• chapitre vingt et un

     

     

       La cave qui servait de logement à leur nouvelle connaissance était un point de départ idéal pour toute opération à mener dans le voisinage, Blois en fut convaincu dès qu’il y fut introduit. Située dans le sous-sol d’un petit immeuble de ce qui fut le centre-ville, bien protégée par une porte blindée à huit points d’ancrage, elle était vaste et possédait même deux hauts soupiraux protégés par des volets en fer. Elle semblait également parfaitement aménagée et équipée, sans oublier des stocks de nourriture, notamment de gros sacs de pommes de terre. Blois n’aurait jamais soupçonné qu’une telle organisation d’un homme seul puisse exister dans ces ruines. Il en fut d’abord satisfait puisque cela allait permettre de faciliter leurs recherches mais se rembrunit en réfléchissant au fait que les deux crapules qu’il pourchassait devaient profiter de la même sécurité. Tous les villageois étant entrés, y compris Serp, Blois observa l’homme fermer la porte blindée de son étrange logement puis, désignant les réserves de légumes d’un signe de menton.

              - Comment est-ce que…

            - À la bonne saison, lui répondit immédiatement le vieil homme qui s’attendait à la question, avec deux vieux amis qui habitent à deux rues d’ici, on entretient un petit lopin de terre. Discrètement, bien sûr, pour pas être pillés par des rodeurs. Et puis il y a aussi les arbres fruitiers. Parfois, on échange contre des produits de la chasse des autres, par exemple des lièvres et des…

              - Comment vous faites pour… pour pas qu’on…

            - Pour qu’on me laisse tranquille, vous voulez dire ? Eh bien, la première chose à faire, c’est de ne pas s’occuper des affaires des autres, de les laisser tranquilles eux aussi. Et puis, de vivre bien discrètement, pour pas faire envie, vous voyez ? Et c’est ce que j’ai fait toutes ces années. Tranquille et discret. Jusqu’à ces derniers temps où j’ai vu quelques, heu, affaires pitoyables et que j’ai compris que je ne pouvais pas rester seul ici, que tôt ou tard… C’est pour ça que je vous ai suivis et que je vous demande encore de réfléchir à ma proposition de tout à l’heure.

             - Si vous nous aidez, je veux dire, si vous nous aidez vraiment, on pourra discuter de tout ça, conclut Blois. En attendant, il faut qu’on réfléchisse au meilleur moyen de trouver nos copains…

       Il s’approcha de ses soldats qui, à présent assis auprès de Launois, attendaient paisiblement la suite des événements qui ne manqueraient pas de se produire compte tenu de l’après-midi à peine entamé. Tout d’abord, expliqua Launois, il était impératif de faire des repérages. Sauf que la vieille - et l’autre crapule qui ne devait pas être bien loin - connaissait la plupart d’entre eux. À l’exception notable de Crabe et peut-être de Veupa. Pas question, évidemment, d’y aller tous ensemble : forcément trop visibles, ils feraient fuir le gibier… Non, avait indiqué Launois, une reconnaissance par Crabe semblait la meilleure des stratégies. Il serait toujours temps « de tout foutre en l’air pour faire sortir les blésines ». Blois dut convenir que l’analyse de son alter ego était bonne et qu’il n’avait rien de mieux à proposer. Se tournant vers les autres qui, après s’être rapprochés, avaient religieusement écouté, Blois balaya la pièce des yeux - en fait plusieurs caves dont les cloisons intermédiaires avaient été abattues et leurs portes barricadées - avant d’ajouter :

               - Eh bien, puisque Ben, notre nouvel ami, nous offre si plaisamment son hospitalité, je propose qu’on en profite pour se reposer. Launois, ton soldat va explorer les environs mais je lui conseille d’être plus que prudent : les crapules nous savent sur leurs traces et tout visage nouveau par ici paraîtra d’emblée suspect. Conclusion…

               - … faut faire profil bas et prévenir dès qu’il y a du neuf, je crois que c’est bien compris. À propos, Crabe, je te demande de revenir ici régulièrement, disons au moins trois fois avant la tombée du soir, ordonna Launois. Pour qu’on soit certains que tout va bien. Disons qu’tu va faire des petits tours et qu’tu notes tout ce qui te paraît bizarre. T’as bien compris ce qu’a expliqué Ben ? Et où il est ce passage ? Et tu t’y attardes pas, hein ? Parce que si tu te fais repérer, faudra tout recommencer. Bon, autre chose, en revenant, tu fais aussi bien attention en prenant le porche ici : faut pas qu’on te voit entrer, comprendo ? Sers-toi de ton sifflet si nécessaire : si tu t’éloignes pas trop, on l’entendra facilement.

