• chapitre vingt-quatre

     

     

     

     

       Blois mit plusieurs minutes à recouvrer toute sa conscience. Malgré les soins prodigués, Il n’émergea que progressivement Avec sa réserve d’eau, Camille avait abondamment humecté un linge sorti de son sac et nettoyé avec application le visage de Blois qui grimaçait. Les plaies de son cuir chevelu était en définitive peu profondes même si elles avaient copieusement saigné. L’homme chercha à se redresser mais on lui déconseilla de le faire et il se renfonça contre son pan de mur. En dépit de son mal de tête qui lui brouillait partiellement l’esprit, il cherchait à comprendre l’enchaînement des événements.

              - Non, non, Veupa, je t’assure que je l’avais pas vu et pourtant j’faisais terriblement attention… déclara-t-il. Je comprends pas. Il s’était caché et j’lai pas vu venir : à peine, j’avais mis le pied sur ce putain de toit qu’il était sur moi et après… Ben après, j’ai réussi à me dégager mais j’avais du sang plein les yeux et… Non, non, j’avais pas mal… J’l’avais repoussé, juste pour tirer avec mon revolver mais c’te saloperie marchait pas… De toute façon, je visais au hasard et puis… Ensuite, j’me rappelle plus de rien…

       Il essaya de passer sa main dans sa chevelure mais Garance l’en empêcha immédiatement

             - Faut pas toucher. Blois, t’as des coupures dans les cheveux qui ont pas mal saigné. On dirait que c’est pas trop profond mais… Faut attendre de revenir au village… désinfecter… poser un bandage…

              - Si j’ai bien compris, c’est toi qui a descendu la blésine ? Et avec mon revolver, en plus… Et d’abord comment t’as su que j’l’avais jeté là ? Tu m’avais vu ? demanda-t-il à Camille mais avant qu’elle ait pu lui répondre, il continua : Non, on verra ça plus tard, on aura le temps d’en reparler quand on sera revenus chez nous. Pour le moment, faut retrouver les autres et voir s’ils ont réussi à rattraper leurs clamèches. Après on rentre au village. J’en ai vraiment marre de cet endroit…

       Au bout de quelques essais, Blois arriva à se tenir debout sans l’aide des autres. Il entreprit de s’avancer puis d’emprunter l’escalier sous l’œil attentif de ses soldats. À présent, il récupérait vite et, arrivé au rez-de-chaussée, on n’aurait jamais pu croire que, quelques poignées de minutes plus tôt, il passait pour mort. Camille avait l’impression de revivre. En raison, certainement, de la grande peur d’avoir perdu Blois à présent conjurée mais pas seulement. Pour la première fois depuis des jours, elle avait la sensation d’être délivrée de la menace qui planait sur le village : leur mission qui avait été si chaotique par moments était achevée, les clamèches tant haïes et si activement recherchées éliminées. De le savoir, de le comprendre, elle en frissonnait d’aise : il y aurait d’autres ennuis, d’autres dangers, d’autres frayeurs, elle le savait bien, mais pour l’instant, c’était fini, terminé, c’était déjà du passé. Elle en souriait sans même le savoir. Blois qui, à la tête de son petit groupe, observait la rue depuis le porche de l’immeuble, s’en aperçut ;

              - Eh bien, Camille, qu’est-ce qui te fait sourire comme çà ?

       Elle ne répondit pas et s’approcha de son chef qui l’attira tout à coup et la retint serrée contre lui dans un geste plutôt rare de sa part. Il se laissa même allé à lui caresser doucement une mèche de cheveux dépassant de la chapka. Un petit moment s’écoula dans cette complicité retrouvée : juste à côté d’eux, Veupa caressait avec curiosité l’arbalète de Jacmo qu’il avait pris soin de ramasser avant de quitter le toit et il se demandait s’il saurait s’en servir et s’il en avait même seulement l’envie. Quant à Garance, encore étourdie des événements récents, elle s’était avancée sur le trottoir, espérant apercevoir les silhouettes de Crabe et de ses compagnons. Elle siffla entre ses dents avant de déclarer à Camille qui s’écarta de Blois :

              - Eh bien, y a pas à dire : lui, il sait exactement quand il doit revenir  !

