisfaite. Après un moment de silence, Blois poursuivit.

              - C’est le début de la moitié de la journée. On va manger un morceau en attendant notre renfort et ensuite je vous explique comment on va s’y prendre…

       En réalité, Blois n’avait pas encore arrêté de plan pour la bonne raison qu’il ne voyait pas par quel moyen il allait pouvoir débusquer leur ennemi, à moins de sacrifier délibérément des gens de son petit groupe en s’en servant comme appâts, une option inenvisageable. Mais il fallait bien donner l’impression qu’on ne s’en remettait pas uniquement au hasard, qu’il avait depuis longtemps songé au problème et qu’il avait trouvé des solutions. Pour cela, il lui fallait réfléchir. Découvrir quelque chose. Abandonnant rapidement le coin où ses soldats se restauraient, il alla s’allonger sur un des lits de Gendler pour méditer sur les heures à venir tout en donnant l’impression de se reposer, serein et sans angoisse.

       Camille, elle aussi, s’était écartée du groupe pour aller pensivement mastiquer sa maigre pitance auprès de Serp avec qui elle partageait de temps en temps un morceau de viande séchée. Mais ce n’était évidemment pas le détail des décisions à prendre qui pesait sur son moral : en réalité, elle entendait encore le cri de Jacmo lorsqu’il avait découvert le cadavre de sa compagne. Pas un cri de rage ou d’impuissance mais de douleur, d’authentique souffrance. La jeune femme avait senti au timbre de la voix du petit homme combien cette découverte macabre l’avait touché et, du coup, cet ennemi impitoyable, ce criminel insensible était soudain devenu presque humain. Camille en arrivait à douter. Peut-être les autres, les clamèches comme disait Blois, les voyaient-ils, eux, comme des envahisseurs et de cruels étrangers venus faire régner une espèce de terreur dans les rues de la ville ? Mais non, bien sûr que non ! Qui avait tué Cavier, un vieil homme du village ? Laissé Blois à moitié mort faute de n’avoir pu le retrouver pour l’assassiner ? Attaqué et pendu Blanche puis grièvement blessé Lydia ? C’était plutôt elle, Camille, qui se laissait aller à une sensibilité de mauvais aloi. Elle secouait la tête comme pour se défaire de ces pensées mortifères lorsqu’on cogna à la porte de la cave.

     

     

       Blois se leva d’un bond et se campa derrière la porte, attentif à entendre, comme convenu, à nouveau le signal de Veupa. Satisfait, il ouvrit aux quatre hommes qui attendaient impatiemment, conscients d’être exposés à toutes les menaces dans l’escalier de sous-sol de l’immeuble. Il referma soigneusement la porte blindée avant de désigner l’endroit où se trouvaient ses soldats.

                  - Salut les gars ! s’exclama-t-il. On vous attendait avec impatience… Bon, avant tout, vous vous reposez et vous mangez un morceau parce que à partir de maintenant vous aurez besoin de toutes vos forces. Donc si je me souviens bien, toi, c’est Djeize, toi, c’est Phil, et toi, c’est…

              - Carbure, lui répondit un grand gaillard d’une quarantaine d’années qui s’empressa de jeter son havresac sur le sol avant de se diriger vers Crabe qui l’accueillit à grands renforts de moulinets des bras.

       En réalité, tous se connaissaient fort bien puisque habitant le village qui n’était pas si grand. Blois regagna son lit de camp tandis que les autres se lançaient dans des explications compliquées sur leur emploi du temps récent.

       Le temps s’écoulait lentement. Une fois les nouvelles des uns et des autres épuisées, chacun était allé s’étendre sur les galetas obligeamment prêtés par Ben Gendler afin de se reposer dans l’éventualité d’une action à venir mais, justement, rien ne semblait venir. De temps à autre, Camille observait son chef du coin de l’œil mais, si l’homme ne dormait pas, il semblait plongé dans une réflexion profonde, sans doute à préparer la suite des opérations et la neutralisation du petit homme aux yeux verts. C’était du moins ce qu’elle espérait. Pourtant, le temps s’écoulait et rien ne se passait. Enfin, mal à l’aise face à cette inactivité forcée, elle se rapprocha de Garance.

              - Ben , j’me demande bien c’qu’il attend… j’veux dire, Blois, ce qu’il attend… commença-t-elle, en hochant la tête.

       Garance qui était occupée à recoudre la manche de sa parka déchirée au cours de la matinée leva les yeux vers son amie et haussa les épaules sans répondre. Camille alla s’asseoir sur une pile de vêtements qui lui servait de fauteuil et laissa errer son esprit sur le remue-ménage des heures précédentes. Elle sursauta lorsque Blois frappa dans ses mains avant de se lever d’un bond.

              - Allez, on va faire le point, annonça-t-il d’un ton presque enjoué.

       Il désigna la petite table et ses tabourets et, debout, les mains croisées dans le dos, il regarda ses soldats s’installer en demi-cercle, les derniers arrivés s’asseyant à même le sol glacé. Blois se mit à marcher de long en large puis attaqua le petit discours qu’il avait préparé.

              - Alors voilà. J’ai réfléchi à notre situation et elle est pas si mauvaise. On doit débusquer un ennemi redoutable et qui, en plus, est sur son terrain. Mais tout n’est pas négatif, non. D’abord, on sait qu’il nous cherche pour se venger et qu’il est donc tout près de nous. Où ? Ça on sait pas mais certainement pas loin. Et on sait aussi qu’il partira pas. Ensuite il est en colère et je parie qu’il f’ra des erreurs et là, ce sera à nous d’en profiter. Mais y a autre chose : je suis à peu près sûr qu’il est pas seul. D’accord, on lui a tué trois hommes à la maison rouge et un de plus à la maison du passage mais ça m’étonnerait qu’y en ait pas d’autres. Moi, je sais ce que je ferais si j’étais lui : je regrouperais mon petit monde et j’attendrais que les autres - nous - on soit à découvert. Et comme il sait certainement où nous sommes…

               - Donc, on sort pas. En tout cas pas maintenant, conclut Crabe.

            - Au contraire, répondit Blois, on va sortir mais pas comme il s’y attend. Je m’explique. Il croit certainement qu’on va se mettre en chasse pour le débusquer seulement le jour… parce qu’on connait pas la ville, enfin qu’on la connait mal. Du coup, il nous attend quelque part avec ses copains et, clac, on se fait avoir ou, si on se sépare, on se fait allumer les uns après les autres. C’est exactement ça qu’il faut éviter. Donc, on va sortir de nuit… Oui, d’accord, je sais, je sais, c’est plus difficile… mais certainement pour eux aussi et puis…

       Blois s’arrêta de marcher et observa les différents membres de son groupe les uns après les autres. Il s’attarda en dernier sur Camille qui baissa les yeux, gênée soudain par ce regard inquisitorial. En tout cas, si elle avait pu en douter, Blois était de retour. Celui-ci se racla la gorge pour rompre le silence qui s’était installé et reprit son raisonnement.

              - Vous pensez qu’il y en a beaucoup des groupes de plusieurs personnes dans cette partie de la ville ? Hein ? Franchement ? Moi, je crois pas. Oui, bien sûr, y a des gens isolés comme Ben Gendler mais des groupes, non. Or, en ce moment, il fait froid. Nous par exemple, même si on a fait attention à pas faire de bruit et à boucher le maximum d’ouvertures, je suis certain qu’on a été repérés depuis longtemps et que les clamèches attendent qu’on sorte, tranquilles, au petit matin. Ben non, j’l’ai déjà dit, ça s’passera pas comme ça ! Oui, mais si on peut nous repérer, nous, on pourra aussi le faire pour les autres. On va donc se reposer gentiment jusqu’à ce soir, pas trop tard quand même, et avant que nos blésines dorment, on va chercher les signes : du bruit, des odeurs de feu et surtout de la lumière, comprendo ? Non, je sais ce que tu vas dire, Veupa, le dogue, primo, y peut rien pour nous et, deuxio, je veux pas l’exposer. Deux nuits, c’est tout ce que je demande. Deux nuits seulement ! Après, on verra. Soit on s’y prend autrement, soit on retourne au village et, tant pis, on aura quand même tenté. Et puis y a ça…

       Blois sortit de sa veste de cuir la carte de Lermontov qu’il avait bien pris soin de protéger depuis que son chef la lui avait donnée. Il la déplia sous le regard intéressé de ses soldats et la posa sur la table basse.

              - Voilà. On a ici tout le centre ville où nous sommes. Je sais que ça sert à rien pour le moment mais si on a la chance de repérer les crapules alors, là, on saura exactement comment nous y prendre… parce que, là, là ou là, comme vous voyez, on sait exactement comment les rues communiquent et, regardez, y a même, ici et ici, le plan des cours des immeubles. J’ai bien étudié la carte et je peux même deviner des passages entre les maisons et les immeubles…

              - Y a donc plus qu’à trouver où se cachent les clamèches, précisa Garance d’une voix songeuse.

       Blois s’apprêtait à rompre la réunion et les villageois à se lever lorsqu’il toussota légèrement  avant de reprendre :

              - Une dernière chose… reprit-il, la tête baissée. J’crois bien qu’on a fait une erreur, enfin, j’veux dire que moi, j’ai fait une erreur…

       Et devant le regard interrogateur de ses soldats, il continua après une seconde d’hésitation.

              - La vieille… On a laissé son radac sans surveillance et j’suis certain qu’on a eu tort… Pasque, c’est sûr, le Jacmo, l’est revenu pour l’emmener… pour pas la laisser aux dogues et à la pluie… On aurait dû surveiller mais, bon, maintenant, c’est trop tard. J’aurais vraiment dû y penser avant ! Quand même, tout à l’heure, quand on partira en chasse, j’aimerais bien que Crabe et Veupa, vous y alliez jeter un œil… Oui, eux, il savent où ça s’est passé, conclut-il à destination de ses trois nouveaux soldats. En attendant, on se repose…

       Plusieurs heures s’écoulèrent durant lesquelles Camille ne put pas trouver le sommeil, trop énervée par la perspective des explorations à venir. Serp, couché contre elle, était lui aussi aux aguets. De le voir se retourner sans cesse étonnait la jeune femme qui comprit soudain que le grand chien avait envie de sortir pour aller explorer la ville comme il le faisait presque continuellement depuis leur arrivée. Elle se leva et alla demander l’autorisation de lui ouvrir la porte. Blois accepta sans hésiter mais en exigeant qu’elle n’accompagne pas son chien seule et il fit signe à Veupa. C’est de cette façon que les villageois se rendirent compte qu’un élément nouveau et déconcertant était apparu depuis qu’ils se reposaient dans les sous-sols du petit immeuble : en quelques heures, la neige avait recouvert d’une épaisse couche d’au moins 5 cm (plus qu’un « demi grand doigt », précisa Veupa) les rues et les maisons. Blois sortit pour vérifier par lui-même mais les renseignements étaient exacts. Le froid des heures précédentes s’était en outre accentué tandis que les différents objets qui parsemaient les ruelles avaient en partie disparu, rendant celles-ci d’autant plus dangereuses à arpenter. Un calme impressionnant recouvrait l’ensemble, donnant l’impression que les sons eux-mêmes devaient s’être assourdis. On sentait que, sous peu, il gèlerait, probablement pour une des dernières fois de la saison. Un autre monde s’était substitué à celui qui était encore le leur quelques instants plus tôt et il convenait à l’évidence de l’évaluer avec soin. En tout cas, nul ne semblait être venu les espionner puisque la neige devant l’entrée de l’immeuble était parfaitement vierge. Blois hésita à laisser partir Serp puis il haussa les épaules : les empreintes d’un chien sur la neige fraîche ne risquait pas de les trahir, à supposer que leurs ennemis ne sachent pas encore où ils se trouvaient ce dont il doutait sérieusement.

       De retour dans la cave, porte bien fermée et après avoir vérifié que les soupiraux étaient toujours parfaitement occultés, Blois réunit ses soldats. Il marcha de long en large une à deux minutes avant de se livrer à son exercice favori en mission : raisonner à haute voix afin d’entendre les éventuels arguments des uns et des autres.

              - Finalement, commença-t-il, ce n’est pas si mauvais pour nous ! Ben oui parce que les blésines aussi laissent des traces, donc… Et puis, y a autre chose : les nuages sont presque tous partis et, si ça se maintient, la lune éclairera un peu partout. On devrait pouvoir les repérer, les traces… D’accord on va laisser aussi les nôtres mais ça fait rien : les crapules savent bien qu’on est après eux… Donc, on va rien changer et… Oui, Carbure ?

             - On pourrait p’têt effacer nos traces au fur et à mesure, suggéra le grand soldat. On f’sait ça avec le chef, avec Lermontov…

               - ??

              - Oui, je veux dire, effacer avec des branches pendant qu’on avance, quoi…

              - Mais à quoi ça sert ? On saura quand même… intervint Garance.