       Crabe, consciencieux, revint par deux fois faire son rapport qui fut toujours négatif : non seulement, il n’avait pas aperçu la vieille mais il n’avait rencontré absolument personne ! On aurait dit que, prévenus de leur présence, les résidents habituels de cette partie de la ville avaient totalement disparu, que, peut-être, ils se terraient chez eux. L’après-midi touchait à sa fin qu’il n’avait toujours pas rencontré âme qui vive.

              - Sauf des chiens errants, expliqua-t-il, que je me suis drôlement méfié pasque, à plusieurs, ces saloperies là, ça peut faire du mal. Notez, j’avais pas trop peur : c’était sur mon retour, presque arrivé ici, alors, avec le sifflet, j’me disais qu’vous auriez le temps de débarquer… C’est tout… Ah si ! Près du passage ousque l’autre, là, y dit qu’il a vu la vieille clamèche, eh bien, la première fois que j’suis passé, y avait un tas de bois et la deuxième fois, nan, plus rien  ! Y a quand même des gens ici que j’me suis dit !

       C’était peu pour Blois qui sentait passer les heures et se profiler celle de leur retour.

              - Pour ce soir, c’est tout, se résigna-t-il enfin à dire. Pas question d’aller zoner dans le noir pour se ramasser un coup de couteau. On reste ici. On est quasiment invisibles. Faudra seulement faire attention à pas faire trop de bruit. Dans ces ruines, les bruits, ça porte alors vous parlez à voix basse !

       La soirée se passa tranquillement et les villageois étaient plutôt satisfaits de leur gite, se sentant pour la première fois depuis bien longtemps parfaitement en sécurité. Gendler avait sorti son stock de bougies, toutes artisanales, dont il entreprit d’en allumer plusieurs à différents endroits de la cave : ce n’était assurément pas tous les jours qu’il avait de la visite… Combiné à la lumière du four à bois, l’ensemble donnait une sensation dispendieuse à laquelle les villageois étaient peu habitués. Blois marqua sa désapprobation en reniflant avec mépris l’odeur des pommes de terre cuites au four qui, selon lui, risquait de les trahir, mais il dût avouer à Launois que sa prise de précautions était peut-être un peu exagérée. La nuit fut réparatrice pour tout le monde.

       Dès le lever du jour, Crabe fut renvoyé en exploration. Blois et Launois s’étaient proposés de passer cette dernière journée à explorer véritablement et en groupe le pâté de maisons même si cette initiative risquait de faire fuir leurs ennemis. Crabe venait à peine de partir qu’ils entendirent cogner à la porte de la cave. Selon le code défini quelques instants plus tôt avec lui. Les deux hommes se regardèrent puis Launois se leva d’un bond en lançant :

            - Il l’a trouvée  ! Crabe a trouvé la vieille !

       Ils s’empressèrent de faire rentrer leur soldat qui trépignait d’excitation. Tous l’entourèrent.

            - Alors, tu l’a vue, c’te vieille ? lui demanda immédiatement Launois.

            - Ah non, pas du tout.

            - Mais alors pourquoi tu reviens si vite ?

            - Pasque j’a vu aut’ chose. Presque aussi bien… Le chat ! Le chat noir à trois pattes. J’l’ai vu ! L’était près du passage à se lécher et quand il m’a vu… L’a filé à gauche dans l’escalier, c’te sale bête  ! Sont certainement là, les autres !

