• chapitre treize

     

     

     

     

       L'ombre démesurée de leurs silhouettes se projetaient fugitivement sur les parois noires rendues luisantes par les eaux d’infiltration et cette musique monotone de ruissellement étouffait en grande partie le bruit de leurs pas. Ils avançaient lentement, chacun longeant le bord de la voûte, le chien au centre, en avant d’eux de quelques mètres. Parfois, la lumière vacillante d’une des torches faisait sortir l’animal de l’obscurité et l’on pouvait alors apercevoir son ombre d’autant plus menaçante qu’elle était parfaitement silencieuse : Blois n’aurait pas voulu le rencontrer sur un chemin isolé. Par contraste avec le viaduc qu’ils venaient de quitter, le tunnel semblait vide : les seuls débris qui jonchaient le sol par endroits provenaient de la voûte qui, le temps passant, laissait échapper des pierres et de la terre. Au centre, les rails - et les traverses - de plusieurs voies de chemin de fer étaient des pièges à leur progression qu’il fallait absolument éviter d’où leur choix de longer les murs. Il faisait froid, bien plus froid encore qu’à l’extérieur. A l’entrée du souterrain, une abominable odeur s’était manifestée, probablement une bête venue crever dans quelque recoin. Petit à petit, les effluves de la charogne avait fait place à une omniprésente odeur de moisi mais c’était certainement bien préférable. Il s’agissait d’un monde inhabituel et hostile. Comme le reste de la ville, l’impression d’enfermement en plus.

       Camille détestait cette atmosphère confinée. Elle haïssait ces ténèbres sans arrêt repoussées par la lumière de leur torches mais qui, à peine effleurées, se refermaient derrière eux. En dépit de sa chaude parka, de son pantalon de laine épaisse et de ses bottes, elle frissonnait par moments et ce n’était certainement pas de froid. Elle s’obligeait à marcher lentement mais sans hésitation, comme Blois qui progressait sur sa droite. Pourtant, il lui arrivait parfois de lutter contre cette envie terrible de rentrer les épaules et d’accélérer sa marche, de combattre cette idée absurde qu’elle était suivie, que des démons sortiraient peut-être de cachettes secrètes creusées dans les murs dès que le misérable éclairage de leurs torches les rendrait à la nuit. Camille était courageuse : c’était une des rares qualités qu’elle acceptait de se reconnaître, mais cet endroit oppressant, cette obscurité opaque finissaient par l’impressionner. Elle avait hâte d’atteindre l’extrémité du tunnel. Blois lui avait dit qu’ils la verraient de loin comme une tâche de lumière, diffuse tout d’abord puis parfaitement identifiable sous la forme d’un cercle blanc presque parfait. Trois mille pas en tout peut-être…

       La jeune femme ne discutait pas les ordres de ses chefs. Si Lermontov pensait que du danger pour le village pouvait venir de ce lieu, il devait avoir raison. C’était probablement cela la différence entre un chef qui prévoit et un simple soldat comme elle. Elle, elle aurait attendu au village, déjà suffisamment fortifié à son idée, qu’on vienne les attaquer, qu’on cherche à les déloger. D’après elle, à moins de disposer d’une véritable armée regroupant des dizaines et des dizaines de soldats, il était impossible de pénétrer dans le village. Impossible. Mais elle n’était pas le commandant et elle ne comprenait rien à la stratégie. Si on lui demandait d’aider Blois à faire le ménage autour de leur village – c’était l’expression que Lermontov utilisait le plus souvent – eh bien, il n’y avait pas à discuter. Pourtant, que le prix était dur à payer ! Caspienne, Blanche, quelques autres encore, tous ces amis disparus…. Elle ne voulait pas inclure Lydia dans cette liste déprimante. Lydia était trop forte, trop maligne. Ils allaient sûrement la retrouver et elle aurait une bonne explication à leur fournir. Alors, elles riraient à nouveau toutes les deux ensemble. Ce n’était pas possible autrement.