              - Excellent, oui, bonne idée, répliqua Blois, et se tournant vers Garance, il poursuivit, c’est vrai qu’on verra qu’on a effacé des traces mais pas dans quel sens elles allaient. Carbure, je trouve que c’est une très bonne idée. Molodets, bravo ! Il faudra trouver des branches ou n’importe quoi, comme ce vieux balai de Gendler… Bon. Résumons. On va faire quatre groupes de deux. Chaque groupe aura un petit territoire à explorer - je vais vous montrer à peu près sur la carte - puis on se retrouve ici. Si on n’a rien, on élargit mais, vu que la nuit va tomber dans peu de temps, on aura sans doute pas plus de deux essais : ça servirait à rien de rester trop tard dehors. Des questions ? Non ? Bon, on se prépare, notamment en faisant attention aux vêtements pasqu’il fait grand froid et k’ça va pas s’améliorer. Chaque groupe partira quand il le sent, comprendo ? Heu, c’est moi qui ai la clé de la cave donc j’pars en dernier et j’essaierai de pas traîner au retour…

     

     

       Serp, si impatient de liberté qu’il était sorti bien plus tôt pour découvrir la neige, vint se ranger au côté de sa maîtresse lorsque celle-ci émergea de la cave, suivie de Garance. Cette dernière, sur ses gardes, avait dégainé son sabre mais, face à l’absence apparente de danger, s’était empressée de le renfiler dans son fourreau dorsal. C’était déjà le crépuscule mais un crépuscule clair en raison de la disparition de presque tous les nuages. Dans le dédale de ces rues enchevêtrées, le regard portait au plus loin mais en sera-t-il toujours ainsi lorsque la nuit sera complète ? se demandait Camille. Elle fit signe à son amie.

               - Si j’ai bien compris ce qu’à dit Blois, on commence par la petite place où Launois, enfin tu sais bien… on remonte la rue de la maison de la vieille… commença Camille

             - … et on regarde au passage si… elle est toujours là, poursuivit Garance.

              - On tourne à droite, encore à droite, on reprend la rue qui va à la cave de Ben Gendler et on revient tranquillement, reprit Camille

            - … en espérant que les autres auront fait aussi vite, conclut son amie.

       Garance avait déniché dans la cave de Gender une sorte de grand râteau dont elle s’était emparée afin d’effacer leurs traces comme consigne en avait été donnée. A vrai dire, elle ne croyait pas beaucoup à cette astuce : elle était certaine que si elle avait été une des blésines, elle aurait assez facilement pu identifier le sens de leur marche. Surtout avec Serp qu’il était difficile de contrôler en permanence mais, bon, les ordres… Les deux femmes arrivèrent à la hauteur de la maison de la vieille et, après s’être interrogées du regard, entrèrent avec mille précautions dans le petit hall. Jusqu’à présent, elles n’avaient relevé aucune autre empreinte que celles de petits animaux, probablement des chats, « même pas effacées par des branches » avait murmuré Garance en souriant. À part les habituels débris en partie occultés par la neige, il n’y avait rien et notamment plus trace du corps de la vieille comme l’avait fort bien supposé Blois. De plus, la neige étant ici aussi parfaitement vierge, il fallait bien admettre que l’opération de prise en charge du corps était plus ancienne. Les soldates rebroussèrent chemin en silence, attentives au moindre bruit, s’arrêtant longuement sur le seuil de l’immeuble avant de se risquer dans la rue. Quittant cette dernière, elles obliquèrent sur la droite. C’est à ce moment précis que Serp se mit à grogner doucement tandis que son pelage dorsal se hérissait de noir. Il regarda sa maîtresse avant de s’aplatir au sol. Immédiatement alertée, Camille fit signe à son amie de s’abriter derrière la carcasse rouillée d’une camionnette sagement garée le long du trottoir et les deux femmes se mirent à observer les alentours. Les maisons anciennes aux multiples balcons et oriels, les nombreux porches et renfoncements, la rue étroite où, à certains endroits, les immeubles donnaient l’impression de presque se toucher, ne facilitaient par leur tâche. Camille se demandait ce qui avait pu motiver la méfiance du grand chien et elle ne se résolvait pas à reprendre sa marche. Un long moment s’écoula lorsque, à l’occasion d’un petit courant d’air glacé sorti de nulle part, elle crut sentir une odeur de brulé. Ou plus précisément de feu. Quelqu’un faisait flamber par ici un poêle ou une cheminée mais, discrètement, comme pour en atténuer la portée. Se pourrait-il que… Quand elle chuchota l’information à Garance, cette dernière écarquilla les yeux d’étonnement car elle n’avait rien senti mais Camille était certaine : dans sa vie antérieure, elle avait trop longtemps cherché à dissimuler la présence de la cheminée de la maison familiale pour se tromper. De plus, Serp…

       Elles sortirent de l’ombre protectrice de la voiture et, pliées en avant, attentives au moindre obstacle, elles avancèrent lentement dans le crépuscule finissant qui assombrissait toutes choses. A quelque mètres, des empreintes humaines, venues de directions diverses, conduisaient toutes vers un porche et, probablement une cour. Les traces étaient à demi recouvertes de neige et, pour l’une d’entre elles, presque invisible. Garance en compta quatre, peut-être cinq avant de rejoindre Camille restée en couverture avec Serp. Les deux amies échangèrent un regard qui validait leur retraite par là d’où elle venait : impossible de passer devant le porche au risque de se faire repérer. Réajustant sa chapka, Camille sentit une petite piqure sur le front puis une seconde sur sa joue gauche. Des flocons. Garance, elle aussi, leva les yeux vers le ciel qui s’était à nouveau brusquement couvert. L’obscurité du soir les cachait en partie mais on devinait de gros nuages qui défilaient lentement. La neige s’intensifia au point que, après quelques minutes, les deux femmes crurent avoir affaire à une véritable tempête. Camille, bien sûr, ne cherchait plus à effacer ses traces - la Nature, alliée improbable d’un soir, allait s’en charger - mais elle décida de conserver son râteau pour d’éventuelles opérations ultérieures. Une ombre se dressa devant le hall de l’immeuble de Gender mais ce n’était que Carbure, revenu encore plus tôt mais bredouille. Crabe, son coéquipier d’un soir, qui attendait près de la porte en sous-sol, émergea de la nuit et redescendit immédiatement en s’apercevant que ce n’était pas Blois. En raison de la neige épaisse et de l’obscurité à présent presque complète, on n’y voyait goutte mais aucun des villageois présents ne cherchait à allumer une torche. Un long moment passa avant que n’apparaisse une luminosité blanche suivie presque aussitôt par la vision d’une torche à son minimum d’intensité : Blois et Veupa, couverts de neige et de petites piques de glace, suivis du dernier binôme probablement rencontré en route. Blois, avec sa tête des mauvais jours à ce que pouvait deviner Camille, s’ébroua dès l’abri du hall d’entrée avant de faire descendre tout le monde puis de fermer la porte à double tour. C’est seulement alors que chacun sentit retomber la tension nerveuse. On alluma quelques torches et les poêles à bois. Tous retrouvaient enfin leurs marques abandonnées quelques instants plus tôt. Camille regarda Garance et cette dernière laissa alors tomber dans le silence revenu :

              - Lieutenant, on a trouvé quelque chose !

     

     

       Blois, qui, quelques moments plus tôt, affichait une évidente mauvaise humeur, semblait ressuscité par la nouvelle que venait d’annoncer ses deux soldates. Il était en réalité enchanté par la tournure prise par les événements : trouver quelque chose si tôt, si vite… Grâce au mauvais temps et, aussi, un peu, à son opiniâtreté… Sans attendre plus avant, il étala sa carte de la ville sur la petite table basse et entreprit de repérer l’endroit signalé.

              - C’est là, déclara-t-il sûr de lui. Vous voyez : une, deux, trois maisons et c’est bien la première avec une cour. Un grand bâtiment derrière avec, évidemment, une sortie sur l’autre rue et… même, j’le parierais, une communication avec c’te baraque là aussi, sur la gauche : on voit une sorte de cour qui s’ continue mais…

       Il leva son regard vers ses soldats attentifs qui observaient le moindre de ses gestes.

              - Je sais bien que vous devez être surpris de ce que… les blésines, eh bien, elles ont autant de… caches que ça… des positions de repli… mais c’qu’il faut vraiment comprendre, c’est que ces gens-là y z’ont eu toute une vie pour explorer la ville qui est pratiquement vide… toute une vie pour préparer et organiser leur existence ici, tout ce temps pour mettre en coupe réglée les pauvres gens d’ici alors, moi, j’suis pas si étonné que… Oui, Crabe ?

              - Chef, faites excuse mais y a un truc… Voilà. Comment qu’vous pouvez vraiment être sûr que c’est nos clamèches à nous qui crèchent là, hein ? Et si y z’avaient rien à voir ?

              - J’te l’ai déjà dit, mon vieux : on peut pas être sûrs à cent pour cent mais… Son regard passa de l’un à l’autre. On peut pas être sûrs, vraiment sûrs, c’est vrai, mais j’crois pas qu’il y a d’autres bandes de clamèches par ici et puis, j’sais pas… je le sens… je le sais. Je suis même certain qu’on peut en finir cette nuit. En finir une bonne fois pour toutes avec toute cette saloperie. Sauf qu’y faut qu’on soit au mieux. Vraiment au mieux. Reposés. Dispos. Mais je suis d’accord pour remettre tout ça à la nuit suivante si vous croyez que ça vous aidera à être en meilleure forme. Y aurait qu’à passer la journée à se reposer, à pas sortir…

              - Non Blois, il faut en finir cette nuit, c’est certain. Depuis le temps qu’on est dans cette ville, on a déjà tellement attendu !

       La réflexion venait de Camille qui ne s’exprimait pratiquement jamais sur une prise de décision collective et, du coup, son intervention n’en fut que plus déterminante. Après s’être regardés, les villageois les uns après les autres acquiescèrent en silence.

              - Bon, ben, on va dresser un plan d’attaque, conclut Blois, mais je veux qu’on passe à l’action en plein milieu de la nuit. Pour la surprise… Allez, y a plus qu’à décider des modalités…

     

     

       Camille avait longtemps hésité à inclure Serp dans leur stratégie d’attaque. Elle y avait finalement renoncé. Cette histoire de clamèches, ce n’était pas l’affaire de son dogue et puisque, d’autre part, Blois n’avait rien dit à son sujet… Elle flatta le flanc du grand chien et lui parla à voix basse pour l’éloigner. L’animal hésita : peut-être était-il trop tôt selon ses critères de chasse à lui ? Il accepta finalement de s’écarter mais on pouvait penser qu’il ne serait jamais vraiment loin. Camille se retourna vers Garance et hocha la tête. Les deux femmes se dirigèrent vers leur chef. Flanqué de Crabe, Blois attendaient à l’angle de la rue, immobile et silencieux, l’air préoccupé mais il en était toujours ainsi lorsqu’il menait une opération délicate. Plutôt que d’affronter Jacmo et ses hommes dans leur repère probablement truffé de pièges et d’issues cachées, Blois avait décidé de chercher à les faire sortir de leur trou et il avait alors pensé à deux possibilités : se découvrir et  les provoquer mais on en revenait toujours à ce que certains de ses soldats servent alors d’appâts ou bien, selon une méthode chère à Lermontov, mettre le feu à l’immeuble qui les hébergeait et les attendre. Blois opta pour la seconde solution, la seule à ses yeux susceptibles de faire durer, de plus, l’effet de surprise le plus longtemps possible. L’immeuble, en réalité un petit hôtel particulier mais Blois et ses soldats ne pouvaient bien entendu pas le savoir, débouchait sur deux rues : celle par laquelle ils étaient arrivés et qui donnait sur le porche et la cour repérés par les deux soldates de Blois quelques heures plus tôt et une sortie située à l’opposé ouvrant en conséquence sur une rue parallèle qui portait l’étrange nom - repéré par Blois sur la carte - de « rue aux ours », les dits-ours étant des animaux plutôt agressifs selon ses réminiscences infantiles, des concurrents qu’il espérait bien ne pas avoir à affronter. Cette sortie avait été confiée à la surveillance de Veupa et des trois villageois de Lermontov. À cela s’ajoutait l’éventualité d’une communication avec les maisons voisines mais Blois avait bien vérifié : elles-aussi donnaient sur les mêmes ruelles et il était de ce fait facile de surveiller l’ensemble.

       Blois fit signe à Crabe qui cherchait à anticiper son regard dans la pénombre. Le villageois s’approcha de la lourde porte cochère pour trouver le moyen de l’ouvrir sans trop de bruit. Camille et Garance, accroupies sur le côté gauche du mur, retenaient leurs souffles. Crane n’eut pas à forcer quoi que ce soit car la porte s’ouvrit dès qu’il l’eut légèrement poussée et il se tourna vers les autres qui le rejoignirent. Dans le silence le plus absolu, la neige les faisant cligner des yeux, ils avancèrent lentement dans l’obscurité presque complète de la cour, une vague luminosité leur permettant seulement de deviner leurs silhouettes respectives. Redoublant de prudence afin de ne pas heurter un quelconque objet dont le bruit les aurait fait repérer mais il y en avait, semble-t-il, peu, ils arrivèrent bientôt près de la porte du bâtiment et Blois, prenant par le bras chacune de ses soldates, leur intima l’ordre de se coller contre le mur de part et d’autre de l’entrée. Il tapota de la main droite l’épaule de Crabe qui, comme convenu, chercha à ouvrir la lourde porte d’acier. C’était le moment périlleux de leur action car, avait fait remarquer Blois, si la porte était fermée à clé, il fallait impérativement la forcer ce qui ne pouvait se faire sans bruit. Pourtant, Crabe n’eut aucune peine à en pousser le battant et Blois comprit soudain que les clés susceptibles de fermer la porte avaient dû être perdues depuis longtemps. Cela facilitait indéniablement leur tâche.