           - Alors, oui, y a des chances pour que les blésines… des chances pour que… D’accord, on va réfléchir et bien comprendre ce que c’est que ce passage et puis on y va. Bravo, Crabe, tu vois bien que tes promenades forcées servaient vraiment à quelque chose… conclut Launois en lui tapotant gentiment l’épaule.

     

     

       Le « passage » décrit par Ben Gendler et surveillé par Crabe qui y avait  découvert un félin à trois pattes plutôt suspicieux, n’était en réalité qu’une autre ruelle, comme il en existait des dizaines dans le lacis de ce centre-ville, une ruelle seulement un peu plus étroite que la moyenne de ses semblables à cet endroit. Nichée entre deux hautes façades d’apparence encore bien solide et encombrée de l’habituel conglomérat de débris divers, elle s’étendait sur une trentaine de mètres mais c’était avant tout un endroit sombre et peu engageant. En revanche, l’escalier par où s’était enfui le chat était situé à sa toute extrémité : il correspondait en fait à la première demeure à gauche de la petite ruelle, une grande bâtisse aux murs à poutres apparentes comme le voulait l’usage dans cette région, du moins lorsque la ville était encore vivante. La maison de trois étages semblait plutôt en bon état et son escalier en colimaçon bien entretenu qui s’enfonçait en elle lui conférait une impression de tranquillité. Il convenait évidemment de l’explorer afin d’en faire sortir ses occupants éventuels mais sans les effaroucher d’emblée. Launois et Crabe furent désignés pour cette tache délicate, Veupa et Garance surveillant l’extérieur du bâtiment tandis que Blois et Camille veillaient à ce que personne ne puisse s’échapper par le passage d’où Ben Gendler avait vu sortir la vieille.

       D’abord quelques brèves secondes de silence puis tout alla très vite. À peine, Launois et son soldat s’étaient-ils avancés dans le couloir dans lequel débouchait l’escalier que l’on entendit une cavalcade dans la maison. Impossible néanmoins de trancher avec certitude sur l’origine réelle des bruits. Blois se tourna vers Camille.

              - Tu restes ici et tu surveilles. Je vais aider Launois…

       Déjà il sortait en courant du passage, réquisitionnant Veupa dans sa course. Toi, tu surveilles ici, jeta-t-il à Garance avant de monter quatre à quatre les marches de l’escalier en colimaçon.

       Camille jeta à nouveau un regard inquiet sur les murs du passage où, appuyée contre un panneau de bois jeté de guingois contre le mur de droite, elle cherchait à interpréter ce qui se passait autour d’elle. Elle regrettait d’avoir libéré Serp, ayant alors pensé que, comme pour l’assaut de la maison rouge, il ne ferait que les gêner, sans compter qu’il risquait en plus d’être blessé. Mais le dogue aurait su la tranquilliser dans cet endroit sinistre où les ennuis pouvaient survenir de partout. De fait, plusieurs ouvertures béantes et sombres lui faisaient face, toutes débouchant sur l’inconnu, exhalant par moments une sourde odeur de moisi et elle se demandait avec insistance de laquelle avait bien pu sortir la vieille lorsqu’elle avait été repérée par Ben Gendler la deuxième fois. Elle ne vit que trop tard la forme qui se jetait sur elle, silhouette obscure sur l’ombre du passage. Bousculée, elle trébucha et tomba à la renverse, son poignard levé mais elle comprit immédiatement qu’elle ne pourrait rien contre la longue lame effilée que son assaillant tenait à bout de bras. C’était un homme de grande taille engoncé dans un long manteau qui lui descendait jusqu’aux pieds. Elle chercha à se redresser mais ses bottes raclaient sur une surface molle qui glissait sous ses talons. L’homme s’avança et elle sut qu’elle était perdue. Pourtant, à son grand étonnement, il sembla hésiter puis donna l’impression de faire demi-tour avant de s’effondrer à genoux puis au sol. Elle entendit nettement le bruit métallique de la lame heurtant le pavement de la ruelle. Une autre silhouette s’était substituée.

              - Ben, j’suis arrivé au bon moment, petite, j’crois bien. Faut venir maintenant, y se tirent par les toits qu’il a dit le lieutenant… C’était Crabe.