       Serp s’arrêta d’un coup. Les deux humains l’imitèrent presque immédiatement. Le chien grondait légèrement et, à la lumière des torches, on distinguait parfaitement que les poils de son dos s’étaient dressés en une ligne parfaitement noire sur le pelage déjà sombre. Sa queue oscillait lentement et ses yeux étaient fixés sur l’obscurité devant lui. Il y avait quelque chose.

       Blois fit signe à Camille de se rapprocher de son chien et il tira sa dague. D’un geste du bras, il indiqua à la jeune femme de continuer puis moucha sa torche, disparaissant brusquement dans la nuit. Camille, la main droite sur le dos de Serp et la main gauche serrant sa torche haut levée afin d’éclairer un maximum d’espace, avança avec prudence. Elle savait que Blois, derrière elle, dans l’ombre, était prêt à intervenir. Ses interrogations des quelques minutes précédentes étaient oubliées. Elle n’était plus qu’un soldat sur le qui-vive.

       Le souterrain poursuivait un coude léger et, dépassant la courbure de la paroi, Camille eut l’impression de distinguer du coin de l’œil la tant espérée vague luminosité du jour. Mais ce qui attirait à présent son attention était un renfoncement dans le mur controlatéral, une espèce de grotte naturelle ou plutôt de cabane troglodyte indéniablement d’origine humaine. Il s’agissait en réalité d’un poste de sécurité de l’ancien temps mais elle ne pouvait pas le savoir. La porte et la fenêtre du réduit avaient depuis longtemps disparu. Serp s’arrêta face à l’entrée béante et noire, attendant les ordres de sa maîtresse. Camille hésita un bref moment.

              - Avance doucement et éclaire. Je suis juste derrière toi, chuchota Blois.

       La jeune femme ordonna à Serp de ne plus bouger puis elle sortit son poignard et, la main tenant la torche en avant, pénétra précautionneusement dans le local. Une silhouette allongée sur le sol attira d’emblée son attention et elle sut immédiatement qu’il s’agissait de Lydia. Camille s’approcha rapidement d’elle : la jeune femme était étendue, les mains attachées derrière le dos et un bâillon sur le visage. Elle entendit Blois grogner : « Toi, tu restes tranquille ; tu bouges un doigt et je t’explose ! » mais elle était uniquement préoccupée de son amie dont l’état, à la lueur de la torche, était pitoyable. Aux trois-quarts nue, couverte de sang et de terre, Lydia paraissait épuisée. Elle pouvait à peine ouvrir les yeux tant ils avaient été marqués par les coups et son bras gauche était probablement cassé. Une plaie profonde entaillait son sein gauche. Elle essayait de parler mais n’y arrivait pas en raison de ses lèvres tuméfiées. On ne pouvait pas savoir si elle avait des dents brisées. Elle gémit doucement lorsque Camille chercha à lui soulever le tête.

              - Comme on se retrouve ! grommela Blois d’une voix menaçante. Je suis bien content de te revoir, tu sais.

       Il s’adressait à Lime, affalé sur un pauvre galetas dont il ne cherchait même pas à se sauver en dépit de la présence soudaine de ceux qui, à ses yeux, devaient représenter le danger absolu. Lui aussi semblait dans un triste état :  le pantalon couvert de sang en partie coagulé, la bouche ouverte à la recherche d’une bouffée d’air qui ne venait pas, il était, par instants pris de tremblements incoercibles, froid, frayeur ou fièvre, on ne pouvait savoir et, de toute façon, cela n’intéressait en rien Blois. Après s’être assuré qu’aucun danger ne les menaçait, ce dernier, l’œil sévère, s’approcha de Lydia que Camille cherchait à réconforter avec un linge tiré de son sac dorsal et humecté d’eau qu’elle lui passait délicatement sur le visage.

              - Il faut sortir d’ici au plus vite, déclara-t-il. On a récupéré Lydia et c’est l’essentiel. De plus, je suis certain que la petite ordure n’est pas seule. Ils l’ont laissée ici parce que…. Mais ils risquent de revenir. Lydia, je sais que c’est dur mais dis-moi : ils sont combien ? Ne dis rien, montre seulement du doigt… Cinq ? Bien, Allez, davaï, on te sort d’ici maintenant. Je sais que tu es courageuse. On y verra plus clair dès qu’on aura quitté cet endroit dégueulasse.