       Comme convenu, Blois et son soldat pénétrèrent dans le hall d’entrée dallé et parfaitement dégagé qui s’ouvrait devant eux. Ils attendirent un assez long moment de façon à être certains que personne ne les avait entendu entrer. Enfin convaincus, après avoir allumé chacun une bougie, ils s’approchèrent de l’extrémité du hall où se dressait un escalier de pierre monumental : la faible lueur de leurs bougies n’en éclairait que la partie inférieure mais, pour un peu, Blois en aurait sifflé d’admiration car il n’en avait jamais vu de si raffiné. L’escalier s’élevait en demi-cercle vers l’étage supérieur plongé dans le noir. Crabe attira son attention sur un amoncellement de caisses et de meubles empilés en contrepoint de l’amorce de l’escalier : exactement ce que Blois avait souhaité ; il espérait ainsi allumer un incendie qui ne manquerait pas de dégager suffisamment de fumée pour faire sortie leurs ennemis de leur trou. Et tout cela sans avoir à explorer d’autres pièces - ou les étages - à la recherche de combustible potentiel. Aurait-il jamais cru en une puissance supérieure susceptible de le protéger qu’il n’aurait pas manquer de la remercier…

       Restait à initier le feu et, après avoir sorti leur matériel de leurs sac à dos, les deux hommes s’y employèrent. Mais, comme ils le savaient parfaitement, cela n’est jamais aussi facile qu’on le croit. Le temps passait lentement multipliant leurs tentatives infructueuses. Même après avoir enduit les objets de graisse aux endroits stratégiques et avoir introduit du papier spécialement apporté pour cet usage, le feu avait du mal à partir et leurs torches commençaient à leur brûler les mains tandis que chaque instant écoulé les rapprochait un peu plus d’une éventuelle découverte par leurs ennemis. Finalement, une flamme commença à s’élever au sein du tas d’objets disparates avant de se communiquer aux vêtements et faire place à une fumée de plus en plus épaisse. Blois donna le signal du repli, avant de regagner sa position près de ses deux soldates, toutes torches à présent éteintes.

       Un long moment s’écoula. La neige redoublait et le froid était intense ce qui gênait considérablement les quatre villageois obligés de garder leur position dans une immobilité invalidante. Blois, de plus, était fort inquiet. Il se demandait si le feu avait réellement pris et s’il n’aurait pas dû retourner vérifier. Comment savoir s’ils n’étaient pas en train d’attendre une sortie qui ne se ferait pas puisque, sans incendie, les crapules continueraient à sommeiller tranquillement tandis que, eux, se pétrifieraient sur place ? Plus encore, il en venait à douter de ce qu’il avait toujours considérer comme sa mission – ou plutôt de ce qu’il considérait à tort ou à raison comme telle – et dont il se demandait si elle valait les énormes prises de risque vécues par lui et ses soldats. Il se posait également la question de savoir s’il n’avait pas été quelque peu optimiste en jetant son dévolu sur les gens de ce petit immeuble. Crabe avait raison : qui lui assurait qu’il s’agissait bien des sbires de l’homme à l’arbalète, et, même si c’était le cas, qui lui garantissait que la blésine était avec eux ? Et si l’opération qu’ils menaient n’aboutissait qu’à tuer de pauvres misérables à la Ben Gendler ? En somme, l’esprit occupé par des idées composites et contradictoires, Blois se sentait fort mal à l’aise tandis que le fait de deviner tout près de lui la présence de ceux qui lui faisaient toute confiance au point de le suivre les yeux fermés vers n’importe quel avenir incertain ne faisait que renforcer son incertitude. Il se savait avant tout un homme d’action, réfléchi, certes, comme les meilleurs d’entre eux le sont toujours, mais jamais aussi bien en équilibre avec lui-même que lorsqu’il lui fallait agir physiquement sur le monde qui l’entourait. Il prolongea son attente, immobile et concentré mais indéniablement stressé. Un cri soudain dans le silence glacial le fit sursauter mais en même temps envoya en lui une onde d’excitation : il allait savoir !

       La voix, lointaine, était celle d’un homme prononçant des paroles incompréhensibles car étouffées par tout cet espace. Toutefois, le débit en apparence saccadé et le ton haut-perché dénotaient une impression d’urgence, de début de panique, peut-être même de terreur. Blois se pencha vers ses compagnons et leur toucha chacun le haut de l’épaule de sa man gantée, une façon de les prévenir s’il en était besoin que, à partir de cet instant, les événements risquaient de se précipiter et qu’il en serait de chacun pour soi.

     

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       La cave qui servait de logement à leur nouvelle connaissance était un point de départ idéal pour toute opération à mener dans le voisinage, Blois en fut convaincu dès qu’il y fut introduit. Située dans le sous-sol d’un petit immeuble de ce qui fut le centre-ville, bien protégée par une porte blindée à huit points d’ancrage, elle était vaste et possédait même deux hauts soupiraux protégés par des volets en fer. Elle semblait également parfaitement aménagée et équipée, sans oublier des stocks de nourriture, notamment de gros sacs de pommes de terre. Blois n’aurait jamais soupçonné qu’une telle organisation d’un homme seul puisse exister dans ces ruines. Il en fut d’abord satisfait puisque cela allait permettre de faciliter leurs recherches mais se rembrunit en réfléchissant au fait que les deux crapules qu’il pourchassait devaient profiter de la même sécurité. Tous les villageois étant entrés, y compris Serp, Blois observa l’homme fermer la porte blindée de son étrange logement puis, désignant les réserves de légumes d’un signe de menton.

              - Comment est-ce que…

            - À la bonne saison, lui répondit immédiatement le vieil homme qui s’attendait à la question, avec deux vieux amis qui habitent à deux rues d’ici, on entretient un petit lopin de terre. Discrètement, bien sûr, pour pas être pillés par des rodeurs. Et puis il y a aussi les arbres fruitiers. Parfois, on échange contre des produits de la chasse des autres, par exemple des lièvres et des…

              - Comment vous faites pour… pour pas qu’on…

            - Pour qu’on me laisse tranquille, vous voulez dire ? Eh bien, la première chose à faire, c’est de ne pas s’occuper des affaires des autres, de les laisser tranquilles eux aussi. Et puis, de vivre bien discrètement, pour pas faire envie, vous voyez ? Et c’est ce que j’ai fait toutes ces années. Tranquille et discret. Jusqu’à ces derniers temps où j’ai vu quelques, heu, affaires pitoyables et que j’ai compris que je ne pouvais pas rester seul ici, que tôt ou tard… C’est pour ça que je vous ai suivis et que je vous demande encore de réfléchir à ma proposition de tout à l’heure.

             - Si vous nous aidez, je veux dire, si vous nous aidez vraiment, on pourra discuter de tout ça, conclut Blois. En attendant, il faut qu’on réfléchisse au meilleur moyen de trouver nos copains…

       Il s’approcha de ses soldats qui, à présent assis auprès de Launois, attendaient paisiblement la suite des événements qui ne manqueraient pas de se produire compte tenu de l’après-midi à peine entamé. Tout d’abord, expliqua Launois, il était impératif de faire des repérages. Sauf que la vieille - et l’autre crapule qui ne devait pas être bien loin - connaissait la plupart d’entre eux. À l’exception notable de Crabe et peut-être de Veupa. Pas question, évidemment, d’y aller tous ensemble : forcément trop visibles, ils feraient fuir le gibier… Non, avait indiqué Launois, une reconnaissance par Crabe semblait la meilleure des stratégies. Il serait toujours temps « de tout foutre en l’air pour faire sortir les blésines ». Blois dut convenir que l’analyse de son alter ego était bonne et qu’il n’avait rien de mieux à proposer. Se tournant vers les autres qui, après s’être rapprochés, avaient religieusement écouté, Blois balaya la pièce des yeux - en fait plusieurs caves dont les cloisons intermédiaires avaient été abattues et leurs portes barricadées - avant d’ajouter :

               - Eh bien, puisque Ben, notre nouvel ami, nous offre si plaisamment son hospitalité, je propose qu’on en profite pour se reposer. Launois, ton soldat va explorer les environs mais je lui conseille d’être plus que prudent : les crapules nous savent sur leurs traces et tout visage nouveau par ici paraîtra d’emblée suspect. Conclusion…

               - … faut faire profil bas et prévenir dès qu’il y a du neuf, je crois que c’est bien compris. À propos, Crabe, je te demande de revenir ici régulièrement, disons au moins trois fois avant la tombée du soir, ordonna Launois. Pour qu’on soit certains que tout va bien. Disons qu’tu va faire des petits tours et qu’tu notes tout ce qui te paraît bizarre. T’as bien compris ce qu’a expliqué Ben ? Et où il est ce passage ? Et tu t’y attardes pas, hein ? Parce que si tu te fais repérer, faudra tout recommencer. Bon, autre chose, en revenant, tu fais aussi bien attention en prenant le porche ici : faut pas qu’on te voit entrer, comprendo ? Sers-toi de ton sifflet si nécessaire : si tu t’éloignes pas trop, on l’entendra facilement.

       Crabe, consciencieux, revint par deux fois faire son rapport qui fut toujours négatif : non seulement, il n’avait pas aperçu la vieille mais il n’avait rencontré absolument personne ! On aurait dit que, prévenus de leur présence, les résidents habituels de cette partie de la ville avaient totalement disparu, que, peut-être, ils se terraient chez eux. L’après-midi touchait à sa fin qu’il n’avait toujours pas rencontré âme qui vive.

              - Sauf des chiens errants, expliqua-t-il, que je me suis drôlement méfié pasque, à plusieurs, ces saloperies là, ça peut faire du mal. Notez, j’avais pas trop peur : c’était sur mon retour, presque arrivé ici, alors, avec le sifflet, j’me disais qu’vous auriez le temps de débarquer… C’est tout… Ah si ! Près du passage ousque l’autre, là, y dit qu’il a vu la vieille clamèche, eh bien, la première fois que j’suis passé, y avait un tas de bois et la deuxième fois, nan, plus rien  ! Y a quand même des gens ici que j’me suis dit !

       C’était peu pour Blois qui sentait passer les heures et se profiler celle de leur retour.

              - Pour ce soir, c’est tout, se résigna-t-il enfin à dire. Pas question d’aller zoner dans le noir pour se ramasser un coup de couteau. On reste ici. On est quasiment invisibles. Faudra seulement faire attention à pas faire trop de bruit. Dans ces ruines, les bruits, ça porte alors vous parlez à voix basse !

       La soirée se passa tranquillement et les villageois étaient plutôt satisfaits de leur gite, se sentant pour la première fois depuis bien longtemps parfaitement en sécurité. Gendler avait sorti son stock de bougies, toutes artisanales, dont il entreprit d’en allumer plusieurs à différents endroits de la cave : ce n’était assurément pas tous les jours qu’il avait de la visite… Combiné à la lumière du four à bois, l’ensemble donnait une sensation dispendieuse à laquelle les villageois étaient peu habitués. Blois marqua sa désapprobation en reniflant avec mépris l’odeur des pommes de terre cuites au four qui, selon lui, risquait de les trahir, mais il dût avouer à Launois que sa prise de précautions était peut-être un peu exagérée. La nuit fut réparatrice pour tout le monde.

       Dès le lever du jour, Crabe fut renvoyé en exploration. Blois et Launois s’étaient proposés de passer cette dernière journée à explorer véritablement et en groupe le pâté de maisons même si cette initiative risquait de faire fuir leurs ennemis. Crabe venait à peine de partir qu’ils entendirent cogner à la porte de la cave. Selon le code défini quelques instants plus tôt avec lui. Les deux hommes se regardèrent puis Launois se leva d’un bond en lançant :

            - Il l’a trouvée  ! Crabe a trouvé la vieille !

       Ils s’empressèrent de faire rentrer leur soldat qui trépignait d’excitation. Tous l’entourèrent.

            - Alors, tu l’a vue, c’te vieille ? lui demanda immédiatement Launois.

            - Ah non, pas du tout.

            - Mais alors pourquoi tu reviens si vite ?

            - Pasque j’a vu aut’ chose. Presque aussi bien… Le chat ! Le chat noir à trois pattes. J’l’ai vu ! L’était près du passage à se lécher et quand il m’a vu… L’a filé à gauche dans l’escalier, c’te sale bête  ! Sont certainement là, les autres !

           - Alors, oui, y a des chances pour que les blésines… des chances pour que… D’accord, on va réfléchir et bien comprendre ce que c’est que ce passage et puis on y va. Bravo, Crabe, tu vois bien que tes promenades forcées servaient vraiment à quelque chose… conclut Launois en lui tapotant gentiment l’épaule.

     

     

       Le « passage » décrit par Ben Gendler et surveillé par Crabe qui y avait  découvert un félin à trois pattes plutôt suspicieux, n’était en réalité qu’une autre ruelle, comme il en existait des dizaines dans le lacis de ce centre-ville, une ruelle seulement un peu plus étroite que la moyenne de ses semblables à cet endroit. Nichée entre deux hautes façades d’apparence encore bien solide et encombrée de l’habituel conglomérat de débris divers, elle s’étendait sur une trentaine de mètres mais c’était avant tout un endroit sombre et peu engageant. En revanche, l’escalier par où s’était enfui le chat était situé à sa toute extrémité : il correspondait en fait à la première demeure à gauche de la petite ruelle, une grande bâtisse aux murs à poutres apparentes comme le voulait l’usage dans cette région, du moins lorsque la ville était encore vivante. La maison de trois étages semblait plutôt en bon état et son escalier en colimaçon bien entretenu qui s’enfonçait en elle lui conférait une impression de tranquillité. Il convenait évidemment de l’explorer afin d’en faire sortir ses occupants éventuels mais sans les effaroucher d’emblée. Launois et Crabe furent désignés pour cette tache délicate, Veupa et Garance surveillant l’extérieur du bâtiment tandis que Blois et Camille veillaient à ce que personne ne puisse s’échapper par le passage d’où Ben Gendler avait vu sortir la vieille.

