• chapitre trois

        

     

         La fin de la nuit approchait. Dans quelques heures ils seraient de retour et Blois n'avait toujours pas résolu son problème. Mal à l'aise, il se retourna et jura doucement en sentant glisser sa couverture de fourrure. Il la remit nerveusement en place. Plus que le froid, c'était l'humidité qui était gênante. Il lui tardait de retrouver le Village. Dans l'ombre qui s'effaçait, il devinait, tout près de lui, les corps étendus et immobiles des deux femmes : Lydia, emmitouflée au point que l'on ne voyait d'elle que quelques mèches de cheveux sombres et Jan au visage blanchi par les derniers rayons de lune. Plus loin, la forme sombre de la fille, surveillée de près par Caspienne, à deux mètres d'elle. Elle n'avait pas bougé depuis longtemps, comme si elle s'était enfin résignée à son sort. Son chien, serviteur vigilant, était lové contre elle. Lui aussi, Caspienne devait le surveiller de près mais il ne bougeait pas plus que sa maîtresse. Les bruits étranges de la nuit étaient peu à peu remplacés par les premiers appels des oiseaux. Dans quelques minutes, il serait temps de donner le signal du réveil.

         Blois bâilla imperceptiblement et se retourna une fois encore. Le sommeil était parti. Il s'assit, étira les bras puis s'immobilisa enfin. Il sentit plus qu'il ne vit que le chien avait levé la tête à son mouvement et le fixait dans la nuit. C'était cela son problème : il n'aurait jamais dû s'encombrer de la fille et de son animal. A quoi bon, en effet, puisqu'il devinait à l'avance quelles seraient les conclusions du Conseil et surtout de Lermontov. Toutefois, quelque chose en lui l'avait empêché de mettre en application les consignes pourtant parfaitement claires et mille fois répétées : on ne s'encombre pas d'un ennemi potentiel, surtout quand il est comme celui-là véritablement hostile. Alors quoi ? Un vieux reste d'humanité ? Le désir de ne pas agir comme un animal, sans réfléchir ? Ou n'était-ce pas plutôt une immense curiosité, l'envie de comprendre comment une si jeune femme avait pu survivre si longtemps loin de tout ? Blois soupira. Durant toutes ces années, au cours de toutes ces expéditions de reconnaissance, il en avait attrapé des pillards, des voleurs ou même simplement de pauvres gens qui avaient eu la malchance de se trouver sur sa route et celle de son petit groupe, celui-ci ou un autre. C'était peut-être cela au fond : la lassitude, le dégoût de devoir éliminer tous ces êtres dont certains, il en était sûr, ne présentaient pas de menaces véritables. Mais comment savoir ?

         Au début, quand le premier noyau de ceux qui allaient devenir les gens du Village avait investi presque par hasard ce qui n'était alors que quelques ruines désertées, la méfiance n'était pas vraiment de règle. Malgré tout ce par quoi étaient passés les premiers arrivants. Mais il avait bien fallu se rendre à l'évidence : dans ce monde atroce, au sein des derniers restes de ce qui, disaient certains, avait été une grande civilisation, les inconnus, les étrangers, seuls ou en groupes, étaient une nuisance. La plupart d'entre eux n'avaient qu'une seule idée en tête, voler ce qui pouvait l'être, sans souci aucun de ceux qu'ils attaquaient. C'était pour cette raison que Lermontov, le premier, avait mis sur pied des groupes d’autodéfense qui, bientôt, se mirent à résoudre les problèmes avant qu'ils ne se posent. La prévention est la meilleure des médecines, n'est-ce pas ? Depuis, on craignait le Village et on le laissait tranquille. Et, comme de juste, le Village ne s'en était pas tenu là. Ses habitants, ou plutôt ceux qu'on appelait les soldats - ou les miliciens, c'était selon - étaient passés à l'offensive. Par groupes de quatre, ils avaient ratissé les terres environnantes pour en explorer des étendues de plus en plus larges. Leur but était simple : se débarrasser des gêneurs, dangers virtuels, et permettre ainsi l'exploitation des terres nécessaires à la survie de tous. Depuis de nombreux mois, Blois arpentait la vallée et les bois. Sa stratégie, affinée au long des longues soirées d'hiver, était bien au point et efficace. Quatre soldats, hommes ou femmes peu importait du moment qu'ils n'avaient pas froid aux yeux, prospectaient un territoire, deux d'entre eux avançant directement, les deux autres latéralement pour les couvrir d'une éventuelle mauvaise surprise. On ne communiquait que par le truchement de petits sifflets qui avaient l'avantage de ne pas trahir d'emblée l'origine humaine de leurs propriétaires. Face aux rares bandes rencontrées, désorganisées et incapables de s'opposer réellement, les résultats étaient excellents. C'était encore plus facile avec les individus solitaires sur lesquels le piège se refermait sans qu'ils l'aient vu venir. C'était alors que la mission touchait à son point le plus difficile. Il fallait, souvent très rapidement, estimer ceux des étrangers qui pouvaient être utiles au Village et les séparer des autres pour les intégrer ultérieurement. En réalité, cela ne se produisait pas souvent. Ce qui ramenait Blois à son interrogation.