       Elle désigna de la main droite la silhouette rampante de Serp qui s’avançait rapidement vers eux.

       Le petit groupe approchait tranquillement de l’immeuble qu’ils avaient occupé la nuit précédente lorsqu’ils entendirent le son si caractéristique d’un sifflet bitonal. Presque aussitôt, Crabe sortit de l’ombre de la carcasse automobile à l’abri de laquelle il s’était caché.

              - Vous l’avez eu ? interrogea-t-il immédiatement d’une voix relativement enrouée. La clamèche, vous l’avez eue ?

       Garance et Veupa tentèrent de lui expliquer les derniers événements qu’ils venaient de vivre tandis que Camille conduisait doucement son chef vers le couloir de l’immeuble où il put enfin s’étendre à peu près confortablement. Il ne semblait pas particulièrement affecté par sa récente perte de connaissance et il essaya même de plaisanter, démontrant ainsi combien lui aussi, il était soulagé d’avoir pu terminer cette expédition plutôt inhabituelle. Mais avec Blois, il fallait être méfiant et Camille n’était pas totalement certaine de cette amélioration soudaine aussi, après avoir refait une fois encore son pansement - non, il ne saignait plus - elle ne le quittait pas des yeux, prête à intervenir immédiatement.

           - Alors, comme ça, vous avez eu au moins une des clamèches ? adressa Blois à Crabe qui venait de s’asseoir près de lui. Et l’autre s’est enfui, c’est ça ?

              - J’t’assure, chef, qu’on a fait le maximum pour…

              - Mais non, Crabe, c’est pas un reproche, c’est seulement pour bien tout savoir  ! D’ailleurs, on s’en fout complètement de c’te blésine maintenant que son patron est mort… Y a gros à parier qu’on le reverra pas de sitôt  ! 

       Camille s’était écartée et rapprochée de Garance qui, à l’entrée de l’immeuble, contemplait le ciel dégagé comme si elle découvrait soudain une vérité insoupçonnée après les journées éprouvantes que tous venaient de passer. Et, de fait, le ciel était clair, constitué de ces nuages légers qui donnent une sensation de ciel presque bleu alors qu’il est en fait blanc mais lumineux. La tempête de neige de la veille n’était plus qu’un souvenir qui tendait à s’effacer des sols puisque la température était remontée, certainement largement au dessus de zéro. Camille voulait y voir le signe que leur aventure dans la ville était sur le point de prendre fin, qu’ils allaient enfin retourner au village où les attendaient Lermontov et les autres et qu’il serait alors temps de reprendre le cours tranquille des jours, loin des menaces et de la mort. Pour un moment au moins.

              - Eh bien, je vois pas trop de raisons de nous attarder ici, grommela Blois en se touchant la tête sans même s’en rendre compte. Je propose de retourner au village et pas plus tard que tout de suite….

               - Faut d’abord qu’on s’occupe de Phil, rappela Crabe. On peut pas le laisser comme ça et…

              - Je sais, Crabe, je sais, lui répondit Blois. Je suis sûr que tu as déjà pensé…

               - Ouais, les autres et moi, on en a parlé cette nuit et on pense que… la p’tite place où le lieutenant… Launois… il a été blessé…eh ben, au centre où c’qu’on était allongés, c’est de la terre facile à creuser et si vous êtes d’accord…

               - On va vous aider et…

              - Pas besoin, lieutenant, on y va tous les trois et on s’ra déjà de trop. On va juste prendre une pelle chez le vieux fou, heu, Gendler, et… Vous avez encore la clé et… merci, chef. On n’en pas pour trop longtemps… On vous rattrapera en chemin et du coup…

             - Oh non, on se sépare plus  ! s’exclama Blois. Pas question de nous séparer. J’ai toujours pas confiance en cette ville et… Non, non, on reste ensemble. On f’ra le chemin du retour ensemble  !