       Il enveloppa le corps de Lydia avec sa veste, s’empara des vêtements déchirés de la jeune femme qui jonchaient le sol et la prit dans ses bras. Il s’apprêtait à partir quand Camille l’interpella :

              - Et lui, chuchota-t-elle en désignant Lime, on en fait quoi ?

              - Ce que tu veux ! Pour moi, cette charogne est déjà crevée. Mais rejoins-moi vite : j’aurai besoin de la lumière de ta torche…

       Camille resta seule avec Lime. Elle pouvait deviner l’ombre de Serp qui attendait patiemment à l’entrée du réduit. Elle étreignit fermement son poignard dans sa main droite et s’approcha du petit homme. Il gémissait faiblement. Allongé dans une mare de sang, il était pratiquement inconscient. Sa tête allait d’un côté à l’autre et son regard aveugle paraissait suivre des ombres connues de lui seul. Camille leva son arme. Elle savait parfaitement comment se débarrasser une fois pour toutes de celui qui, il y avait quelques semaines, avait tant fait de mal à Blois, et qui, à n’en pas douter, avait à présent martyrisé Lydia. Mais elle ne se résolvait pas à l’achever. Elle lui décocha un coup de pied qui ne le fit même pas réagir. Alors, elle décida de l’abandonner à son misérable sort : d’après elle, il ne serait plus jamais un danger pour personne et c’était bien ce qui importait. Elle se baissa pour ramasser une sorte de tige de fer recourbée à l’une de ses extrémités. Cela ressemblait à une canne mais c’était indéniablement une arme. Peut-être appartenait-elle à l’agonisant ? Elle haussa les épaules avec indifférence et jeta le tisonnier contre le mur du réduit où il heurta la pierre avec un bruit métallique étouffé. Tout cela n’avait plus guère d’importance. Elle siffla Serp et sortit.

       Elle rejoignit Blois rapidement. Son chien trottait à nouveau devant eux mais le tunnel avait changé. La lumière du jour n’était plus qu’à quelques dizaines de mètres et l’idée de quitter enfin l’obscurité fit, en dépit de son angoisse, frissonner Camille de plaisir anticipé. Blois, quant à lui, faillit trébucher avec son précieux chargement mais se rattrapa au dernier moment. Lydia paraissait évanouie, sa tête dodelinant au rythme des mouvements de son porteur. Le soleil subit fit cligner Camille des yeux. Elle faillit éternuer et observa les lieux. En réalité, cette partie du viaduc ressemblait parfaitement à celle qu’ils avaient quittée avant d’entrer dans le tunnel. Les mêmes voies abandonnées aux mauvaises herbes et à de petits arbres dont on se demandait bien comment ils avaient pu grimper jusque là, les mêmes wagons comme dispersés au hasard. Après avoir marché quelques dizaines de mètres, sans même se retourner vers elle, Blois déposa le corps de Lydia sur la plate-forme d’un wagon découvert puis se hissa à son côté. Camille s’empressa de les rejoindre. Blois entreprit de rhabiller sa soldate inconsciente.

              - Laisse-moi faire, Blois, murmura Camille.

       L’homme cherchait à l’aider de son mieux mais on devinait sa maladresse. Blois sauta finalement du wagon et revint presque immédiatement avec plusieurs morceaux de bois. Avec une douceur extrême, il entreprit de faire une attelle à la blessée. La mâchoire serrée et le regard fixe, il entoura son bras avec un chiffon tiré de son sac et qu’il avait déchiré en lambeaux.

              - C’est curieux, Blois, hasarda Camille. Lydia a beaucoup de sang entre les jambes mais elle n’est pas blessée à cet endroit… C’est peut-être pas son sang, continua-t-elle comme Blois ne lui répondait pas. Mais alors, d’où vient tout ce sang ? Je ne comprends pas bien.