          Il fut tiré de sa réflexion par le sifflet presque inaudible de Caspienne qui signifiait ainsi la fin de sa dernière partie de veille. Les deux femmes se mirent immédiatement debout comme si elles n'avaient fait qu'attendre le signal. Blois, engourdi, fut plus long à se lever. On distribua les biscuits qui composaient l'ordinaire de ces petits matins d'exploration. Blois remballa son paquetage et se dirigea nonchalamment vers Camille, trois biscuits à la main. Devant les grognements du chien, il s'arrêta à deux mètres d'elle. Elle le regardait s'approcher et siffla doucement Serp qui s'aplatit à ses pieds. Encouragé, Blois tendit la main à la jeune femme pour lui permettre de se lever et lui enleva rapidement les menottes qu'il avait pris grand soin, la veille au soir, de lui passer aux mains et aux jambes. Elle paraissait toujours aussi hostile et Blois se fit la réflexion qu'il n'aurait pas voulu tomber désarmé en son pouvoir. Il tendit les biscuits. Contrairement à sa réaction de la veille, elle accepta sans réticence la nourriture qu'elle partagea avec l'animal. Ce changement d'attitude, probablement guidé par son estomac, arracha un sourire fugitif à Blois. Lydia lui toucha légèrement le bras.

              - Quand tu veux...

         Blois attendit que Camille ait avalé son dernier biscuit pour lui tendre sa gourde d'eau. Lui ayant repassé les menottes aux mains, il siffla légèrement deux fois. Lydia se posta du côté opposé de Camille. Les deux autres avaient déjà disparu.

         Le chemin du retour ne semblait pas poser de problèmes de sécurité particuliers dans la mesure où chaque mètre passé les rapprochait de ce qu'ils appelaient la zone de surveillance des gens du Village mais ce n'était certainement pas une raison pour relâcher leur vigilance. Blois n'avait aucun besoin de le rappeler à ses compagnons. Tous avaient l'habitude de ces longues marches d'exploration qu'ils savaient un danger de tous les instants mais dont ils appréciaient l'imprévu et le risque. Ils progressèrent lentement en évitant soigneusement, du moins au début, les ruines des quelques hameaux rencontrés. Ils firent un grand détour par les bois pour éviter la Ville qui s'étendait, superbe et ruinée, entre eux et la tranquillité. De la même manière, il n'était pas question de marcher sur la grande route dont l'asphalte, bien dégagée par endroits, tranchait si fortement sur le reste de la végétation. Déjà, en temps ordinaire et sans la prisonnière à surveiller, ils étaient convenus de ne jamais l'utiliser. Tous étaient conscients de la cible facile qu'ils auraient alors représentée. D'où leur progression, lente et pénible, à travers les bois et les espaces découverts mais bien garnis de toute une végétation qui avait recolonisé le sol jadis perdu. Camille marchait, tête baissée, comme indifférente à ce qui pouvait lui arriver. Le chien, quant à lui, après avoir trottiné à leurs côtés quelques centaines de mètres, s'était progressivement écarté puis fondu dans les broussailles, sans qu'aucun d'entre eux, à commencer par Camille, ne fasse le moindre geste pour le retenir. On ne le voyait plus mais chacun se doutait qu'il n'était pas loin. Lydia ne quittait pas la prisonnière des yeux et, de temps à autre, elle lui enfonçait la pointe de son poignard cranté dans les reins, plus pour qu'elle se souvienne de sa condition fragile que pour la faire avancer réellement. Lydia se méfiait extraordinairement de Camille. Elle s'inquiétait de cette fille isolée, découverte par hasard où plutôt par le pressentiment qu'elle avait eu, en arrivant près de la maison, que quelqu'un vivait là. Sans pouvoir l'expliquer. Elle avait savouré sa revanche face à l'incrédulité de Blois quand Caspienne les avait appelés. Blois, lui semblait-il, l'avait alors regardée d'un œil presque admiratif et elle en avait été confusément satisfaite. Elle, elle se serait immédiatement débarrassée de cette créature certainement dangereuse mais puisque Blois en avait décidé autrement, elle n'avait pas discuté. Elle ne discutait jamais. Blois savait forcément ce qu'il faisait.