       Crabe regarda Blois comme pour être certain qu’il était vraiment sérieux et, rassuré, il haussa les épaules, indifférent. Il fit sauter deux fois dans sa paume de la main droite la clé donnée par Blois et disparut immédiatement. La petite place était à trois rues de là et le petit groupe y arriva rapidement. Veupa et Carbure avait récupéré la dépouille de leur ami enveloppée dans une sorte de bâche trouvée dans le hall d’un l’immeuble de la rue aux ours où ils avaient dissimulé le cadavre pour la nuit. Tous attendirent patiemment le retour de Crabe et de sa pelle. Camille, assise sur le socle de pierre central, frissonna au souvenir de leur dernière halte à cet endroit quelques heures plus tôt. Elle était alors persuadée que sa vie allait se terminer là, fauchée par une des flèches mortelles de Jacmo : elle s’y était presque résignée ; et puis, si ce n’avait pas été elle, ça aurait forcément été un des autres ce qui aurait été presque aussi abominable car elle se rendait compte qu’elle tenait profondément à chacun d’entre eux, même à Crabe, si antipathique au début. Et puis, il y avait eu cet ordre de repli intimé par Blois. Un trait de génie puisqu’il avait permis d’éviter de s’exposer sans pourtant abandonner la mission. Blois qu’elle avait cru mort.

       Elle tourna les yeux sur sa droite vers lui et s’aperçut qu’il la regardait fixement. Du coup, elle baissa son regard, gênée, mais l’homme, comme encouragé soudain, s’avança vers elle et vint s’accroupir à ses côtés. Il ne parla pas mais ses yeux très bleus l’observaient de façon presque inquisitoriale au point que, le visage soudain empourpré, elle détourna à nouveau son regard. Elle devinait qu’il voulait lui faire comprendre quelque chose mais elle ne savait pas comment l’aider. Il s’empara de la main droite gantée de la jeune femme, la garda entre ses propres mains et s’apprêtait à s’exprimer enfin lorsqu’ils entendirent le bruit métallique de la pelle que Crabe venait de jeter derrière leurs dos. Ils sursautèrent l’un et l’autre puis Blois se redressa, mettant un terme à ce nouveau petit moment d’intimité. En fait, Crabe avait pris deux pelles et sans attendre il les ramassa, en tendit une à Veupa et garda l’autre. Il commença à creuser.

               - Eh, moi aussi, j’veux en être, s’inquiéta Djeize. Faut que j’participe… C’est aussi mon pote  !

              - T’inquiète, lui lança Veupa, on vous laissera de quoi faire à toi et à Carbure…

       Garance s’était légèrement écartée et, comme demandé un peu plus tôt, cherchait des pierres et des planches pour étayer la tombe improvisée qu’il fallait consolider suffisamment : en effet, Serp qui furetait aux alentours leur rappelait que les prédateurs dans cette ville n’étaient pas uniquement humains. Camille, quant à elle, ramassait quelques herbes sauvages en guise de fleurs. Bientôt, le petit groupe se retrouva autour du linceul pour un moment de recueillement et de silence puis le raclement des pelles reprit pour l’opération inverse de la précédente. Blois avait hâte de quitter cet endroit où il avait failli perdre la vie, où Launois avait été blessé peut-être gravement et où, surtout, il avait perdu plusieurs hommes, d’humbles villageois qui, comme lui, ne demandaient qu’à vieillir tranquilles, avec un petit groupe d’amis, au sein d’un d’une paix relative. Pourtant abandonner une fois de plus un de ses soldats à une terre inhospitalière lui coûtait plus qu’il ne l’aurait supposé. Il attendit encore quelques secondes.

       Il donna enfin l’ordre du retour tout en s’approchant de Camille qui flattait doucement son chien. Garance jeta alors un petit sourire en direction de Veupa qui hocha la tête : lui aussi avait repéré le manège de leur chef. De fait, laissant les autres marcher à quelques pas devant eux, Blois s’empara de la main de Camille et celle-ci, bien que troublée, ne la retira pas. La jeune femme était prête à accorder sa confiance à l’homme qui, des mois auparavant et contre l’avis de tous, avait su l’accepter malgré ses peurs et ses réticences. Elle jeta un regard oblique sur Blois et celui-ci en réponse lui serra doucement la main. Elle sut alors avec certitude qu’elle ne serait plus jamais seule.

     

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  • Commentaires

    1
    Kathy
    Dimanche 26 Juin 2016 à 21:41

    cool J'ai beaucoup aimé l'histoire de Camille et je suis très satisfaite de cette belle fin tant espéré !

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