       Ses derniers mots à peine prononcés, le villageois s’était renfoncé dans l’obscurité de l’entrée. Camille se releva d’un bond, enjamba le corps inerte de son fugace assassin et courut pour rattraper son sauveur. Elle commençait vraiment à l’apprécier, ce Crabe que jusque là pourtant elle n’aimait guère. Camille courut à la suite de l’homme qui avait plusieurs mètres d’avance et s’apprêtait à grimper à son tour un escalier en bois menant aux étages quand elle se retrouva nez à nez avec lui qui redescendait vers elle.

              - Changement de programme ! Elle va t’expliquer… lui jeta Crabe, en la bousculant au passage.

       Elle, c’était Garance qui suivait le villageois. Répondant au regard interrogateur de Camille, perceptible malgré la demi-obscurité du lieu, la jeune femme prit son amie par la main et, tout en la conduisant vers l’endroit par lequel Camille avait pénétré dans la maison, lui souffla :

               - La vieille, elle était bien là mais quand Launois l’a vue de loin, elle est tout de suite montée vers un endroit, au premier étage, où elle avait prévu une échelle qui descendait dans une cour, derrière, et, bien entendu, dès qu’elle est arrivée en bas, elle l’a fait tomber et, du coup, nous, on a dû rebrousser chemin mais Veupa l’a repérée et… et on va essayer de leur prêter main forte. Ils sont passés par l’autre côté. Nous, c’est par là qu’on doit aller  ! conclut Garance en désignant sa gauche.

       Enjambant le cadavre de l’homme au long manteau, les deux femmes s’engouffrèrent d’un coup dans le passage, Camille distinguant du coin de l’œil la silhouette de Crabe qui, arrivé à son extrémité, avait bifurqué à nouveau vers la gauche. Il était facile de comprendre que le petit groupe des villageois cherchait à entourer la maison. La ruelle donnait sur une rue plus importante débouchant sur une petite place. C’est à cet endroit que les deux femmes purent rejoindre les autres. Observés par Crabe silencieux, Blois et Veupa parlaient fort, faisant de grands moulinets avec leurs bras tandis que Launois, apparemment à bout de souffle, s’appuyait contre le piédestal de la statue ou de la stèle qui ornait autrefois le centre de la placette. Tous se regroupèrent.

               - Il n’y a pas de temps à perdre où elle va une nouvelle fois nous filer entre les pattes, commença Launois. On se sépare en deux groupes et on explore les rues là, juste là, proposa-t-il, ponctuant sa phrase en désignant de la main droite la petite rue qui leur faisait face. L’est partie par là, c’est Veupa qui l’a vue.

                 - Et y a une bonne nouvelle, compléta Blois. Je suis allé voir l’échelle, dans la cour, au cas où. Et j’lai trouvée avec du sang dessus et pas mal encore. Pour moi, notre vieille s’est pris une des flèches de Veupa !

              - Alors, y a plus qu’à… Oh, putain ! hurla Launois, le visage soudainement déformé par un rictus de douleur.

       Un trait d’arbalète venait de lui traverser le bras gauche de part en part. Tous se jetèrent au sol. Camille se rapprocha du soldat qui cherchait à arrêter le sang qui commençait à rougir le bras de sa parka et coulait en gouttes épaisses sur le sol.

              - Je savais pourtant bien que ces deux clamèches étaient toujours ensemble, merde alors ! Comment qu’on a pu se laisser surprendre comme ça ? s’exclama Blois la voix rauque déformée par la colère.

       Il rampa le long du socle de pierre mais, bien sûr, il ne pouvait certainement pas apercevoir leur assaillant et en était presque fou de rage. Toutefois, il lui restait suffisamment de son sens critique pour comprendre que ce n’était pas le moment de se laisser aller à improviser. Il se retourna vers les autres allongés en désordre près de lui.

             - Il faudrait qu’on aille jusqu’à ce porche où on serait moins vulnérables mais l’autre a eu le temps de recharger son arme et il doit nous attendre au tournant. Il va falloir jouer serré, conclut-il. Comment ça va, Launois ?