       D’abord quelques brèves secondes de silence puis tout alla très vite. À peine, Launois et son soldat s’étaient-ils avancés dans le couloir dans lequel débouchait l’escalier que l’on entendit une cavalcade dans la maison. Impossible néanmoins de trancher avec certitude sur l’origine réelle des bruits. Blois se tourna vers Camille.

              - Tu restes ici et tu surveilles. Je vais aider Launois…

       Déjà il sortait en courant du passage, réquisitionnant Veupa dans sa course. Toi, tu surveilles ici, jeta-t-il à Garance avant de monter quatre à quatre les marches de l’escalier en colimaçon.

       Camille jeta à nouveau un regard inquiet sur les murs du passage où, appuyée contre un panneau de bois jeté de guingois contre le mur de droite, elle cherchait à interpréter ce qui se passait autour d’elle. Elle regrettait d’avoir libéré Serp, ayant alors pensé que, comme pour l’assaut de la maison rouge, il ne ferait que les gêner, sans compter qu’il risquait en plus d’être blessé. Mais le dogue aurait su la tranquilliser dans cet endroit sinistre où les ennuis pouvaient survenir de partout. De fait, plusieurs ouvertures béantes et sombres lui faisaient face, toutes débouchant sur l’inconnu, exhalant par moments une sourde odeur de moisi et elle se demandait avec insistance de laquelle avait bien pu sortir la vieille lorsqu’elle avait été repérée par Ben Gendler la deuxième fois. Elle ne vit que trop tard la forme qui se jetait sur elle, silhouette obscure sur l’ombre du passage. Bousculée, elle trébucha et tomba à la renverse, son poignard levé mais elle comprit immédiatement qu’elle ne pourrait rien contre la longue lame effilée que son assaillant tenait à bout de bras. C’était un homme de grande taille engoncé dans un long manteau qui lui descendait jusqu’aux pieds. Elle chercha à se redresser mais ses bottes raclaient sur une surface molle qui glissait sous ses talons. L’homme s’avança et elle sut qu’elle était perdue. Pourtant, à son grand étonnement, il sembla hésiter puis donna l’impression de faire demi-tour avant de s’effondrer à genoux puis au sol. Elle entendit nettement le bruit métallique de la lame heurtant le pavement de la ruelle. Une autre silhouette s’était substituée.

              - Ben, j’suis arrivé au bon moment, petite, j’crois bien. Faut venir maintenant, y se tirent par les toits qu’il a dit le lieutenant… C’était Crabe.

       Ses derniers mots à peine prononcés, le villageois s’était renfoncé dans l’obscurité de l’entrée. Camille se releva d’un bond, enjamba le corps inerte de son fugace assassin et courut pour rattraper son sauveur. Elle commençait vraiment à l’apprécier, ce Crabe que jusque là pourtant elle n’aimait guère. Camille courut à la suite de l’homme qui avait plusieurs mètres d’avance et s’apprêtait à grimper à son tour un escalier en bois menant aux étages quand elle se retrouva nez à nez avec lui qui redescendait vers elle.

              - Changement de programme ! Elle va t’expliquer… lui jeta Crabe, en la bousculant au passage.

       Elle, c’était Garance qui suivait le villageois. Répondant au regard interrogateur de Camille, perceptible malgré la demi-obscurité du lieu, la jeune femme prit son amie par la main et, tout en la conduisant vers l’endroit par lequel Camille avait pénétré dans la maison, lui souffla :

               - La vieille, elle était bien là mais quand Launois l’a vue de loin, elle est tout de suite montée vers un endroit, au premier étage, où elle avait prévu une échelle qui descendait dans une cour, derrière, et, bien entendu, dès qu’elle est arrivée en bas, elle l’a fait tomber et, du coup, nous, on a dû rebrousser chemin mais Veupa l’a repérée et… et on va essayer de leur prêter main forte. Ils sont passés par l’autre côté. Nous, c’est par là qu’on doit aller  ! conclut Garance en désignant sa gauche.

       Enjambant le cadavre de l’homme au long manteau, les deux femmes s’engouffrèrent d’un coup dans le passage, Camille distinguant du coin de l’œil la silhouette de Crabe qui, arrivé à son extrémité, avait bifurqué à nouveau vers la gauche. Il était facile de comprendre que le petit groupe des villageois cherchait à entourer la maison. La ruelle donnait sur une rue plus importante débouchant sur une petite place. C’est à cet endroit que les deux femmes purent rejoindre les autres. Observés par Crabe silencieux, Blois et Veupa parlaient fort, faisant de grands moulinets avec leurs bras tandis que Launois, apparemment à bout de souffle, s’appuyait contre le piédestal de la statue ou de la stèle qui ornait autrefois le centre de la placette. Tous se regroupèrent.

               - Il n’y a pas de temps à perdre où elle va une nouvelle fois nous filer entre les pattes, commença Launois. On se sépare en deux groupes et on explore les rues là, juste là, proposa-t-il, ponctuant sa phrase en désignant de la main droite la petite rue qui leur faisait face. L’est partie par là, c’est Veupa qui l’a vue.

                 - Et y a une bonne nouvelle, compléta Blois. Je suis allé voir l’échelle, dans la cour, au cas où. Et j’lai trouvée avec du sang dessus et pas mal encore. Pour moi, notre vieille s’est pris une des flèches de Veupa !

              - Alors, y a plus qu’à… Oh, putain ! hurla Launois, le visage soudainement déformé par un rictus de douleur.

       Un trait d’arbalète venait de lui traverser le bras gauche de part en part. Tous se jetèrent au sol. Camille se rapprocha du soldat qui cherchait à arrêter le sang qui commençait à rougir le bras de sa parka et coulait en gouttes épaisses sur le sol.

              - Je savais pourtant bien que ces deux clamèches étaient toujours ensemble, merde alors ! Comment qu’on a pu se laisser surprendre comme ça ? s’exclama Blois la voix rauque déformée par la colère.

       Il rampa le long du socle de pierre mais, bien sûr, il ne pouvait certainement pas apercevoir leur assaillant et en était presque fou de rage. Toutefois, il lui restait suffisamment de son sens critique pour comprendre que ce n’était pas le moment de se laisser aller à improviser. Il se retourna vers les autres allongés en désordre près de lui.

             - Il faudrait qu’on aille jusqu’à ce porche où on serait moins vulnérables mais l’autre a eu le temps de recharger son arme et il doit nous attendre au tournant. Il va falloir jouer serré, conclut-il. Comment ça va, Launois ?

               - La douleur est supportable mais je peux plus me servir de mon bras. Mais, rassure-toi, ça m’empêchera pas d’être… heu… complètement opérationnel et d’ailleurs…

              - Non, pas question : tu vas retourner chez Gendler pour te soigner. Tu discutes pas, Launois, car tu sais que j’ai raison. Faut d’abord te faire soigner, comprendo ? Tu vas nous retarder autrement, lui souffla Blois dans un ultime argument.

           - Le lieutenant a raison, chef. Faut penser à toi, surenchérit Crabe.

       Launois ne répondant pas, Blois se mit à examiner sérieusement leur situation qui était critique. Tous étaient dissimulés à l’abri très relatif du socle de pierre. Camille, accroupie près de Launois, avait fini de lui panser en garrot son bras qu’elle lui avait fait mettre en écharpe à l’aide de son propre foulard. Crabe et Garance, allongés tout près d’eux, surveillaient l’opération. Après quelques minutes d’immobilité complète, Blois fit signe à ses soldats.

              - Bon, voilà ce qu’on va faire, commença-t-il. Il lui faut un bon moment, à la blésine, pour recharger son arme ce qui veut dire qu’il ne tire que quand il est absolument sûr, vous êtes bien d’accord ? Alors, on va pas faire comme il attend. Tous ensemble, on va rebrousser chemin... Oui, oui, revenir sur nos pas  ! On sera moins exposés parce que c’est plus court et plus loin de lui. Ensuite, on passe par la rue de derrière pour revenir sur la vieille. Launois, lui, retourne à la cave et nous on cherche la vieille mais en deux temps, je vous expliquerai. Vous me direz quand vous s’rez tous prêts…

       Quelques secondes plus tard, le petit groupe de villageois se levait comme un seul homme pour initier son repli. Mais, soit leur ennemi avait levé le camp, soit n’ayant pas anticipé leur manœuvre, il ne voulait pas se risquer à perdre un trait, car ils se retrouvèrent très vite sans encombre à l’abri de la porte cochère la plus proche. Blois ne voulait pas perdre plus de temps.

              - Launois, tu y vas. Tu pourras tout seul te… ? Bon. Les filles et moi, on part devant pour débusquer la garce. Crabe, Veupa, vous nous suivez à cent pas derrière. Je voudrais pas qu’elle se tire une fois qu’on l’aura dépassée. On suit les taches de sang : on va sûrement en trouver plus haut. Attention, y a l’autre avec ses flèches alors on rase les murs. Allez.

       Camille regarda son amie qui venait de dégainer son sabre. Garance aussi n’avait pas l’air si certaine du plan de Blois. Elle pensait probablement que tout ce temps perdu avait dû permettre à la vieille de prendre suffisamment d’avance mais les ordres étaient les ordres et ni elle, ni Camille n’avaient envie de les discuter. Cette dernière pensa à Serp que son chef avait dû oublier puisqu’il n’en parlait plus mais elle ne résigna pas encore à le rappeler. Elle serra le col de sa parka et reprit sa batte bien en main. Elle était prête.

     

     

       Blois s’accroupit à l’entrée de la petite rue dont Veupa était certain qu’elle avait été empruntée par la vieille et laissa son regard errer sur l’amoncellement de débris qui occupait l’essentiel de la chaussée. Il leva les yeux vers ses deux soldates mais elles ne le regardaient pas : elles scrutaient avec attention toutes les ouvertures des maisons donnant sur la rue, à chacune son côté. Tout d’abord, Blois se dit que c’était une mission impossible et qu’il valait certainement mieux demander l’aide du dogue de Camille qui, si sang il y avait, saurait le repérer bien plus facilement, Puis il observa plus attentivement. Les débris étaient effectivement divers, pierres, meubles cassés, vieille ferraille, bois apporté là par un orage ou un rôdeur, mais néanmoins quelque peu organisés au point qu’on y voyait une sorte de chemin qui permettait d’avancer dans la rue. Et Blois se persuada logiquement qu’un individu blessé, même superficiellement, ne saurait s’astreindre à cheminer par-dessus les débris alors qu’existait une voie quasi-naturelle. De fait, se relevant et avançant de quelques pas, il trouva sa première trace de sang.

              - Là, s’exclama-t-il. Et encore là. On n’a plus qu’à suivre.

       Le sang n’étant pas encore coagulé, la piste était fraiche et s’arrêtait net devant l’entrée d’un ancien magasin dont la vitrine depuis longtemps béante donnait sur une obscurité inquiétante. Blois sut avec certitude que la vieille était passée par là. D’un geste, il ordonna à ses soldates de se placer de part et d’autre de l’ouverture puis, se tournant vers le début de la rue, fit par deux fois usage de son sifflet bitonal. Veupa et Crabe qui, comme convenu, attendaient à l’extrémité de la ruelle que le trio de Blois ait pris suffisamment d’avance, se hâtèrent vers leurs camarades. Crabe fut laissé en arrière, face à la devanture défoncée, avec mission d’utiliser son sifflet si quoi que ce soit lui paraissait anormal. Le moindre mouvement, un reflet de lumière, un bruit un peu bizarre, avait précisé Blois tandis que le soldat acquiesçait de la tête. Blois donna l’ordre d’allumer des torches et ses soldats s’empressèrent de les extraire de leurs sacs à dos. L’un après l’autre, ils enjambèrent la vitrine défoncée. Les lumières tremblotantes révélèrent une grande pièce encore scindée en deux par un immense comptoir mais c’était tout ce qui restait du commerce qui, jadis, avait élu domicile en ce lieu. Repoussant du pied des enchevêtrements d’objets cassés, Blois désigna du doigt la porte qu’il distinguait dans l’obscurité du fond et se dirigea vers elle. Il n’hésitait pas à bousculer les obstacles se dressant devant lui qui s’éparpillaient dans un fracas immense ; au contraire, ce vacarme, avait-il décidé, recélait un but bien précis : annoncer leur venue à la vieille de façon à ce qu’elle commette l’erreur de se trahir en voulant se sauver. Accompagné de Veupa, Blois entreprit d’explorer les pièces du bas à la recherche du moindre indice mais, dans le fatras et à la lueur des torches, l’affaire n’était pas facile. Il commençait à douter de son intuition et se proposait de consacrer encore quelques minutes avant de se replier sur une prolongation extérieure de leur recherche lorsque la voix claire de Camille le figea sur place.

              - Ici, lieutenant, ici. J’ai quelque chose  !

      Deux grosses gouttes de sang étaient parfaitement identifiables sur la quatrième marche de l’escalier situé à gauche de l’ancien local commercial. Blois poussa un profond soupir de soulagement. Il se tourna vers Veupa.

              - Va chercher Crabe et venez nous rejoindre. La blésine est ici mais peut-être pas seule. Allez, file ! Nous, on commence à chercher dans les étages mais méfiance, hein, y a pas pire qu’un animal blessé et vous avez pu voir qu’c’en est vraiment un, d’animal ! C’est pour ça qu’on va rester ensemble, chuchota-t-il enfin à l’intention de ses deux soldates.