             - Je pense que c’est le sang de la petite crapule, répondit enfin Blois.

       Et comme Camille, les yeux levés vers lui, ne semblait pas comprendre, il précisa sa pensée.

             - Hum, voilà, c’est dur à expliquer. Tu le sais bien, Camille, c’est toujours difficile pour une femme de se battre comme un homme, comme un soldat… Parce que… Lydia, un jour, me l’avait expliqué… Elle… Elle craignait toujours de tomber entre les mains d’une ordure quelconque. Et c’est hélas bien ce qui est arrivé… Alors comme elle ne se faisait aucune illusion sur le sort qui lui serait réservé, elle avait décidé qu’elle vendrait chèrement sa peau. Elle avait décidé de faire souffrir celui qui voudrait la violer. Elle m’a expliqué que… Elle avait toujours avec elle un truc, un sorte de machin avec plein de lames de rasoir, des petites lames très coupantes et des sortes de petits grappins minuscules qu’elle avait fabriqués… et même à ce que je sais un genre de poison … tout ça pour mettre au fond de son ventre en cas de problème…

               - Mais comment on fait pour pas se blesser soi-même ? s’étonna Camille.

             -Tu lui demanderas quand elle ira mieux mais tu as pu voir que ça marche plutôt bien… C’est comme ça que je sais que le sang, c’est celui de la petite crapule. J’imagine que le pauvre minable avait pensé profiter de l’absence de ses petits camarades pour… A moins qu’ils lui aient permis de s’amuser avec elle… mais je ne crois pas. Ils la gardaient plutôt comme… monnaie d’échange ou pour nous attirer, je sais pas… En tout cas, la pauvre clamèche a voulu profiter de la situation, profiter d’elle pour... Mauvaise idée qu’il a eue là mais il ne pouvait pas savoir ! Après, il l’a sans doute encore battue mais il perdait trop de sang. Allez, tout ça, c’est trop dégueulasse… Une chose quand même, tu vérifieras tout à l’heure que… que son truc n’est plus en place et… Enfin, tu comprends bien. C’est mieux que ce soit toi qui…

       Il détourna la tête, gêné par sa remarque.

             - Voilà, reprit-il après un petit silence en regardant Lydia. Ça tiendra ce que ça tiendra mais ça devrait aller si on retourne au village assez vite. Allez, rappelle ton chien. On part. On va essayer d’avancer avant que les autres ne s’aperçoivent qu’on est passés par leur repaire.

     

     

       Blois renonça assez vite à sa première idée de confectionner une espèce de brancard pour transporter la blessée : ils auraient été beaucoup trop vulnérables. Il était absolument certain que, fous de rage en s’apercevant de la disparition de leur prisonnière, leurs ennemis se mettraient immédiatement en chasse, pensant à juste titre qu’ils ne pourraient pas aller bien loin avec la blessée. C’est à cet instant que Camille comprit la raison pour laquelle Blois était un des meilleurs miliciens du Village. Contrairement à l’envie immédiate qu’elle avait de fuir aussi loin que possible, Blois les força à revenir sur leurs pas et choisit un wagon de fer situé immédiatement sur la gauche de la bouche du tunnel.

              - Jamais, expliqua-t-il à mi-voix à Camille, jamais ces clamèches ne penseront que nous sommes tout à côté de leur base. Avec un peu de chance même, ils trouveront les taches de sang, là-bas, sur le wagon qui nous a servi à faire le pansement de Lydia et, bien sûr, ils continueront plus loin. Cela veut dire quand même deux choses : que nous ne fassions aucun bruit et je dis bien aucun ! et, deuxièmement, que ton chien ne revienne pas trahir notre présence.

              - Pour Serp, je peux garantir, répondit Camille. Serp ne reviendra que lorsque je l’appellerai.