         Le sifflement soudain, quelque part sur la droite, ne les surprit pas. Ils s'aplatirent dans les hautes herbes, Blois saisissant Camille par son étrange parka de fourrure et lui mettant immédiatement sa main sur la bouche. Lydia murmura : Jan ! et Blois acquiesça sans un mot. Ils attendirent une dizaine de minutes avant d'apercevoir la silhouette d'un homme qui approchait droit sur eux sans se presser. L'homme ne se doutait de rien et il poussa un hurlement de terreur quand il vit se dresser ces singuliers fantômes juste devant lui. C'était un homme âgé lourdement chargé d'un grand sac qu'il portait en bandoulière.

              - Stop ! cria Blois. Levez les mains. Vite.

         Pourtant l'homme, son premier moment de surprise passé, leur jeta son sac et prit ses jambes à son cou. Lydia leva sa dague mais Blois l'arrêta :

              - Laisse. Il ira pas loin.

         Camille, qu'il tenait toujours contre lui, sursauta au bruit sec de la détonation suivie d’un silence pesant. Ils s'approchèrent lentement du cadavre que Jan, à une centaine de mètres de là, retournait précautionneusement du pied. L'homme ne représenterait plus une menace pour personne. Blois jeta un regard circulaire sur les environs où rien ne bougeait. Il interrogea Jan du regard. Celle-ci haussa les épaules en un geste d’impuissance avant de murmurer :

              - Il s’enfuyait, alors… J’aurais pas dû gâcher une balle, dû m’servir d’mon couteau, j’sais bien, mais j’ai trébuché… il courait vite, c’te vieux… alors…

         Blois ne fit aucun commentaire mais il était persuadé que l’homme ne méritait pas une balle dont le nombre était compté, pas plus que la mort par une quelconque arme blanche. Comme prévu, Caspienne qui devait les observer de loin ne s'était pas montré. Une fouille rapide de l'homme les convainquit rapidement qu'il ne possédait rien d'intéressant sur lui.

           - Les renards, les dogues(1) et p'têt bien les loups s'occuperont de lui, murmura Lydia.

         Jan, sans un mot, rejoignit son chemin latéral tandis que les trois autres reprenaient leur route à travers champs. Blois sentait sa prisonnière trembler et il relâcha un peu sa prise en se croyant obligé d'ajouter à voix basse :

              - C'est triste mais on vous expliquera plus tard ce qu'on fait.

              - Camille le voit bien ce que vous faites, s'écria la jeune fille. Ses yeux gris agrandis par la terreur et l'incompréhension, elle ne pouvait s'empêcher de trembler.

         Lydia haussa les épaules et la poussa en avant.

              - Bien, jeta-t-elle, maintenant tu la fermes, compris ?

         Quand, en fin de journée, alors que le ciel qui avait roulé sa grisaille depuis le matin leur faisait l'honneur d'un dernier rayon de soleil, ils arrivèrent devant le Village, Camille ne vit tout d'abord pas grand chose d'autre que quelques ruines, comme il en existait un peu partout. Mais, en avançant, et à bien regarder, cette apparence était trompeuse. D'abord, il y avait les champs aux alentours qui, indéniablement, avaient repris une vague apparence de domestication humaine. Puis il y avait cette densité de l'air, ce souffle imperceptible qui trahissaient la présence d'une vie organisée. Poussant brutalement leur captive en avant, Blois et Lydia s'approchèrent d'une petite bâtisse aux trois quarts écroulée qui se dressait sur le bord droit du chemin relativement dégagé qu'ils suivaient depuis une dizaine de minutes. Blois s'arrêta face à une fenêtre aveugle et, d'une voix nette, claironna :

                 - Blois. Troisième groupe.

         Il fallut attendre une trentaine de secondes pour voir apparaître un vieil homme lourdement armé qui s'approcha lentement d'eux. Il inspecta Camille avec curiosité avant de déclarer :

              - C'est-y donc qu'vous avez ramené une prise, c'te fois-ci ?

         Mais le petit groupe dirigé par Blois avait repris son chemin. Au fur et à mesure qu'ils avançaient, du bétail, des poules, des chiens, des enfants qui les entourèrent en criant, toute une civilisation prenait forme. Les rares adultes qu'ils croisèrent ne s'occupèrent pas d'eux. Ils s'avancèrent jusqu'à ce qui devait être le centre du Village, une petite place entourée de bâtiments en parfait état de conservation. Un homme, au sein d'un petit groupe de gens étonnamment silencieux, les y attendait. Il était grand, dans la force de l'âge, et s'affublait d'une imposante barbe noire. Ses yeux noirs et perçants inspectèrent les arrivants sans s'attarder sur Camille.

              - Salut, Lermontov, lança Blois. R.A.S sauf elle, poursuivit-il en désignant Camille du menton. Comme son interlocuteur ne répondait rien, il ajouta : peut-être quelque chose d'intéressant. On en discutera au Conseil.

         Le visage de Lermontov demeura impénétrable. Blois, attrapant Camille par une de ses manches, la conduisit vers un bâtiment adjacent où il la confia à deux femmes qui, sans un mot, l'introduisirent dans une petite pièce sans fenêtre qui sentait le renfermé. Une lourde porte de bois se referma sur elle. La jeune fille n'avait pas peur mais ces gens, ces maisons apparemment en bon état, toute cette vie organisée et si nouvelle pour elle, l'avaient impressionnée plus qu'elle ne l'aurait avoué. Cela ne l'empêchait pas de rechercher désespérément le moyen de s'échapper. A tâtons, elle explora chaque centimètre de sa prison, échafaudant toutes les combinaisons possibles pour fuir ses bourreaux. Elle était persuadée d'être mise à mort, torturée peut-être, dès que ses ravisseurs se rendraient compte du peu d'intérêt qu'elle représentait pour eux. Bien qu'il n'ait pas dit un mot ou fait une geste, elle sentait que le grand homme barbu qui devait être leur chef à tous ne la laisserait pas vivre. A moins qu'il ne décide qu'elle pourrait devenir une femme pour tous ses soldats ce qui, comme lui avait si souvent répété la mère alors qu'elle n'était encore qu'une enfant, serait bien pire. Mais cela n'arriverait pas car elle saurait se tuer avant. Après avoir un long moment tourné en rond, elle se laissa glisser sur le sol de pierre. Elle repensa à Serp qui ne devait rien comprendre à ce qu'elle faisait et cette pensée soudaine la fit pleurer, elle qui n'avait que rarement pleuré dans sa vie. Elle imagina les soldats poursuivant son fidèle compagnon, l'encerclant et le mettant à mort en riant. Cette idée insupportable la fit se dresser en hurlant de rage et de peur mais la porte resta parfaitement close et personne ne vint. Elle était bien plus seule qu'elle ne l'avait jamais été. On ne lui donna pas à manger et, à bout de désespoir, vaincue par la fatigue et la soif, elle se pelotonna dans un coin de la pièce obscure et s'endormit pour un sommeil peuplé de rêves étranges et effrayants.

     

    (1) chiens

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