       À peine avaient-ils gravi une dizaine de marches qu’ils furent rejoints par Veupa et Crabe. La fouille fut rapide puisqu’il n’y avait que trois étages, chacun distribuant deux appartements plutôt modestes. Malgré le désordre évident des pièces, depuis longtemps visitées par les rodeurs et progressivement dégradées par le temps, aucune présence ne fut détectée.

           - Peut-être que la vieille, elle est venue puis immédiatement repartie, hasarda Garance. Peut-être même que, après avoir perdu un peu de sang, elle est même pas montée…

         - Où qu’elle a laissé seulement des traces pour nous tromper, avança à son tour Camille.

       Blois haussa les épaules. Tout était à refaire et il commençait vraiment à se fatiguer de ce jeu du chat et de la souris. Inutile de s’entêter, pensa-t-il soudain, il faut savoir renoncer avant que la situation ne vous échappe vraiment. Maussade, il envisagea le retour au village pour le soir même car à quoi bon perdre son temps… Il comprit que sa mauvaise humeur reprenait le dessus. Jetant un regard désabusé sur l’environnement sinistre et sombre, il haussa une fois encore les épaules. Pour un peu, il aurait presque donné l’ordre de brûler ce taudis mais il savait qu’il ne pourrait s’y résoudre : en ces lieux un incendie serait ravageur et de pauvres bougres comme Ben Gendler devaient certainement s’abriter dans les parages or ils n’étaient pour rien dans leurs déboires. D’un geste brusque de la tête, il donna l’ordre du repli et tous entreprirent de redescendre l’escalier la tête basse. Sur le palier du premier ce fut Camille qui rompit le silence pesant.

             - Blois, lieutenant, je voudrais vérifier quelque chose à cet étage…

       Si Blois fut surpris de la requête, il ne le montra pas. D’un signe de la tête, il donna son accord, ajoutant :

               - Mais pas seule ! Avec Garance et ne traîne pas !

       Camille se dirigea sans hésiter vers l’appartement de gauche dont la porte s’entrebâillait sur une obscurité déjà visitée quelques minutes plus tôt. Elle s’engagea dans un couloir pour s’y arrêter un long moment, immobile, à l’affut du moindre bruit mais elle ne percevait que la présence muette de Garance derrière elle. Elle fit un pas et, se tournant vers son amie, elle désigna la pièce du fond vers laquelle elle se dirigea. C’était une sorte de grande chambre occupée en son centre par un lit aux parements pourris par les projections d’eau provenant de la fenêtre disloquée qui, par contre, diffusait une excellente lumière de jour. Enjambant des débris de meubles et des vieux vêtements, Camille se porta vers le lit et laissa errer son regard sur les murs relativement épargnés : on y voyait même d’anciens cadres photographiques encore accrochés et qui révélaient les visages presque effacés d’un couple depuis longtemps disparu. De la poussière un peu partout mélangée à une espèce de moisissure noirâtre qui mangeait les papiers peints s’effilochant par plaques entières et, dans le coin le plus éloigné de la fenêtre, une sorte de haut placard triangulaire en bois sombre, parfaitement adapté au coin contre lequel il s’appuyait. Camille accrocha le regard de son amie et s’approcha du meuble. Elle sortit sa dague et entreprit d’en ouvrir le battant d’un coup. La voix les fit sursauter toutes les deux.

           - Ben, ma p’tite puce, j’crois ben qu’t’as trouvé ma cachette. Y a pas à dire, t’es plus collante qu’une teigne !

       Les deux femmes, toutes armes brandies, avaient sauté d’un pas en arrière. À présent, elles pouvaient voir la vieille recroquevillée dans ce qui semblait finalement un assez grand espace. Affalée contre la partie droite du meuble, elle se tenait l’abdomen et ne prenait même pas la peine de les regarder. Elle était dans un état pitoyable. Sans relever la tête, comme centrée sur la douleur intense qu’elle paraissait ressentir, elle continua son monologue d’une voix sourde.

              - Kek qu’tu vas bien pouvoir m’faire, toi avec ta copine, hein ? Tu vois pas que j’suis trop blessée pour me battre avec vous ? Et pourquoi que j’f’rais ça d’ailleurs : mon Jacmo et moi, on n’a rien contre vous, t’sais. C’qu’on veut, c’est rien que d’être tranquilles, dans not coin à nous, à mener not p’tite vie…

             - Lieutenant, ici, on l’a trouvée, cria Garance qui était retournée vers le couloir. On vous attend.

       Camille s’inclina vers la vieille pour l’exhorter à sortir de sa cachette et, effectivement, cette dernière entreprit de déplier ses jambes puis, basculant sur elle-même, de se mettre à ramper comme si la station debout, tout à coup, lui était devenue impossible.

              - Faut m’aider, ma petiote, j’ai trop mal, t’sais !

       Mais Camille se méfiait terriblement de la vieille, et, plutôt que de se pencher vers elle et relâcher sa surveillance, elle fit deux pas en arrière, se heurtant légèrement à Garance qui revenait du couloir. Bien lui en prit car, soudain, Lady se retrouva d’un bond debout, son rasoir dégainé effleurant les deux jeunes femmes qui crièrent de saisissement mais les attaquer n’était pas ce que cherchait la vieille. Sautant par-dessus le lit alors que les deux soldates encore surprises reculaient face à la lame qui traçait un arc de cercle dans l’air, la vieille se précipita vers la fenêtre : perdue pour perdue, elle avait choisi de se jeter dans le vide, espérant probablement retomber sur une surface meuble et ce d’une hauteur acceptable puisque l’on n’était qu’au premier étage d’un petit bâtiment. Elle avait presque réussi sa manœuvre lorsque, silhouette grotesque se profilant sur la clarté du ciel, elle fut comme prise d’un spasme. Camille mit deux secondes à comprendre qu’une dague venait de se ficher profondément entre les deux omoplates de la femme. Crabe soudainement apparu à ses côtés lui adressa un sourire en forme de grimace. Lady sembla presque sur le point de se retourner, de s’asseoir même peut-être, mais elle bascula finalement en entraînant dans sa chute les restes de la fenêtre. Tous se précipitèrent pour voir le corps de leur ennemie gisant en contrebas, désarticulé, témoignant ainsi du fait qu’elle n’avait pas pu amortir sa chute et que la dague de Crabe l’avait presque certainement tuée sur le coup.

     

     

       Blois poussa du pied le corps de Lady mais la femme était bien morte. Elle gisait, parfaitement immobile, étendue sur le dos, à plat sur un assemblage de chiffons et de débris végétaux dont l’épaisseur, associée à sa carapace de vêtements, aurait incontestablement pu lui permettre d’amortir réellement sa chute. Sa jambe droite s’était brisée et faisait un angle étrange avec le reste de son corps. Outre ses yeux bleus fixés sur un ciel nuageux qu’elle ne voyait plus, une flaque rouge sombre qui commençait à s’étaler au travers des différentes couches de tissus   indiquait sans aucune hésitation que, cette fois-ci, elle ne relèverait pas. Crabe, d’un air presque nonchalant, se pencha sur le cadavre et, soulevant la femme par ses vêtements, retira, non sans difficulté, sa dague qu’il essuya consciencieusement sur le bas d’un des jupons de la vieille. Blois le regarda faire d’un air songeur avant de déclarer :

              - On reste pas ici. Je vous rappelle que l’autre clamèche court toujours et que c’est lui notre problème principal. En plus, ce qui s’est passé ici ne va certainement pas lui faire plaisir alors… On retourne à la cave et on voit avec Launois ce qu’on décide. Allez, davaï !

       Le petit groupe repassa par le hall qui jouxtait la boutique et se retrouva dans la ruelle du départ. Veupa qui précédait fit signe qu’on pouvait avancer sans crainte lorsque, venant de derrière eux, un cri terrible retentit : LADY ! NON ! Camille, saisie, porta sa main droite à son cœur comme pour en contrôler son emballement soudain. Blois et Veupa avaient déjà réagi et se précipitaient vers la petite cour qu’ils venaient juste de quitter, suivis des autres mais, au moment de franchir la porte du hall donnant sur elle, Blois, prudent, arrêta son petit monde d’un geste de la main. Tous comprirent qu’il pensait à l’arbalète. Il fit signe à Veupa et à Crabe de passer sur la droite tandis que lui-même accompagné des deux femmes sortait lentement sur la gauche. A tout moment, il s’attendait à attendre le sifflement caractéristique du trait aussi avançait-il cassé en deux, par petits sauts successifs, sans jamais s’arrêter vraiment. Le corps de la vieille était toujours au même endroit qui semblait tout à fait désert. Blois observa les environs : la cour était entourée de plusieurs petites bâtisses dont celle où ils avaient débusqué la vieille et il lui parut vain de s’attarder. Jacmo - car c’était lui qui avait crié, qui d’autre ? - était déjà loin, certainement occupé à préparer sa vengeance. Il fallait décider de la manière dont ils devaient mener cette deuxième partie de leur chasse à l’homme ce qui sous-entendait qu’ils devaient rapidement prendre des nouvelles de Launois. Blois donna l’ordre de leur repli.

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       Durant quelques secondes, la situation sembla se figer et le temps s’étirer puis tout se précipita. L’homme à l’arbalète refoula Garance vers le milieu de la pièce d’une violente poussée de son bras libre, écartant au passage le sabre d’un coup de pied presque négligent, tandis que Lady recommençait à apostropher Camille mais, cette fois, d’une voix nettement moins agréable : plus nette, plus dure, soutenant une diction sans l’ombre d’une hésitation.

               - J’comprends vraiment pas, ma p’tite poulette, c’que t’es venue faire par ici ! Pourquoi qu’t’as décidé de nous emmerder, mon Jacmo et moi, non, ça je comprends pas, mais j’te promets une chose, c’est qu’tu vas le regretter. D’abord, on va…

                - Ta gueule, Lady. Tu m’saoules tellement que j’arrive pas à réfléchir normalement… s’écria Jacmo.

                 - Mais, mon chéri, pisque…

                - Ta gueule que j’te dis ! Toi, adressa-t-il à Camille qui avait reculé vers le mur de droite, tu lâches ton couteau et ton bâton ou c’est ta copine qui morfle. Et puis, toi après, n’aie aucune illusion. Allez, au boulot !

       Camille jeta un bref regard à Garance mais celle-ci baissa les yeux, lui signifiant ainsi que, pour le moment, elle ne voyait pas ce qu’elles pourraient bien faire. La jeune femme laissa donc tomber ses armes et les poussa du pied. Elle était fascinée par l’apparence de l’homme à l’arbalète. Voilà un individu qui, depuis des semaines, à la tête d’un groupe de clamèches, pourrissait la vie de leur village, un homme qui utilisait avec efficacité une arme de jet dont elle n’avait jamais entendu parler auparavant, quelqu’un qui, selon Blois, était doué d’un génie tactique et peut-être d’une intelligence supérieure, et, pourtant, si elle l’avait rencontré dans un groupe de gens, elle ne lui aurait pas accordé le moindre regard tant tout en lui paraissait insignifiant. De petite taille, d’âge difficile à déterminer mais, en tout cas, plus si jeune, ventripotent voire même un peu corpulent, le crâne presque totalement dégarni à l’exception de quelques longues mèches roux cendré et filandreuses qui lui retombaient sur la nuque, habillé d’un pantalon et d’une courte veste élimés et crasseux de couleur verdâtre, il ne payait certainement pas de mine. Seule son arbalète pouvait surprendre en raison de la rareté de ce genre d’armes. Camille en arrivait à se demander si l’homme cachait vraiment des qualités au combat, ou du moins au commandement, lui permettant de régner sur son petit univers, et si, en définitive, ils ne s’étaient pas trompés sur son compte, s’il ne l’avait pas surévalué. Il se retourna et, pour la première fois, la regarda réellement. Ce fut un choc pour elle. Les yeux verts et perçants de l’homme la firent frémir car ils conféraient à l’individu un regard glacé, déshumanisé, et avec ce regard on sentait alors peser sur soi une méchanceté native, peut-être même de la cruauté. On devinait un esprit impitoyable, féroce, à la limite de la démence. En dépit de sa chaude parka, Camille frissonna.

       Comme si elle n’avait attendu que l’irruption de son compagnon, Lady se leva enfin de son fauteuil, prenant bien soin de moduler et retenir ses gestes, de ralentir autant que possible chacun de ses mouvements et cela de façon à montrer à son entourage toute l’étendue de ses difficultés à se mouvoir. Une attitude théâtralisée, de la poudre aux yeux, bien sûr, se disait chacune des jeunes femmes, elles qui avaient eu l’occasion de constater son agilité dans l’impasse, mais une attitude inquiétante démontrant l’imprévisibilité de la femme et la probable détérioration de son état mental. Elle s’approcha de Camille, comme pour accueillir avec gentillesse une invitée attendue depuis longtemps quand, d’un coup, elle lança sa main droite vers la jeune femme qui n’eut que le temps de se reculer, la lame du rasoir passant à quelques centimètres de son visage. Jacmo qui, tout en tenant Garance en respect, repoussait vers le mur les armes tombées à terre, se mit à hurler :

                 - Mais qu’est-ce que tu fous, bordel de merde ! Va te rasseoir ou ça va chier, j’te le promets !

               - Mais mon amour, j’veux juste montrer à c’te p’tite pute ky faut pas nous emmerder, c’est tout !

                 - Tu fermes ta gueule, t’entends. J’veux pus t’entendre ni même te voir bouger ! répondit Jacmo. Ces p’tites putes, c’est not porte de sortie, tu peux comprendre ça, toi ? Les autres salopes sont après moi et y vont pas tarder à rappliquer. Derrière moi ils sont que j’te dis ! Du coup, ces deux pétasses, c’est tout c’qu’on a pour le moment à échanger. Faut pas les crever, t’as compris. Pas même y toucher. T’as bien compris, c’te fois ? Hein ?