              - Nous allons nous reposer et surtout permettre à Lydia de reprendre un peu de force. On partira plus tard. A la fin de la prochaine nuit me paraît bien mais ça dépendra surtout des autres…

       Le soleil illuminait le paysage désolé mais, en raison du froid ambiant, il ne chauffait pas vraiment leur wagon. Lydia était allongée contre Blois qui lui humectait le visage régulièrement. La jeune femme avait de la fièvre et elle frissonnait dans son sommeil. Elle geignait doucement par moments et Blois la rassurait alors de la main. Les trois fugitifs avaient de la chance : le vent s’était levé, ce qui expliquait d’ailleurs l’absence de nuages, et en s’infiltrant entre les tôles et les ferrailles disjointes des convois abandonnés, il gémissait parfois à la manière d’une bête malade. De ce fait, les plaintes déjà presque inaudibles de la blessée passaient totalement inaperçues. Camille, au début, avait vécu de longues heures à étudier chaque pierre, chaque tourbillon de poussière, s’attendant à tout moment à voir apparaître les silhouettes de leurs poursuivants. Mais, en dehors des oiseaux et de quelques insectes encore vivants pour la saison, rien ne bougeait et le seul autre être animé qu’elle aperçut fut un grand chat noir qui, sortant lentement du tunnel, fit halte deux à trois minutes pour se lécher les pattes avant de prestement disparaître à nouveau. Lassée, elle se rapprocha de Lydia et s’installa près de son amie pour lui tenir la main, comme le faisait Blois de l’autre côté. Elle laissa errer son esprit sur ses souvenirs du Village et même sur le temps d’avant, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Elle avait certainement la nostalgie de ce temps-là, lorsque tout était plus simple et qu’il suffisait de se cacher derrière un mur ou dans une futaie pour échapper à d’éventuels ennemis mal identifiés. Pourtant elle appréciait aussi ce que lui apportait sa nouvelle vie : cette possibilité de partager le fil du temps avec d’autres, certainement la satisfaction d’accomplir une tâche commune mais aussi et sans doute surtout la sensation de représenter une certaine importance aux yeux d’autres êtres qu’elle même. Elle n’aurait pas su dire pourquoi mais elle ressentait profondément que le temps de la solitude était passé pour elle, qu’elle ne pourrait d’ailleurs plus le supporter et que si elle gardait cette nostalgie comme un sourire triste dans son cœur, c’était parce qu’elle savait avec certitude qu’elle correspondait à une époque révolue, celle de son enfance. Elle finit par s’assoupir, détendue, l’âme sereine, en un relâchement de posture qui témoignait de sa confiance. Blois qui l’observait se demandait comment Camille, une toute jeune femme en réalité, arrivait ainsi à oublier le mal ambiant et la désespérance qui planait sur cette terre hostile. C’était peut-être le privilège de l’âge : dans ce cas, Blois se sentait bien vieux et il soupira de lassitude.