               - La douleur est supportable mais je peux plus me servir de mon bras. Mais, rassure-toi, ça m’empêchera pas d’être… heu… complètement opérationnel et d’ailleurs…

              - Non, pas question : tu vas retourner chez Gendler pour te soigner. Tu discutes pas, Launois, car tu sais que j’ai raison. Faut d’abord te faire soigner, comprendo ? Tu vas nous retarder autrement, lui souffla Blois dans un ultime argument.

           - Le lieutenant a raison, chef. Faut penser à toi, surenchérit Crabe.

       Launois ne répondant pas, Blois se mit à examiner sérieusement leur situation qui était critique. Tous étaient dissimulés à l’abri très relatif du socle de pierre. Camille, accroupie près de Launois, avait fini de lui panser en garrot son bras qu’elle lui avait fait mettre en écharpe à l’aide de son propre foulard. Crabe et Garance, allongés tout près d’eux, surveillaient l’opération. Après quelques minutes d’immobilité complète, Blois fit signe à ses soldats.

              - Bon, voilà ce qu’on va faire, commença-t-il. Il lui faut un bon moment, à la blésine, pour recharger son arme ce qui veut dire qu’il ne tire que quand il est absolument sûr, vous êtes bien d’accord ? Alors, on va pas faire comme il attend. Tous ensemble, on va rebrousser chemin... Oui, oui, revenir sur nos pas  ! On sera moins exposés parce que c’est plus court et plus loin de lui. Ensuite, on passe par la rue de derrière pour revenir sur la vieille. Launois, lui, retourne à la cave et nous on cherche la vieille mais en deux temps, je vous expliquerai. Vous me direz quand vous s’rez tous prêts…

       Quelques secondes plus tard, le petit groupe de villageois se levait comme un seul homme pour initier son repli. Mais, soit leur ennemi avait levé le camp, soit n’ayant pas anticipé leur manœuvre, il ne voulait pas se risquer à perdre un trait, car ils se retrouvèrent très vite sans encombre à l’abri de la porte cochère la plus proche. Blois ne voulait pas perdre plus de temps.

              - Launois, tu y vas. Tu pourras tout seul te… ? Bon. Les filles et moi, on part devant pour débusquer la garce. Crabe, Veupa, vous nous suivez à cent pas derrière. Je voudrais pas qu’elle se tire une fois qu’on l’aura dépassée. On suit les taches de sang : on va sûrement en trouver plus haut. Attention, y a l’autre avec ses flèches alors on rase les murs. Allez.

       Camille regarda son amie qui venait de dégainer son sabre. Garance aussi n’avait pas l’air si certaine du plan de Blois. Elle pensait probablement que tout ce temps perdu avait dû permettre à la vieille de prendre suffisamment d’avance mais les ordres étaient les ordres et ni elle, ni Camille n’avaient envie de les discuter. Cette dernière pensa à Serp que son chef avait dû oublier puisqu’il n’en parlait plus mais elle ne résigna pas encore à le rappeler. Elle serra le col de sa parka et reprit sa batte bien en main. Elle était prête.

     

     

       Blois s’accroupit à l’entrée de la petite rue dont Veupa était certain qu’elle avait été empruntée par la vieille et laissa son regard errer sur l’amoncellement de débris qui occupait l’essentiel de la chaussée. Il leva les yeux vers ses deux soldates mais elles ne le regardaient pas : elles scrutaient avec attention toutes les ouvertures des maisons donnant sur la rue, à chacune son côté. Tout d’abord, Blois se dit que c’était une mission impossible et qu’il valait certainement mieux demander l’aide du dogue de Camille qui, si sang il y avait, saurait le repérer bien plus facilement, Puis il observa plus attentivement. Les débris étaient effectivement divers, pierres, meubles cassés, vieille ferraille, bois apporté là par un orage ou un rôdeur, mais néanmoins quelque peu organisés au point qu’on y voyait une sorte de chemin qui permettait d’avancer dans la rue. Et Blois se persuada logiquement qu’un individu blessé, même superficiellement, ne saurait s’astreindre à cheminer par-dessus les débris alors qu’existait une voie quasi-naturelle. De fait, se relevant et avançant de quelques pas, il trouva sa première trace de sang.

              - Là, s’exclama-t-il. Et encore là. On n’a plus qu’à suivre.

       Le sang n’étant pas encore coagulé, la piste était fraiche et s’arrêtait net devant l’entrée d’un ancien magasin dont la vitrine depuis longtemps béante donnait sur une obscurité inquiétante. Blois sut avec certitude que la vieille était passée par là. D’un geste, il ordonna à ses soldates de se placer de part et d’autre de l’ouverture puis, se tournant vers le début de la rue, fit par deux fois usage de son sifflet bitonal. Veupa et Crabe qui, comme convenu, attendaient à l’extrémité de la ruelle que le trio de Blois ait pris suffisamment d’avance, se hâtèrent vers leurs camarades. Crabe fut laissé en arrière, face à la devanture défoncée, avec mission d’utiliser son sifflet si quoi que ce soit lui paraissait anormal. Le moindre mouvement, un reflet de lumière, un bruit un peu bizarre, avait précisé Blois tandis que le soldat acquiesçait de la tête. Blois donna l’ordre d’allumer des torches et ses soldats s’empressèrent de les extraire de leurs sacs à dos. L’un après l’autre, ils enjambèrent la vitrine défoncée. Les lumières tremblotantes révélèrent une grande pièce encore scindée en deux par un immense comptoir mais c’était tout ce qui restait du commerce qui, jadis, avait élu domicile en ce lieu. Repoussant du pied des enchevêtrements d’objets cassés, Blois désigna du doigt la porte qu’il distinguait dans l’obscurité du fond et se dirigea vers elle. Il n’hésitait pas à bousculer les obstacles se dressant devant lui qui s’éparpillaient dans un fracas immense ; au contraire, ce vacarme, avait-il décidé, recélait un but bien précis : annoncer leur venue à la vieille de façon à ce qu’elle commette l’erreur de se trahir en voulant se sauver. Accompagné de Veupa, Blois entreprit d’explorer les pièces du bas à la recherche du moindre indice mais, dans le fatras et à la lueur des torches, l’affaire n’était pas facile. Il commençait à douter de son intuition et se proposait de consacrer encore quelques minutes avant de se replier sur une prolongation extérieure de leur recherche lorsque la voix claire de Camille le figea sur place.

              - Ici, lieutenant, ici. J’ai quelque chose  !

      Deux grosses gouttes de sang étaient parfaitement identifiables sur la quatrième marche de l’escalier situé à gauche de l’ancien local commercial. Blois poussa un profond soupir de soulagement. Il se tourna vers Veupa.

              - Va chercher Crabe et venez nous rejoindre. La blésine est ici mais peut-être pas seule. Allez, file ! Nous, on commence à chercher dans les étages mais méfiance, hein, y a pas pire qu’un animal blessé et vous avez pu voir qu’c’en est vraiment un, d’animal ! C’est pour ça qu’on va rester ensemble, chuchota-t-il enfin à l’intention de ses deux soldates.

       À peine avaient-ils gravi une dizaine de marches qu’ils furent rejoints par Veupa et Crabe. La fouille fut rapide puisqu’il n’y avait que trois étages, chacun distribuant deux appartements plutôt modestes. Malgré le désordre évident des pièces, depuis longtemps visitées par les rodeurs et progressivement dégradées par le temps, aucune présence ne fut détectée.

           - Peut-être que la vieille, elle est venue puis immédiatement repartie, hasarda Garance. Peut-être même que, après avoir perdu un peu de sang, elle est même pas montée…

         - Où qu’elle a laissé seulement des traces pour nous tromper, avança à son tour Camille.

       Blois haussa les épaules. Tout était à refaire et il commençait vraiment à se fatiguer de ce jeu du chat et de la souris. Inutile de s’entêter, pensa-t-il soudain, il faut savoir renoncer avant que la situation ne vous échappe vraiment. Maussade, il envisagea le retour au village pour le soir même car à quoi bon perdre son temps… Il comprit que sa mauvaise humeur reprenait le dessus. Jetant un regard désabusé sur l’environnement sinistre et sombre, il haussa une fois encore les épaules. Pour un peu, il aurait presque donné l’ordre de brûler ce taudis mais il savait qu’il ne pourrait s’y résoudre : en ces lieux un incendie serait ravageur et de pauvres bougres comme Ben Gendler devaient certainement s’abriter dans les parages or ils n’étaient pour rien dans leurs déboires. D’un geste brusque de la tête, il donna l’ordre du repli et tous entreprirent de redescendre l’escalier la tête basse. Sur le palier du premier ce fut Camille qui rompit le silence pesant.

             - Blois, lieutenant, je voudrais vérifier quelque chose à cet étage…

       Si Blois fut surpris de la requête, il ne le montra pas. D’un signe de la tête, il donna son accord, ajoutant :

               - Mais pas seule ! Avec Garance et ne traîne pas !

       Camille se dirigea sans hésiter vers l’appartement de gauche dont la porte s’entrebâillait sur une obscurité déjà visitée quelques minutes plus tôt. Elle s’engagea dans un couloir pour s’y arrêter un long moment, immobile, à l’affut du moindre bruit mais elle ne percevait que la présence muette de Garance derrière elle. Elle fit un pas et, se tournant vers son amie, elle désigna la pièce du fond vers laquelle elle se dirigea. C’était une sorte de grande chambre occupée en son centre par un lit aux parements pourris par les projections d’eau provenant de la fenêtre disloquée qui, par contre, diffusait une excellente lumière de jour. Enjambant des débris de meubles et des vieux vêtements, Camille se porta vers le lit et laissa errer son regard sur les murs relativement épargnés : on y voyait même d’anciens cadres photographiques encore accrochés et qui révélaient les visages presque effacés d’un couple depuis longtemps disparu. De la poussière un peu partout mélangée à une espèce de moisissure noirâtre qui mangeait les papiers peints s’effilochant par plaques entières et, dans le coin le plus éloigné de la fenêtre, une sorte de haut placard triangulaire en bois sombre, parfaitement adapté au coin contre lequel il s’appuyait. Camille accrocha le regard de son amie et s’approcha du meuble. Elle sortit sa dague et entreprit d’en ouvrir le battant d’un coup. La voix les fit sursauter toutes les deux.

           - Ben, ma p’tite puce, j’crois ben qu’t’as trouvé ma cachette. Y a pas à dire, t’es plus collante qu’une teigne !

       Les deux femmes, toutes armes brandies, avaient sauté d’un pas en arrière. À présent, elles pouvaient voir la vieille recroquevillée dans ce qui semblait finalement un assez grand espace. Affalée contre la partie droite du meuble, elle se tenait l’abdomen et ne prenait même pas la peine de les regarder. Elle était dans un état pitoyable. Sans relever la tête, comme centrée sur la douleur intense qu’elle paraissait ressentir, elle continua son monologue d’une voix sourde.

              - Kek qu’tu vas bien pouvoir m’faire, toi avec ta copine, hein ? Tu vois pas que j’suis trop blessée pour me battre avec vous ? Et pourquoi que j’f’rais ça d’ailleurs : mon Jacmo et moi, on n’a rien contre vous, t’sais. C’qu’on veut, c’est rien que d’être tranquilles, dans not coin à nous, à mener not p’tite vie…

             - Lieutenant, ici, on l’a trouvée, cria Garance qui était retournée vers le couloir. On vous attend.

       Camille s’inclina vers la vieille pour l’exhorter à sortir de sa cachette et, effectivement, cette dernière entreprit de déplier ses jambes puis, basculant sur elle-même, de se mettre à ramper comme si la station debout, tout à coup, lui était devenue impossible.

              - Faut m’aider, ma petiote, j’ai trop mal, t’sais !

       Mais Camille se méfiait terriblement de la vieille, et, plutôt que de se pencher vers elle et relâcher sa surveillance, elle fit deux pas en arrière, se heurtant légèrement à Garance qui revenait du couloir. Bien lui en prit car, soudain, Lady se retrouva d’un bond debout, son rasoir dégainé effleurant les deux jeunes femmes qui crièrent de saisissement mais les attaquer n’était pas ce que cherchait la vieille. Sautant par-dessus le lit alors que les deux soldates encore surprises reculaient face à la lame qui traçait un arc de cercle dans l’air, la vieille se précipita vers la fenêtre : perdue pour perdue, elle avait choisi de se jeter dans le vide, espérant probablement retomber sur une surface meuble et ce d’une hauteur acceptable puisque l’on n’était qu’au premier étage d’un petit bâtiment. Elle avait presque réussi sa manœuvre lorsque, silhouette grotesque se profilant sur la clarté du ciel, elle fut comme prise d’un spasme. Camille mit deux secondes à comprendre qu’une dague venait de se ficher profondément entre les deux omoplates de la femme. Crabe soudainement apparu à ses côtés lui adressa un sourire en forme de grimace. Lady sembla presque sur le point de se retourner, de s’asseoir même peut-être, mais elle bascula finalement en entraînant dans sa chute les restes de la fenêtre. Tous se précipitèrent pour voir le corps de leur ennemie gisant en contrebas, désarticulé, témoignant ainsi du fait qu’elle n’avait pas pu amortir sa chute et que la dague de Crabe l’avait presque certainement tuée sur le coup.

     

     

       Blois poussa du pied le corps de Lady mais la femme était bien morte. Elle gisait, parfaitement immobile, étendue sur le dos, à plat sur un assemblage de chiffons et de débris végétaux dont l’épaisseur, associée à sa carapace de vêtements, aurait incontestablement pu lui permettre d’amortir réellement sa chute. Sa jambe droite s’était brisée et faisait un angle étrange avec le reste de son corps. Outre ses yeux bleus fixés sur un ciel nuageux qu’elle ne voyait plus, une flaque rouge sombre qui commençait à s’étaler au travers des différentes couches de tissus   indiquait sans aucune hésitation que, cette fois-ci, elle ne relèverait pas. Crabe, d’un air presque nonchalant, se pencha sur le cadavre et, soulevant la femme par ses vêtements, retira, non sans difficulté, sa dague qu’il essuya consciencieusement sur le bas d’un des jupons de la vieille. Blois le regarda faire d’un air songeur avant de déclarer :

              - On reste pas ici. Je vous rappelle que l’autre clamèche court toujours et que c’est lui notre problème principal. En plus, ce qui s’est passé ici ne va certainement pas lui faire plaisir alors… On retourne à la cave et on voit avec Launois ce qu’on décide. Allez, davaï !

       Le petit groupe repassa par le hall qui jouxtait la boutique et se retrouva dans la ruelle du départ. Veupa qui précédait fit signe qu’on pouvait avancer sans crainte lorsque, venant de derrière eux, un cri terrible retentit : LADY ! NON ! Camille, saisie, porta sa main droite à son cœur comme pour en contrôler son emballement soudain. Blois et Veupa avaient déjà réagi et se précipitaient vers la petite cour qu’ils venaient juste de quitter, suivis des autres mais, au moment de franchir la porte du hall donnant sur elle, Blois, prudent, arrêta son petit monde d’un geste de la main. Tous comprirent qu’il pensait à l’arbalète. Il fit signe à Veupa et à Crabe de passer sur la droite tandis que lui-même accompagné des deux femmes sortait lentement sur la gauche. A tout moment, il s’attendait à attendre le sifflement caractéristique du trait aussi avançait-il cassé en deux, par petits sauts successifs, sans jamais s’arrêter vraiment. Le corps de la vieille était toujours au même endroit qui semblait tout à fait désert. Blois observa les environs : la cour était entourée de plusieurs petites bâtisses dont celle où ils avaient débusqué la vieille et il lui parut vain de s’attarder. Jacmo - car c’était lui qui avait crié, qui d’autre ? - était déjà loin, certainement occupé à préparer sa vengeance. Il fallait décider de la manière dont ils devaient mener cette deuxième partie de leur chasse à l’homme ce qui sous-entendait qu’ils devaient rapidement prendre des nouvelles de Launois. Blois donna l’ordre de leur repli.

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