       Lady, comme prise en faute, baissa la tête et, d’un vague geste du bras, signifia à Jacmo qu’elle renonçait à toute action agressive mais, au retour, son regard mauvais se fixa sur Camille, lui faisant assurément savoir qu’elle n’avait renoncé à rien. L’homme désigna le mur opposé à la porte d’entrée à ses deux prisonnières.

             - Vous vous mettez là et vous la fermez ! J’vous préviens : j’ai un trait dans mon arbalète et celle des deux qui le prend dans la poire à c’te distance elle s’ra coupée en deux. L’autre, j’lui tranche la gorge moi-même. Tant pis s'y faudra après s'torcher vos potes… Donc, j’veux du calme. Beaucoup de calme. Et on attend.

                - Qu’est-ce qu’on attend ? hasarda Lady.

                - On attend les salopes, les copains d’ces deux-là, tiens, c’te blague ! Parce qu’ils vont se pointer vu qu’on est coincés ici, vu qu’c’est grâce à toi qu’a rien trouvé d’mieux que te planquer dans ce piège pourri !

                - Mais, mon chéri, je…

               - Mais ta gueule que j’te dis ! On règlera ça plus tard, j’te le promets. Pour le moment, j’suis venu t’chercher mais va falloir jouer serré. D’ailleurs, tiens, allez, on va descendre. Faudra bien qu’on échange et… Ça s’ra mieux en bas. Alors voilà, adressa-t-il aux deux jeunes femmes muettes depuis leur reddition forcée. Y a rien d’changé : je vous nique au moindre geste qui m’va pas. Toi, adressa-t-il à Garance, tu marches devant moi et si jamais tu sens plus mon arbalète dans ton dos, t’es morte. T'as pigé ? Lady, tu t’occupes de l’autre mais, gaffe, hein, tu lui fous la paix : c’est notre monnaie d’échange ! J’m’en tape que t’en veuille à cette p’tite pute, moi j’veux pas crever pour ça. Dis, t’as bien compris, toi, c’te fois ?

       Le petit groupe sortit de l’appartement et s’engagea dans l’escalier. La descente dura longtemps tant Jacmo était méfiant. Il ne quittait les deux jeunes femmes des yeux que pour brièvement inspecter son environnement immédiat. Camille eut beau scruter ses mouvements, ses éventuels moments de relâchement ou de distraction, elle n’anticipa aucune possibilité d’action. Curieusement, elle n’avait pas peur de la vieille qui avait installé son rasoir sur sa gorge mais elle faisait néanmoins terriblement attention à ne pas faire un faux mouvement qui aurait pu déclencher une réaction imprévisible de la part de son bourreau. Arrivé à l’entrée de l’immeuble, le petit groupe s’arrêta. Jacmo avait vu juste : sa fuite n’était certainement pas passée inaperçue puisque, de l’autre côté de la cour, les villageois leur barraient la route. Camille aperçut Blois qui s’avançait vers eux et qui s’arrêta à mi-chemin. Il avait certainement moins peur de l’arbalète de Jacmo que du rasoir sur le cou de sa soldate.

              - Voilà ce que je vous propose, commença-t-il.

       Jacmo ne lui répondant pas, Blois continua d’exposer sa vision de la situation.

              - Bon, je ne vais pas te faire un dessin. Toi et… ta copine, vous êtes coincés dans cet immeuble. Vous n’avez aucune chance de vous échapper… sauf que tu as attrapé nos deux camarades. Alors, moi, c’que je propose, c’est une sorte d’échange. Vous les libérez et nous, on vous laisse filer… jusqu’à la prochaine fois.

       Le silence de Jacmo et de Lady se prolongeant, Blois précisa sa pensée.

              - Écoute. On s’écarte et on vous laisse passer. Après, ta copine reste près d’ici avec ma soldate pendant que, toi, tu t’éloignes avec mon autre soldate. Quand on sera suffisamment loin les uns des autres, on échange les dames et le tour est joué…

              - Comment, je saurai que… demanda Jacmo.

           - Parce que tu pourras surveiller l’opération avec ton arbalète, le coupa Blois. Et moi, avec ça, conclut-il en sortant son revolver de sa veste de cuir.

       Blois était distant du petit groupe d’une bonne dizaine de mètres mais il put voir les yeux de Jacmo s’arrondir à la vue de son arme. En tout cas, l’homme devait être arrivé aux mêmes conclusions que lui car il accepta la proposition sans hésiter.

              - On va faire comme tu viens de dire, lança-t-il. La voix de l'homme était à la fois douce et tranchante mais il paraissait sincère.

        Lady avait également saisi la complexité de la situation et elle se rapprocha un peu plus de Camille, son rasoir bien affermi dans sa main. Durant une bonne dizaine de secondes, rien ne sembla se passer puis Blois se mit à reculer vers les villageois sans quitter le quatuor des yeux. Contrairement à ce qu’auraient pu imaginer certains des participants, l’opération se déroula simplement. Lady rangea son rasoir et entreprit de rejoindre Jacmo tandis que, à une cinquantaine de mètres plus loin dans la rue, Garance entamait le chemin inverse. Les deux femmes se croisèrent à mi-parcours sans même se regarder. À peine la vieille arriva-t-elle à la hauteur de Jacmo que les deux, dans un mouvement parfait, disparurent d’un coup.

              - Ben voilà ! Faut tout recommencer, soupira Lermontov, resté en retrait durant toute la négociation.

            - Pas tout à fait quand même, lui répondit Blois sans s‘expliquer davantage.

       Il se tourna vers Camille et lui fit un petit signe de la tête afin qu’elle le suive. Intriguée, la jeune femme l’accompagna jusqu’au porche de la maison voisine où, pivotant vers elle, il se prit à la regarder étrangement, un peu comme s’il l’apercevait pour la première fois. Enfin, s’approchant vivement, il la serra contre lui sans un mot. Il laissa s’écouler deux à trois secondes puis, après un semblant d’hésitation, il l’embrassa doucement sur la joue.

              - J’étais vraiment inquiet quand je t’ai vue menacée par la lame de cette pourriture… Tellement… hasarda-t-il, puis conscient de son geste plutôt étonnant, il s’écarta et se dirigea rapidement vers le groupe de Lermontov qui venait vers eux. La jeune femme resta interdite, l’esprit vide, incapable de comprendre et de juger la petite scène qui venait de se produire. Perplexe, elle secoua la tête avant de rejoindre les autres, tous prudemment repliés dans la petite cour.

             - C’est quoi ton plan, demanda Lermontov en s’approchant de Blois.

             - Les deux blésines peuvent pas revenir à la maison rouge où on a laissé du monde… Ces deux-là vont sûrement se planquer un peu au hasard mais ils ont un problème…

             - Qui est ?

             - Qu’ils vont laisser leur odeur un peu partout et moi, j’lui ai pris ça à la vieille, conclut Blois en sortant un vieux gant de laine de la poche de sa veste de cuir. On peut les pister avec…

            - …le dogue, s’exclama Lermontov. Bien joué, Blois. Et tu vois ça comment ?

            - Ils ne sont que tous les deux et forcément loin de leur base, tu es bien d’accord ? interrogea Blois. Alors, je prends quatre soldats pour faire un groupe de chasse. Quelque chose de rapide et d’efficace… On nettoie et on rentre. En tout cas, c’est comme ça que je vois les choses.

             - M’ouais, peut-être…

    Lermontov marcha de long en large quelques instants avant de rejoindre Blois, resté parfaitement immobile.

           - Je suis d’accord avec c’que tu proposes. Mais, je veux que tu prennes Launois avec toi : tu sais que c’est un chasseur très expérimenté. Il te sera très utile. Fais-le venir, conclut Lermontov.

       A vrai dire, Launois commençait à s’impatienter sérieusement de ces conciliabules au sommet dont il était exclu. Il poussa un soupir de soulagement lorsque Lermontov lui fit part de sa décision. Les trois hommes réfléchirent aux soldats à intégrer au groupe de chasse : Camille, évidemment qui, avec Serp, était l’élément central de leur dispositif et Veupa que Blois ne pouvait pas ne pas choisir. Consciemment ou non, Launois joua la continuité en proposant, à la grande satisfaction de Camille, le nom de Garance. Il appela ensuite Crabe, un de ses soldats personnels, pour parachever le choix. D’après ses souvenirs, Blois savait que l’homme possédait un regard sournois et même parfois hostile mais qu’il était redoutable à l’arme blanche.

              - Alors, c’est décidé, indiqua Lermontov. On vous donne tout ce qu’on a comme nourriture, moins c’qu’y faut aux trois soldats qu’on laisse à la maison rouge et nous, on retourne fissa au village que j’ai pas envie de laisser plus longtemps en garnison réduite. J’ai confiance en Jordan, vous l’savez bien, mais quand on n’est pas assez nombreux… Vous, je vous donne deux jours pour liquider c’t’affaire : si c’est pas fait après-demain, vous revenez et on réfléchit à autre chose. Comprendo, les amis ? Bon, il est encore tôt dans l’après-midi ; je vous conseille de vous y mettre tout de suite !

              - Lieutenant, Camille et moi, on voudrait aller rechercher nos armes là-haut, indiqua Garance en désignant du menton l’immeuble au fond de la cour.

           - Blois et Launois acquiescèrent du regard avant de commencer à réfléchir à la suite à donner à leur opération.

     

     

       Comme attendu, provoquant une fois de plus l’admiration de Blois, Serp vint les rejoindre quelques minutes seulement après que sa maîtresse l’eut sifflé. Le chien ne semblait pas particulièrement fatigué ou affamé. Blois se demandait comment il arrivait à survivre dans cet endroit très particulier qu’était une ville à l’abandon ; il pensa à toutes les petites bêtes qui devaient pulluler lorsque les humains s’éloignaient, rats, renards, chats, écureuils, furets, oiseaux de toutes sortes et, bien sûr, d’autres chiens mais, en définitive, et à y bien réfléchir, il se persuada qu’il ne voulait pas vraiment savoir. Il reporta son regard sur les soldats. Chacun paraissait déterminé et désireux de commencer au plus vite. Après avoir rempli leurs sacs avec de quoi subsister deux jours, les participants du petit groupe de chasse s’étaient surtout intéressés à leurs armes. Garance avait été particulièrement satisfaite de retrouver son sabre qu’elle portait dans un étui accroché à son dos et qu’elle était capable de sortir et de brandir en moins de trois secondes : sans lui, affirmait-elle, elle se sentait comme totalement désarmée et à la merci du moindre élément hostile ; caressant doucement la lame, elle paraissait soupirer de soulagement lorsque Camille vint s’asseoir à côté d’elle. Les deux jeunes femmes observèrent Launois et Blois fourbissant leur stratégie de chasse.

             - On va certainement faire deux groupes, commença Garance, et j’aimerais bien être avec toi. Pas envie de devoir compter sur le soutien d’un type comme ce Crabe…

               - Je vais voir avec à Blois si c’est possible. Il voudra que je reste avec lui pour suivre mon dogue, ça, c’est presque sûr. Alors je vais demander : moi aussi, j’ai pas confiance dans ce type. Et, puis j’préfère être avec toi.

       Sans répondre à la demande de Camille qui s’était approchée de lui pour lui parler, Blois regarda Launois puis fit signe aux trois autres villageois de s’approcher.

            - On a réfléchi sur la meilleure façon de procéder, commença-t-il. En fait, y a pas cinquante solutions. C’est assez simple. Vas-y, explique-leur, toi, dit-t-il en désignant Launois d’un geste.

       Launois toussota légérement puis se pencha vers ses interlocuteurs réunis en cercle autour de lui. Il parla à voix basse comme si quelque espion, ou pire encore la vieille et son arbalétrier, étaient à proximité, susceptibles de l’entendre.

              - On va faire deux groupes. Oui, deux groupes mais qui resteront proches l’un de l’autre tant qu’on n’aura pas levé notre gibier, indiqua-t-il. Donc, toi et ton dogue, tu iras avec Blois, indiqua Launois en désignant Camille. Et ta copine aussi.

              - Lieutenant, je vous remercie bien mais si vous pensez que ça pose un… hasarda Garance.

             - Pas du tout. Pas du tout. Le groupe du dogue, il doit chercher la trace de la femme, s’pas ? Donc, c’est mieux que ce soit des femmes qui s’en chargent. Et puis vous vous entendez bien et ça, c’est important... C’qui veut dire que moi et les deux hommes, on va chercher à débusquer la clamèche à l’arc droit. L’idée, c’est de suivre la piste – si le dogue la trouve – et on f’ra forcément sortir l’ordure si on trouve sa bonne femme. Après… Ben après, quartier libre pour se débarrasser des blésines. Mais sans mollir, hein ? Enfin, on verra bien ça sur place. Des questions ? Non ? C’est bien sûr ? Pasqu’une fois en opération… Heu, d’autre part, si quelqu’un a un petit besoin à satisfaire, c’est aussi le moment car quand on s’ra partis… Bon. D’accord. Il est presque le milieu de l’après-midi. Reste plus beaucoup de lumière à venir mais quand même on peut avancer un peu… Blois, si t’es d’accord, vous partez devant avec le dogue. Nous on attend un p’tit moment et on vous suit en couverture.

       Tous se levèrent à l’issue du petit discours de Launois. Blois s’apprêtait à partir avec ses soldates lorsque Launois le rappela :

              - On est toujours d’accord. Un coup de sifflet court pour se repérer, deux longs si on trouve les blésines et trois longs s’il y a un problème ? Alors, ça va. Bonne chance.