       L’après-midi se traînait en longueur. Blois commençait à se demander s’ils avaient bien fait de se cacher dans le wagon. Peut-être les blésines étaient-elles parties pour plus longtemps qu’il n’avait cru ? Peut-être justement était-ce son trop grand souci de précaution qui les conduisait à présent à s’exposer effectivement alors qu’ils auraient pu s’échapper sans crainte dès le début ? Il calcula que, même avec Lydia sur une espèce de brancard de fortune, ils n’auraient guère mis plus d’une demi-journée pour regagner l’aire de protection du village. S’ils étaient partis immédiatement, ils auraient déjà presque quitté le périmètre maudit de la ville. Seulement voilà : comment aurait-il pu le savoir ? Comment anticiper les réactions des autres ? Il se tourna vers Lydia qui paraissait dormir plus calmement. A ce qu’il pouvait savoir, elle ne souffrait pas de dommages trop profonds : en tout cas, ses multiples plaies ne saignaient plus et son bras était bien immobilisé (il avait renforcé le pansement à plusieurs reprises en prenant soin, comme il l’avait lu jadis, de ne pas le serrer trop fort). La douleur qu’elle n’avait pas manqué de ressentir semblait s’être estompée. Restait que son avenir était incertain puisqu’il savait, pour l’avoir vu se produire à plusieurs reprises, que, quelquefois, des dommages plus profonds, insoupçonnés pouvaient apparaître au bout de quelques jours et que dès lors il ne restait pas grand chose à faire. Il soupira et chercha le regard de Camille mais la jeune fille, par un interstice de la paroi d’acier, scrutait encore et toujours l’extrémité du tunnel. Blois passa sa langue sèche sur ses lèvres et balança entre l’idée de boire son restant d’eau ou celle de le garder pour plus tard lorsqu’il sursauta tout à coup. Camille, elle aussi, s’était figée. Au début, ils n’entendirent qu’une espèce de grondement sourd, comme celui que pouvait faire une petite troupe qui marche. C’était incontestablement humain et amplifié par le tunnel. Des voix qui s’interpellent, des jurons, des ordres incompréhensibles. Un homme apparut et s’immobilisa sur le seuil du souterrain, observant attentivement devant lui. De taille plutôt modeste et presque ventripotent il était vêtu d’une sorte de long manteau qui lui tombait jusqu’au bas des jambes et qui, en s’entrouvrant au vent, dévoilait un pantalon de treillis verdâtre et des bottes poussiéreuses et usées. Il était tête nue et portait en bandoulière une sorte d’arc bizarrement compliqué que Blois reconnut comme étant une arbalète. Il se tourna vers l’obscurité du tunnel et fit un bref signe du bras. Les autres sortirent. Quatre silhouettes dont les deux dernières transportaient un volumineux paquet. Tous étaient vêtus de longs manteaux comme le premier ce qui leur conférait une apparence identique, presque militaire. Repoussant nerveusement les deux premiers, celui qui était à l’évidence le chef s’avança et, après un bref regard, ordonna de jeter le paquet sur la droite du tunnel.

              - Alors, voilà c’que j’dis, bande de naves, s’exclama-t-il. D’abord on laisse c’te merde ici. Faut bien qu’y bouffent aussi les dogues.

       Grâce au vent favorable, les voix portaient dans leur direction : Blois et Camille comprenaient presque tout ce que disait l’homme. Le petit groupe, détendu, entourait le paquet qu’ils venaient de déposer et il était difficile d’être certain qu’on avait bien affaire aux amis de la petite crapule. Après tout, toute une faune devait vivre dans cette ville. Comment savoir ?

              - On n’est pas pressé, que j’dis, moi, reprit le chef après quelques instants de silence. J’suis sûr qu’y sont pas loin. D’abord, on regarde si ces toquards sont pas dans la région. Allez, on fouille les wagons. Toi, tu commences là. Toi, ici.

             - Ça sert à rien, Jacmo, contesta une des silhouettes. J’te parie qu’y sont loin. Tu crois pas qu’y nous ont attendus, pas vrai ?

             - Ta gueule, Pluto ! D’puis quand qu’tu discutes les ordres, maintenant ?

             -  En plus, l’as raison, Jacmo, sont pt’êt pas aussi loin qu’on croit, les gusses.

       La dernière voix à prendre la parole était celle d’une femme. Blois sentit Camille se raidir un peu plus. Il fit immédiatement le rapprochement avec la femme dont lui avait parlé la jeune fille, celle qui l’avait traqué quand il était à moitié inconscient lors de leur dernière visite à la ville. Lui ne l’avait jamais entendue mais Camille l’avait écoutée donner ses ordres et s’emporter devant l’absence de réussite de ses recherches. Bon, ils étaient à présent renseignés : comme Blois s’y attendait depuis qu’ils avaient retrouvé la petite crapule sur leur chemin, il s’agissait bien des mêmes gens, des mêmes salopards. Le groupe se sépara. Deux des silhouettes s’avancèrent dans la direction de leur wagon. Trois, peut-être quatre autres voitures à explorer et les deux crapules feraient coulisser leur porte. Etre prêts à leur sauter dessus dès l’irruption du jour. Qu’ils n’aient pas le temps de les situer. Blois échangea un bref regard avec Camille et sortit sa dague à longue lame. Avec l’effet de surprise peut-être… Ensuite, évidemment, il resterait à gérer les autres… Un cri arrêta la marche des deux hommes qui se retournèrent d’un bloc. Un des autres était revenu sur ses pas et criait.