       Camille émergea sur le trottoir de la grande rue, heureuse de quitter la cour sinistre et, avec elle, les souvenirs qu’elle jugeait peu glorieux de sa capture par l’homme à l’arbalète. Elle se pencha vers Serp et lui présenta le gant que venait de lui remettre Blois. Le grand chien plongea sa truffe dans la laine, releva son museau une poignée de secondes comme pour bien enregistrer l’odeur qu’il devait suivre et se mit à fureter sur le trottoir. Après quelques tours sur lui-même, il poussa un petit grognement et se mit à trottiner sans hâte particulière dans la direction où la vieille et son acolyte avaient disparu.

              - C’est parti, murmura Blois.

     

     

       En dépit de tous leurs efforts, malgré la détermination et même la hargne qu’ils mirent dans chacun de leurs gestes, la piste un temps suivie par le grand chien n’avait abouti à rien. Lorsque les derniers feux du soleil eurent jeté sur les ruines enchevêtrées une lueur bistre orangé peu engageante, Blois comprit que leur quête n’aboutirait pas ce jour-là. Le trio et leur chien se trouvaient quelque part dans le nord de la ville, à son extrême limite, un endroit au-delà duquel s’ouvrait ce que Lermontov appelait la campagne, mélange de landes, de forêts et de petits lacs, un espace en réalité inconnu des villageois et parsemé de maisons et de fermes qu’il était inconcevable de visiter une à une. De toute façon, Blois était pratiquement certain que les deux fugitifs n’avaient pas quitté la ville : il en avait au fond de lui-même la certitude absolue. Il s’arrêta près d’un petit pont de pierre qui surplombait un des modestes affluents de la rivière traversant la ville. Tandis que les deux femmes, fatiguées, s’asseyaient à même le sol, le dos calé par le petit muret qui amorçait le pont, Blois laissa errer son regard sur la route qui se poursuivait au-delà : quelques maisons plus ou moins abimées et, très vite, un petit bois. Grâce à la carte que lui avait abandonnée Lermontov, il savait que des hameaux, des villages et même d’autres villes dressaient, plus loin, leurs ruines approximatives mais pourquoi se perdre dans un tel territoire inconnu ? Il revint à la ville. C’était là. Pas ailleurs. De rage face à son impuissance, il donna un violent coup de botte dans une pierre ce qui fit sursauter Serp allongé à quelques mètres de là.

              - Il faut qu’on se décide, commença-t-il, captant immédiatement l’attention de ses soldates. On peut pas continuer ici parce qu’il est trop tard. Il fera nuit dans peu de temps et on commence à être fatigués.

       Il laissa s’écouler quelques secondes avant de reprendre :

              - De toute façon, j’suis pratiquement sûr que nos clamèches sont restées dans la ville. J’vois pas ce qu’ils iraient faire dans c’te brousse ! Non, y sont là, j’en suis certain. Sauf qu’ils sont bien cachés, c’est tout. Alors, on retourne et on rejoint Launois comme convenu à la maison rouge pour nous préparer à tout reprendre à zéro demain matin. On peut rien faire de plus ce soir… Allez, davaï !

       Ils arrivèrent à la maison rouge juste après la nuit tombée et Camille en fut certainement soulagée : malgré Serp qui l’aurait sans doute prévenue, elle n’aurait pas aimé continuer à errer dans les rues obscures de la ville hostile. Sa seule maigre consolation avait alors été de se dire que, au moins, on ne risquait pas de recevoir une flèche d’arbalète… Une fois qu’ils se furent identifiés, le trio pénétra dans l’appartement du quatrième étage que Lermontov avait assigné aux trois soldats laissés en surveillance pour le cas où leurs ennemis - mais il en doutait - seraient revenus. Camille était épuisée d’avoir marché une bonne partie de l’après-midi sans avoir pu se reposer de ses émotions précédentes. Elle se laissa tomber dans un grand fauteuil et refusa la nourriture que lui proposa Crabe, rentré quelques minutes plus tôt avec Launois. C’est seulement à ce moment là qu’elle commença à se détendre, l’endroit y étant assez propice. Elle dût reconnaître que l’enfilade de pièces qui l’entourait était plutôt agréable : richement meublé pour ce qu’elle en voyait, l’endroit était relativement bien chauffé par plusieurs poêles à bois astucieusement répartis et, de plus, éclairé par de nombreux chandeliers abandonnés par leurs anciens propriétaires, un luxe qu’elle avait rarement connu. Son chien à ses pieds, elle observa Blois qui conversait à voix basse avec Launois et Veupa. Elle se demandait ce qu’il pensait, ce qu’il pensait vraiment. Depuis son étrange attitude lors de sa libération par la vieille, il ne lui avait pratiquement plus adressé la parole recherchant, semblait-il, plutôt la compagnie de Garance. Cela la préoccupait peu mais elle devinait que cette indifférence nouvelle, qui lui semblait plutôt artificielle, finirait bien par exiger une réponse de sa part. Mais comme chaque fois qu’elle était confrontée à un problème qu’elle avait du mal à saisir, elle choisit, en esprit simple et pratique, de laisser à l’avenir le soin de décider pour elle. Elle étendit les bras en avant, attirant l’attention de Garance qui se dirigea vers elle. Camille se leva, agrippa par le bras la jeune femme qui s’approchait et lui murmura :

              - Eh bien, maintenant, tu vois, je crève de faim. T’as quoi dans ton sac ? Moi, je te montre ce que j’ai dans le mien et on se fait un petit festin, t’es d’accord ?

     

     

       Ce fut le grognement de Serp qui réveilla Camille. Immédiatement, d’une caresse de la main sur son pelage, elle ordonna à son chien de se taire puis se dirigea dans l’obscurité presque totale - seule une bougie éclairait chichement la grande pièce où tous dormaient – vers l’endroit où elle savait que Blois se reposait.

              - Il y a quelque chose qui va pas, chuchota-t-elle. Serp…

       Blois n’eut pas besoin de plus d’explication. Il se leva, sortit sa dague puis il signifia à Camille de le suivre jusqu’à l’une des deux entrées da la salle. Appuyé à même le sol contre un énorme coussin, le veilleur, un des hommes laissés par Lermontov, observa avec étonnement Blois, Camille et son chien apparaître soudainement près de lui.

              - Qu’est-ce… Y a un problème, lieutenant ?

              - T’as rien vu de particulier ?

              - Ben non mais…

              - Et l’autre sentinelle est toujours sur l’autre porte ?

              - Ben oui, l’est v’nu me voir y a à peine un p’tit moment…

              - Bon, fausse alerte, alors, conclut Blois.

              - Faut qu’j’aille chercher Gipi, vous croyez, Lieutenant ?

              - Qui ça ? Pourquoi, il est où ?

              - L’est allé pisser et…

       Sans écouter plus longtemps le veilleur, Blois retourna dans la grande chambre pour s’emparer d’un chandelier dont il alluma les quatre bougies, indifférent au début d’agitation qu’il provoquait chez les dormeurs. Suivi de Camille, il repassa devant la sentinelle toujours assise contre son coussin et entreprit de franchir l’enfilade des pièces du grand appartement, puis pénétra dans le couloir y faisant suite avec l’intention de se diriger vers le petit débarras où l’on entreposait les seaux hygiéniques. Il aperçut immédiatement une forme allongée. S’en approchant avec de grandes précautions, il projeta les lumières du chandelier tout autour de lui mais aucune ombre menaçante ne se profila.  À peu près rassuré, il se pencha vers l’homme allongé mais il n’y avait plus grand-chose à faire pour lui : sa gorge avait été tranchée avec une telle rage qu’on eut pu le croire presque décapité tandis qu’une large flaque de sang s’étalait près de lui avec son odeur douceâtre et métallique. Détail particulièrement sordide, le tueur avait pris le temps de lui planter un trait d’arbalète dans l’œil droit.

     

     

       Camille n'avait jamais vu son chef sous l'emprise d'une colère aussi profonde. L'homme en était totalement transformé : il ne s'adressait plus aux autres que pour des raisons de service et encore n'insistait-il pas si on ne le comprenait pas sur le champ, préférant hausser les épaules et détourner les yeux avec irritation. Par deux fois, elle avait cherché à en savoir un peu plus sur le rôle qu'il comptait désormais leur faire tenir à elle et son chien mais Blois l'avait regardée avec des yeux indifférents, comme s'il ne la reconnaissait pas vraiment, comme si sa présence soudaine était pour lui une sorte de gène occasionnelle dont il convenait de se défaire sans trop la brusquer. Elle n'insista pas, persuadée qu'elle ne ferait qu'envenimer les choses.

       Si Blois, quant à lui, ne décolérait pas, ce n'était pas tant que l'arbalétrier - Jacmo s'il avait bien compris - ait eu le culot de venir jusque dans le couloir de la maison rouge, à quelques mètres d'eux, mais que, après avoir égorgé le pauvre villageois, il lui ait planté une flèche dans l'œil pour bien montrer que c'était lui et pas un autre qui avait agi. Blois se souvenait de son face à face avec le petit homme, du regard que celui-ci lui avait jeté lorsqu'il avait découvert son pistolet. Il avait compris à ce moment là qu'il s'agissait d'une affaire personnelle et qu'elle finirait inévitablement par l'élimination de l’un d’entre eux. Son seul motif de satisfaction actuel était de savoir qu'il avait eu raison lorsqu'il avait assuré que leurs ennemis n'avaient pas quitté la ville. Launois, qui avait vraisemblablement envie de rentrer au village, affirmait maintenant que l'homme était probablement venu chercher « quelque chose à lui » avant de quitter la ville et que, après son coup d’éclat, il devait être à présent bien loin. Blois n’en croyait rien : il était même totalement persuadé du contraire ! Il n’en croyait rien mais cela ne changeait pas son problème : comment allaient-ils bien pouvoir retrouver ces gens puisque, le temps passant et d’autant qu’il commençait à pleuvoir, la solution de s’en remettre au flair du dogue semblait avoir fait long feu ?

       C’est donc sans conviction véritable que le trio mené par Blois reprit sa quête dès le petit matin, suivi, comme convenu, par Launois et ses hommes à quelques dizaines de mètres en arrière. Il avait bien été envisagé de se séparer pour augmenter autant que faire se peut le périmètre à explorer et donc les chances d’aboutir mais Blois avait finalement renoncé : s’en tenir au plan préalable était le meilleur moyen de minimiser les risques pour les villageois en cas d’attaque surprise.

       Vers midi, tandis qu’ils étaient revenus dans les environs du tunnel autoroutier du centre-ville, Blois fit usage pour la première fois de la journée de son sifflet bitonal afin de proposer à tous une période de repos plus que nécessaire. En dépit de son endurance, Camille se sentait assez fatiguée, la rançon de la veille peut-être. Garance ne paraissait pas beaucoup plus fraîche et elle se laissa tomber sur les restes du banc de pierre où s’était installée son amie avec une satisfaction évidente. Leur tournant le dos et tout en attendant la venue de Launois et de ses soldats, Blois observa attentivement les environs. Il avait choisi l’endroit parce que derrière eux s’amorçait la voie rapide qui s’élevait rapidement pour, quelques centaines de mètres plus loin, s’engager sous la petite colline et s’engouffrer dans le tunnel déjà exploré quelques jours plus tôt. Les immeubles voisins étaient relativement en retrait. De grands espaces en somme dans cette partie de la ville ce qui permettait de repérer un mouvement de loin et, pour peu que l’on ne s’expose pas inconsidérément, réduisait le risque d’un trait d’arbalète. La pluie avait cessé depuis plusieurs heures déjà mais en laissant les traces de son passage sous la forme de flaques éparses et du bruissement diffus de ruissellements souterrains. Sans pouvoir se l’expliquer, Blois avait la profonde conviction que leurs ennemis se trouvaient quelque part dans ces ruines, peut-être plus près encore qu’il l’imaginait. Il en était quasi certain mais pour ce que cela changeait  ! Les deux clamèches devaient certainement se cacher et attendre tranquillement que leurs poursuivants abandonnent leurs recherches : Jacmo, puisque c’était son nom, devait bien savoir qu’ils étaient loin de leur village et qu’ils ne pourraient pas s’éterniser dans cette région hostile que, de plus, ils connaissaient mal. En tout cas, c’était bien ainsi que lui, Blois, aurait raisonné ! Et cela le maintenait dans une rage sourde dont il comprenait parfaitement qu’elle déteignait sur son environnement et singulièrement ses compagnons mais sans qu’il ne puisse se corriger.

       Il entendit le groupe de Launois avant de les voir mais ce dernier leur réservait une surprise. Crabe et Veupa encadraient en le tenant par les bras un homme de grande taille et particulièrement maigre, une apparence qui frappait chez lui au premier abord malgré ses vêtements disparates. Launois suivait, poussant de temps à autre son prisonnier d’un petit mouvement des bras.

              - Voilà un bonhomme qui semble particulièrement intéressé par c’qu’on fait, commença-t-il en arrivant à la hauteur du banc de pierre. Il nous suivait d’un peu loin mais Crabe l’avait repéré alors… Bon, on n’a pas eu le temps de l’interroger et de savoir ce qu’il voulait pasque…

                   - Mais j’faisais que m’balader et… tenta d’argumenter l’homme.

                   - Mais oui, mais oui, c’est ça, lui rétorqua Launois.

       Les deux femmes s’étaient levées pour permettre à l’homme de s’asseoir, soudain entouré de silhouettes menaçantes qui l’observaient d’un œil plutôt hostile. Il était grand mais également plutôt âgé, la soixantaine passée pour le moins. Il était vêtu du curieux assemblage d’un pantalon serré à la taille mais bouffant vers le bas, d’une chemise à larges manches, d’un vieux gilet élimé et d’une cape qui enveloppait presque totalement l’ensemble, le tout dans des teintes marron assez ternes. Des vêtements usagés et même quelque peu déchirés par endroit mais incontestablement propres. L’homme était, de plus, rasé de près. Détail curieux qui surprit profondément Camille : les chaussures de l’homme étaient des espèces de sandales qui laissaient ses pieds à l’air libre et on pouvait donc voir ses orteils entre d’épaisses lanières… À cette saison et avec ce temps !

              - Alors, tu expliques ? commença Launois. Kek qu’tu f’sais derrière not dos ? Tu renseignes qui ?

              - Mais personne, voyons, j’faisais rien que…

             - … te promener, on sait déjà. Dis, tu nous prends pour des cons ? Tu veux vraiment qu’on s’fâche ? lui rétorqua Launois qui menait l’interrogatoire.

       Puisque l’homme semblait ne pas vouloir répondre, il interrogea Blois du regard mais celui-ci ne laissait rien transparaître. Son regard accrocha les silhouettes de Camille et de son chien ce qui lui donna une idée.

              - Bon, eh bien, puisque c’est comme ça, on va demander au dogue de te faire parler : tu sais qu’il bouffe les gens si on lui demande gentiment ? Hum, ça te dit, une p’tite conversation avec lui ?

       Mais la réaction de l’homme ne fut pas du tout celle qu’attendait Launois. En effet, loin de paraître impressionné par les menaces, il eut un léger rire en secouant la tête puis, tendant la main droite comme pour saluer ses interlocuteurs, sans chercher à se lever, il prit la parole d’une voix claire.

              - Écoutez, je ne vous connais pas mais je ne vous veux aucun mal. Bien au contraire, je suis plutôt content de vous voir par ici parce que vous me semblez être des gens assez organisés, je dirais même civilisés, des gens normaux, quoi, enfin, normaux comme dans le temps… Pas comme les ordures qui s’baladent habituellement par ici.

            - Tu peux toujours nous raconter ton baratin mais ça prend pas avec nous… hasarda Launois.

       Comme s’il n’avait pas entendu ce qu’on venait de lui dire, l’homme continua de sa voix calme et posée.

            - Je suis à peu près certain d’une chose : si vous vous trouvez par ici, c’est que vous cherchez quelque chose et moi, je connais cet endroit comme ma poche parce que j’y vis depuis… Mais ça n’a pas d’importance. Alors, dîtes-moi. Vous voulez quoi ? Comment je peux vous aider ?

             - Comment vous appelez-vous, demanda Blois qui prenait la parole pour la première fois.

       L’homme eut un geste vague de la main droite, comme pour signifier que son nom ne pouvait pas avoir d’importance, que l’identifier, lui, dans ce monde flou et incomplet, n’était qu’une perte de temps. Il accepta néanmoins de répondre.

              - Mon nom ne vous dira pas grand-chose et… Devant le geste d’impatience de Launois, il poursuivit : Ben Gendler, c’est mon nom complet.

               - Et ?

              - Oh je vis ici depuis très longtemps. En réalité, lorsque j’étais encore un tout petit garçon, j’ai connu cette ville… comme elle était alors, avec plein de gens, de l’animation, tout ça. Mais ça, c’était avant. Avant vous savez quoi… Mes parents m’ont alors emmené dans le sud pour échapper à… Mais c’était pareil. Et puis, on a eu des problèmes… Comme bien des gens… Et mes parents sont morts, alors je suis revenu dans cette ville avec un ami, mort lui-aussi à présent. Mais la ville je l’ai plus quittée depuis. C’était il y a longtemps et c’est pour ça que je la connais bien, vous voyez… On peut vivre ici si on demande pas trop et si on fait attention…

              - Ça ne nous dit pas pourquoi tu nous suivais, insista Launois.

               - J’vais être franc avec vous, lui répondit l’homme. Ça fait des jours et des jours que j’attends le passage de gens comme vous. Des gens organisés, quoi, et qui ressemblent pas à des sauvages. Parce que je sais qu’il y a des groupes comme ça dans la région et, moi, je veux en rejoindre un. Parce que je me fais trop vieux pour rester tout seul. Mais je ne demande pas l’aumône, hein, pas du tout. Au contraire, je propose une sorte d’association, c’est ça une association ! Parce que je peux sacrément me rendre utile. D’ailleurs…

              - Moi aussi, je vais être franc, le coupa Blois. On n’est pas ici pour recruter qui que ce soit. On cherche deux dangereuses crapules, des blésines qui ont eu le grand tort de s’en prendre aux nôtres. Alors, avant tout, si vous avez des informations et…

               - … que je vous aide peut-être que… par la suite… Eh bien alors, dîtes-moi qui vous cherchez.

               - On va d’abord manger un morceau. Pour le reste, on verra plus tard, conclut Blois qui tenait manifestement à se faire une opinion sur leur nouvelle connaissance de manière à apprécier la pertinence des éventuelles révélations qui leur seraient faites.

       Une certaine détente s’était installée parmi les villageois quand ils s’étaient rendus compte que l’homme ne paraissait pas présenter de menace. En tout cas immédiate. Sans plus s’en occuper, ils se répartirent leurs provisions sous les yeux intéressés de leur nouvelle rencontre. Launois se sentit obligé de lui proposer un morceau de la viande boucanée qu’il était en train de découper pour son repas mais l’homme secoua négativement la tête. Il observait ses compagnons avec curiosité, comme s’il venait de retrouver toute une société autrefois fréquentée que les circonstances de la vie lui auraient fait perdre et c’était peut-être bien cela en effet. Soupçonneux, Blois se demandait si l’individu était vraiment désireux de les renseigner comme il en avait manifesté l’intention ou si, au contraire, il attendait le moment propice pour les entraîner dans quelque piège savamment et longuement préparé. Pour cela, toutefois, il ne lui fallait pas être seul : pour avoir la moindre chance de prendre le dessus sur leur petite troupe, le nombre de ses complices devrait être au moins équivalent et Blois voyait mal comment un tel groupe serait passé inaperçu, surtout avec un Serp toujours en éveil. À moins que le vieil homme ne les accompagne jusqu’à un lieu désigné à l’avance et où Jacmo n’aurait aucun mal à éliminer quelques uns d’entre eux avec son arme si redoutable. Bien que méfiant par nature, il n’y croyait pas réellement : trop de complications et de risques alors qu’il suffisait tout bêtement d’attendre leur départ de la ville. Il n’empêche : il était encore loin d’être convaincu de la bonne foi de leur vis-à-vis qu’il ne quittait que rarement des yeux.

       Camille, elle aussi, ne quittait pas l’homme du regard mais c’était pour tout à fait d’autres raisons. Elle s’étonnait de son apparence qui tranchait avec celle, habituelle, des villageois. Les gestes mesurés et pourtant précis, les regards inquisiteurs mais nullement agressifs, la façon de s’exprimer à la fois douce et directe et jusqu’à la manière dont il se tenait assis sur le banc de pierre, presque désinvolte, tranchaient avec ce à quoi elle était habituée. Évidemment, il était plus âgé que la moyenne des habitants du village où il n’y avait finalement que peu de vieilles gens à lui comparer. Néanmoins, l’homme donnait une impression de sagesse, presque de sérénité. Comme quelqu’un qui, au terme de sa vie supposée, aurait acquis un savoir-faire, une connaissance l’autorisant à prendre du recul par rapport au quotidien. C’était difficile à comprendre et elle avait du mal à se l’expliquer ce qui motivait son étonnement.

               - Tu habites où exactement, s’enquit tout à coup Launois, en mastiquant avec vigueur sa bouchée de viande.

              - J’ai plusieurs endroits, lui répondit l’homme. Cela dépend des saisons. De mon humeur aussi. Et puis des autres, bien sûr. Parce que vous ne le savez sans doute pas mais ce n’est pas toujours facile la vie par ici : il y a de drôles de gens qui ne cherchent pas qu’à vous faire du bien. En ce moment, j’habite une sorte de cave que j’ai aménagée et qu’il n’est pas si facile de trouver et c’est d’ailleurs pour ça que…

                 - C’est justement ce qui nous intéresse, le coupa Blois. Des gens bizarres, qui, heu, cherchent des histoires. Qui veulent tout régenter, commander j’veux dire.

               - Je sais ce que régenter veut dire, soupira l’homme avec un sourire. Des gens un peu bizarres ? Récemment, j’imagine ? Oui, bien sûr…

                - Un homme avec une arbalète, par exemple, c’est une sorte de… Oui, tu sais ce que c’est, suggéra Launois.

            - Je cherche. Je cherche mais, non, ça fait bien longtemps que je n’ai pas vu ce type d’armes. Ici, pour les gens, c’est plutôt des couteaux ou des barres de fer, des bâtons et parfois même…

               - Ou une femme. Une vieille - ou plutôt une jeune qui fait semblant d’être vieille - et qui…

                 - Ah ça, oui, ça me dit quelque chose  !

                 - Là, vous commencez à m’intéresser, intervint Blois en se rapprochant du banc qu’il avait déserté depuis quelques minutes.

       Les villageois s’étaient tus et, ayant même suspendu leurs différentes actions, portaient un regard interrogateur sur l’homme qui les dévisagea, soudain troublé d’être à nouveau le centre de l’intérêt de tous.

              - Mais je ne sais pas si… ce que vous cherchez… Enfin, vous me direz… Voilà. C’était il y a un peu plus d’une semaine. Heu, une semaine, c’est en principe sept jours et…

             - On sait ce que c’est qu’une semaine, le coupa Blois. Continuez.

              - Eh bien, j’étais pas loin d’ici, là, derrière ce pont que vous voyez sur la gauche, où il y a une fontaine qui donne bien. Même en été. Et j’ai pris l’habitude d’y aller. En faisant attention, évidemment, parce que je sais bien que je ne suis pas tout seul. J’ai bien un couteau sous ma cape mais face à plusieurs… D’accord, d’accord, je vais expliquer plus vite. Bon, ce jour-là je revenais de la fontaine avec mon bidon quand je vois bouger. Je me plaque contre le remblai et je sors mon couteau : on ne sait jamais. C’était une vieille femme qui courait après un chat noir. C’est d’abord le chat qui a attiré mon attention parce qu’il boitait vu qu’il n’avait que trois pattes. Mais il courait quand même vite, l’animal ! Si vite que la pauvre vieille qui l’appelait n’avait aucune chance de le rattraper. Alors, la voilà qui relève ses jupes et qui se met elle aussi à cavaler. Mais alors très vite et c’est là que j’ai compris que ce n’était pas du tout une vieille femme… Elle a presque rejoint le chat sauf que la bête s’est faufilée sous la rambarde et, pof, disparu dans les herbes derrière. La vieille, enfin la femme plutôt, était verte de rage. Elle se retourne alors vers un grand type qui était quelques mètres, heu… une trentaine de pieds derrière elle. Il devait la suivre mais je ne l’avais pas vu, ce type, un type avec un long manteau gris qui lui tombait sur les bottes. Pas facile pour courir, me suis-je d’ailleurs dit. Mais le plus drôle, c’est que quand la femme se retourne, en le voyant, la voilà qui se voûte comme les vieux et qui se remet à marcher en trainant la jambe. Bizarre, je me suis dit. Voilà, c’est tout. Et je n’y ai plus pensé jusqu’au lendemain. Parce que je l’ai revue le lendemain.

              - Exprès ? interrogea Blois. Je veux dire, vous la cherchiez, peut-être par curiosité ?

               - Par curio… Non, non, pas du tout, je l’avais même complètement oubliée. Vous savez, des gens bizarres, c’est pas ce qui manque par ici. Non, mais chaque après midi, l’hiver, je sors un peu quand il ne neige pas. Pour pas trop me rouiller, vous comprenez. Mais je vais toujours autour de l’endroit que j’habite en ce moment, une cave où je peux me barricader et où… Bon, d’accord, je vais à l’essentiel : je passe dans la petite rue qui est près de ma cave. Et la voilà qui sort tout d’un coup d’un passage. Elle me voit. Elle s’arrête. Elle voit que je la regarde mais évidemment elle peut pas savoir que je la reconnais. Pourtant, elle m’appelle, alors, moi, je m’approche mais presque arrivé près d’elle, je vois ses yeux. Bleus. Froids. Et même glacés. Et son sourire qui sonne faux. Je ne sais pas pourquoi, ça m’a fait peur et j’ai reculé. Je suis parti. D’abord, elle m’a crié après et puis elle m’a insulté. Mais je m’en fichais. Une seule idée : marcher un bon moment pour pas qu’elle sache où j’habite et…

              - Le passage ? Vous pouvez nous y amener, au passage ? demanda Blois.

       L’homme acquiesça lentement de la tête comme si sa longue explication lui avait ôté toute envie de parler encore.

              - Comment être sûr qu’il s’agit bien de la même ? demanda Launois.

              - Tu penses qu’il y en beaucoup des vieilles qui se mettent à courir comme des jeunes, comme ça, sans raison ? argumenta Blois. Et puis, c’est à tenter, non ? Personne n’a rien de mieux à proposer, si ? Bon, alors, notre nouvel ami nous emmènera jusqu’à cette ruelle et on verra sur place… Mais en attendant, je me demande s’il voudrait bien nous accueillir dans son logis le temps qu’on s’organise un peu… Oui ? eh bien je vous en remercie. Allez, chacun range son barda et on y va parce que le jour tombe vite en cette saison !

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