              - Quoi encore ? hurla un des deux hommes.

             - Sont là, que j’te dis. Les a trouvé le Jacmo ! Vous v’nez ou merde ?

       Au grand soulagement de Blois, les deux silhouettes dirent demi-tour en courant et bientôt, par l’interstice de la paroi, ni Blois, ni Camille ne purent voir quoi que ce soit. Le silence était retombé. Blois se pencha vers sa soldate.

             - Ces crevures ont dû trouver les taches de sang. Je te parie qu’ils doivent maintenant cavaler après nous… de l’autre côté. On a eu raison d’attendre.

    Camille approuva silencieusement mais déjà Blois poursuivait doucement.

            - On a gagné un peu de temps mais il ne faut certainement pas s’endormir… J’ai un peu réfléchi. Voilà. Impossible de transporter Lydia à deux. Même avec le chien… Il nous faut du renfort. Tu vas donc aller chercher du monde au village… En faisant attention de ne pas t’exposer, tu devrais être là-bas à la fin du jour. Ensuite, pas de problème. Lermontov donnera assez de soldats pour que les autres vous laissent tranquilles et vous serez de retour une fois le soir complètement tombé, mettons… voyons… au plus tard deux ou trois heures, heu… la moitié du soir après le début de la nuit mais…

       Blois avait surtout parlé pour lui-même et Camille avait parfaitement suivi son raisonnement. Il se tourna vers elle.

             - Mais… Ca m’ennuie de t’envoyer seule avec cette racaille qui fouille les environs… Pourtant, on n’a quand même pas le choix.  Il faudra que tu repasses par le tunnel. Avec ton dogue, ça devrait aller. Ensuite, un grand mouvement tournant pour te remettre dans l’axe du village. Et c’est là qu’il te faudra être particulièrement vigilante car les autres savent bien… Quoi ?

       Camille avait saisi le bras de son chef afin d’attirer son attention. Elle lui désigna l’entrée du tunnel. Profitant de la disparition apparente des humains, deux chiens s’étaient approchés du paquet abandonné près de l’entrée du tunnel. Ils s’étaient mis à le renifler puis avaient brutalement fait un saut en arrière en grognant. A présent, ils tournaient autour avec méfiance. Un troisième chien fit irruption à côté des deux autres et se mit à tourner avec eux.

             - C’est la petite crapule, murmura Blois. Ses potes l’ont jeté aux dogues… J’espère pour lui qu’il est crevé…

              - L’est pas mort, Blois, je l’ai vu bouger.

       Blois soupira. Il n’y avait rien à faire. Il se tourna vers Camille mais la jeune fille avait compris. Elle indiqua d’un geste  son sac à dos posé sur le sol.

              - Je pars, Blois, si tu es d’accord. Le plus tôt je… Enfin tu sais. Je te laisse l’eau pour Lydia.

       Avec mille précautions, la jeune fille fit coulisser la porte du wagon. La lumière brutale les éblouit tous les deux. Elle sauta enfin et disparut. Par l’interstice de la cloison, Blois la revit bientôt : elle avançait par petits bonds attentifs. Arrivée à proximité du wagon voisin elle se retourna et gratifia son chef d’un petit signe de la main droite puis se dirigea vers le tunnel dans lequel elle pénétra.  Blois fixait la bouche noire du souterrain sans vouloir détailler la curée des chiens qu’il percevait du coin de l’œil. Au bout de quelques minutes, une ombre surgit qui tétanisa la meute des cinq ou six chiens dépeçant en se chamaillant la masse sombre de Lime. Serp. Le grand animal contourna lentement ses congénères puis entra dans le tunnel. Les autres, assurés d’être laissé tranquilles, reprirent leur repas. Blois laissa filer quelques secondes supplémentaires puis se détendit enfin. A présent que Serp l’avait rejointe, il était sûr que, flanquée de cet incorruptible compagnon, Camille réussirait à passer.

    SUITE ICI

    tous droits réservés

    Copyright France 943R1G


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :