• chapitre six

     

     

         Vincent Blois n'était pas un homme de son temps et il le savait. Cela pouvait paraître paradoxal pour quelqu'un dont on admirait l'efficacité et la parfaite adaptation à un monde hostile. Il était en effet connu pour se faire respecter, parfois brutalement, de ses compagnons et on disait de lui qu'il savait mieux que quiconque trouver sans hésitation les solutions adéquates aux multiples problèmes qui lui étaient confiés. Il passait aux yeux des autres pour un homme sans états d'âme dont le seul souci était d'aboutir au résultat escompté le plus rapidement et le mieux possible, sans s'encombrer des réticences ou des hésitations qui paralysent souvent les meilleures volontés. On le voyait comme un chef en puissance, un des rares à pouvoir, si la chance le voulait, succéder un jour à Lermontov. Pourtant cette image était trompeuse. En réalité, Blois en était arrivé, les années passant, à s'entourer d'une épaisse carapace de savoir-faire et d'apparente assurance qui le faisait passer pour bien plus insensible qu'il n'était. En d'autres temps, mais bien sûr il ne pouvait pas s'en douter, il aurait été un chef de famille aimant et aimé, capable de partager sa vie entre son travail au sein d'une entreprise où il aurait été apprécié pour sa compétence et sa gentillesse et une femme et des enfants auxquels il aurait consacré le plus clair de son temps. Le hasard en avait décidé autrement et il s'était retrouvé dans un univers dangereux où, le plus souvent, faire confiance à l'autre, c'était signer son arrêt de mort. Pour survivre, pour ne pas être éliminé à son tour comme tant d'autres, plus faibles ou moins chanceux, il lui avait fallu se construire cette enveloppe de certitude et d'indifférence qu'on lui enviait mais qui ne le représentait que partiellement. Certains soirs, quand lassé des éternelles parties de cartes ou de dés et des racontars divers sur les uns et les autres, il regagnait la pièce qui lui servait d'appartement, il ne pouvait s'empêcher de s'interroger sur l'existence insatisfaisante qui était la sienne. Il revoyait la vie de l'enfant qu'il avait jadis été, entouré de sa mère et de sa sœur, coulant des heures relativement insouciantes pour l'époque. Il habitait alors une vieille maison, une grange plutôt, non loin de la grande ville qui étalait ses ruines encore flamboyantes. La vie était rude mais on pouvait y rencontrer des voisins compréhensifs qui passaient par les mêmes souffrances. Un semblant de vie communautaire s'était reconstitué et il y avait même un vieil homme barbu, le père Florent, qui instruisait occasionnellement les enfants des alentours. C'était comme ça que Blois avait appris à lire, un luxe insolent pour ce monde barbare qui vivait au jour le jour. Des livres, il y en avait à foison, resurgis du fond d'une civilisation à présent éteinte, et qui n'intéressaient plus personne excepté un enfant comme lui qui passait l'essentiel de ses nombreuses heures de liberté à rêver sur ces morceaux de papier moisi. C’est grâce aux livres qu’il avait appris à réfléchir, à jauger, à comparer. Certains d’entre eux, évidemment, parlaient de techniques et de machines qu’il ne comprenait pas. D’autres évoquaient des pays étrangers, des villes lointaines dont certaines étaient situées au delà des mers, ces immenses étendues d’eau qu’il n’avait jamais vues et qui, paraît-il, existaient quelque part. Avec les livres, Blois avait appris que d'autres gens, avant, avaient connu une existence différente, effrayante par certains aspects qu'il avait du mal à concevoir mais qui lui faisaient soupçonner que le temps présent n'était peut-être pas inéluctable. Au hasard de ses lectures forcément disparates, il avait appris les étoiles, les plantes, les animaux et même la psychologie si particulière des hommes, encore qu’il s’agissait là des gens d’avant. Quelque chose néanmoins lui faisait soupçonner que les êtres, quelles que soient les époques et les circonstances, ne variaient guère. Sa mère le disputait de perdre ainsi son temps à des rêveries et sa sœur se moquait de lui dont elle prétendait qu’il avait la tête dans les nuages. Mais d’imaginer que d’autres mondes que le sien pouvaient peut-être encore exister quelque part au-delà des montagnes et des plaines le consolait de la médiocrité de sa condition présente. Par force, il en était venu à utiliser une langue imperceptiblement différente, plus riche, plus féconde que celle, amoindrie, qui avait cours autour de lui, une singularité qui lui était restée et qui, parfois, déroutait son entourage.

         Malheureusement, le hasard - ou la malchance, c'était peut-être la même chose - avait mis brutalement un terme à cette existence en apparence figée. Les Étrangers venus de l'Est étaient un jour réapparus, comme ils le faisaient régulièrement tous les deux ou trois ans, mais cette fois-là, pratiquement personne n'avait eu le temps de se cacher, de se fondre dans la nature indifférente. Il y avait encore eu des morts, des incendies, des pillages, la dispersion et le vol des maigres ressources patiemment accumulées par ces survivants de la misère. Blois avait été sauvé par ses livres qu'il avait pris l'habitude d'explorer dans la vieille cabane perdue dans les arbres qui lui servait de refuge. Quand il avait osé réapparaître, il avait retrouvé, près des ruines calcinées de sa maison, les cadavres atrocement mutilés et torturés de sa mère et de sa sœur. Les Barbares avaient emmené tout ce qui présentait un quelconque intérêt à leurs yeux, n'abandonnant que ruine et que mort. Il avait cru devenir fou, Blois. Des jours entiers, il avait erré dans la campagne désolée, se nourrissant de racines et de petits animaux piégés au hasard. C'était bien des années auparavant mais il s'en souvenait comme de la veille. Plus tard, associé avec d'autres pauvres hères comme lui, il avait juré de ne plus jamais se laisser surprendre, d'où son enthousiasme ultérieur à s'intégrer au dispositif que Lermontov bâtissait pour protéger ce qui devint le Village. Depuis, pas un seul jour, il n'avait failli à la mission qu'il s'était fixée : défendre, jusqu'à la mort s'il le fallait, les biens et les gens du Village. Même au risque d'être cruel ou injuste avec ceux qui ne méritaient pas d'en faire partie. Même s'il fallait accomplir des horreurs pour en éviter de pires. Avant de s'endormir, avant de souffler la bougie qui dispensait une lumière mesquine et blafarde dans sa chambre, il repensait à ce qui était écrit dans les livres et se demandait si, un jour, une autre forme de société pourrait réapparaître, un monde civilisé comme celui d'avant. D'avant la barbarie. Il en doutait mais espérait quand même. Il avait, avec Lermontov ou d'autres soldats, parfois même avec les femmes qui partageaient incidemment son lit, évoqué ce grand problème qui lui tenait tant à cœur mais devant l'étonnement et les rires, il s'était résolu à ne plus parler de ces visions qui finissaient par ternir aux yeux des autres l'image qu'il s'était forgée. Cela n'intéressait personne d'autre que lui. Les autres se contentaient - et il pouvait le comprendre - de gérer le temps immédiatement présent. Ce qui était déjà beaucoup. Mais que c'était dur souvent de décider la mort des autres, la mort de ceux qui, à tort ou à raison, pouvaient présenter un danger pour le Village ! Il ne le montrait jamais mais ce sentiment étrange et démobilisateur, la pitié, la pitié pour tout ce qui essayait de survivre, l'obligeait à prendre sur lui pour accomplir ce qu'il jugeait être son devoir. En dépit de toutes les années passées à vivre cet enfer intermittent, il ne s'était pas totalement habitué. Il comprenait que jamais il ne pourrait être complètement l'égal de ces barbares incultes et indifférents qui dominaient le monde nouveau mais il savait aussi que jamais, même sous la torture la plus extrême, il n'avouerait cette faiblesse. Blois était une sorte de romantique réaliste égaré dans un monde de rustres.

         C'était peut-être pour cela, l'idée lui en vint un soir soudainement, qu'il s'intéressait tellement au sort de la fille sauvage. Elle, elle ne semblait pas être une barbare au sens que Blois accordait à tous ces gens déshumanisés que la misère, l'indifférence et la mort avaient rendu complètement insensibles à la souffrance des autres. Ce n'était bien entendu pas non plus quelqu'un de civilisé comme les habitants du Village. Camille, à ce qu'il pressentait, était encore autre chose, plus impénétrable et pourtant si proche de ce qu'il aurait pu lui-même devenir. C'était un animal intelligent et solitaire, une de ces créatures intraitables qui avait appris à ne compter que sur elle-même. Quand il s'en approchait, toujours terriblement méfiant, il ne pouvait s'empêcher de lire dans les yeux gris et calculateurs cet incroyable instinct de survie, cette volonté farouche, presque effrayante, de lutter jusqu'à la dernière extrémité, jusqu'à l'ultime souffle et, d'une certaine manière, cela, il l'admirait. Il savait néanmoins que jamais il ne pourrait totalement avoir confiance en elle, qu'il persisterait chez elle des zones d'ombre, des pulsions profondes, qui la rendraient toujours imprévisible. Il ne désespérait toutefois pas de l'amener à surmonter sa méfiance et son hostilité innée. Contrairement à ce qu'il avait d'abord cru, il était à présent certain qu'il ne servirait à rien de la contraindre trop brutalement. Mieux valait l'amener à comprendre qu'elle devait rallier le Village non par obligation mais par intérêt. Ce qu'au fond il lui proposait, c'était une survie plus facile et surtout plus efficace que son existence solitaire qui, tôt ou tard, l'aurait conduite à la destruction. Était-elle encore capable de le comprendre, il n'avait aucun moyen de le savoir mais cela valait la peine d'essayer. Capter cette énergie brute, la détourner de son existence sans justification, serait très certainement profitable à tous. Blois ne savait pas réellement comment s'y prendre avec elle mais il était sûr qu'il n'y avait pas d'alternative. Il s'agissait d'un jeu dangereux et serré, sous le regard hostile des autres qu'elle effrayait, mais d'un jeu passionnant. A lui de sentir jusqu'où il pouvait aller : pour cela il avait du temps et de la patience. Jusqu'à un certain point.

     

     

                Lime n'apercevait d'elle que l'extrémité de deux de ses pattes. Il fallait être vraiment vigilant pour savoir qu'elle était là, attentive, patiente, si patiente. Par le soupirail, un rai de lumière grise éclairait faiblement la plus grande partie de la toile qui en prenait des reflets ouateux. Un piège, un piège sublime qui se refermait en un éclair sur la misérable bestiole qui avait le malheur de s'y risquer. Alors, tandis que l'insecte n'avait pas encore eu le temps de réaliser, l'araignée, noire comme la mort, avertie de la présence de l'intrus par les infimes vibrations que le prisonnier communiquait à la toile, se jetait sur sa proie qu'elle entourait de ses pattes fines et pourtant robustes. Quelques secondes encore et elle enroulait la créature à présent inerte dans son linceul de soie avant de repartir reprendre sa veille, l'esprit en repos de savoir son garde-manger rempli. Lime, de temps à autre, capturait une fourmi ou un cafard afin d'assister à l'inévitable mise à mort. Il était littéralement fasciné par la scène. Il sentait comme une analogie entre la sentinelle de la toile et son sort à lui qui, des heures durant, occupait la cave et guettait le moindre mouvement, le moindre bruit venus de l'extérieur. La cave, c'était sa toile. Mais la ressemblance s'arrêtait là car il devait s'aventurer à l'extérieur pour savoir ce qu’il s'y passait et la plupart du temps, à l'inverse de l'araignée, il devait se renfoncer entre les pierres, la proie éventuelle étant trop forte pour lui, même avec l'effet de surprise escompté. Mais l'araignée, comme lui, passait ses journées à attendre et c'était la raison pour laquelle il ne l'avait pas détruite comme il faisait habituellement de tout ce qui bougeait, du moins quand il le pouvait. Lime s'étira et rejeta sur lui l'assemblage hétéroclite de vieilles couvertures et de cartons pour s'en faire une petite tente où il pourrait humer avec délice sa propre chaleur. Il commençait à faire froid. La mauvaise saison approchait. Une douleur soudaine à la bouche le fit grogner faiblement. A nouveau cette saloperie de dent. Il ne pouvait rien faire d'autre que d'attendre que la douleur s'en aille d'elle même. Il toucha le chicot sensible d'un doigt crasseux qu'il retira précipitamment devant l'éclair qui s'était transmis à toute sa mâchoire. S'il n'y avait pas ces putains de dents, ce que la vie serait belle ! Merde, il ne savait vraiment pas quoi faire avec elles. Une fois, il y a longtemps, une autre dent l'avait taraudé. De guerre lasse, il l'avait fait sauter avec le manche de son canif mais le remède avait été pire que le mal : des jours durant, il avait souffert le martyre. Une espèce de boule avait gonflé dans sa bouche et l'avait presque empêché de manger. Il pouvait encore sentir avec le bout de sa langue la petite dureté cicatricielle. Il savait à présent que mieux valait attendre que ça se calme spontanément. Tout finit par passer, il suffit d'avoir de la patience.

         Le jour commençait à décliner. Encore un moment et ce serait nuit noire. Là aussi, il y avait une différence entre l'araignée et lui. Elle, sans doute, elle s'apprêterait à passer une nuit bien tranquille au fond de sa toile, à prendre des forces pour la journée à venir mais lui, il lui faudrait sortir. Il lui fallait retrouver les autres et, avec eux, partir en chasse pour ramener le minimum à manger. Lime n'aimait pas sortir. Il se sentait trop vulnérable à découvert même si la nuit le cachait aux regards des ennemis éventuels. Mais s'il n'y allait pas, les autres partiraient sans lui et si jamais ils trouvaient quelque chose, il pourrait s'accrocher pour le partage ! Et qui sait ? Peut-être ce soir, ils allaient débusquer un chat, quelque rat ou peut-être même un dogue errant. Il en salivait d'avance. Il voyait déjà la carcasse rôtir en tournant sur le feu de Jacmo, bien à l'abri des regards indiscrets, là-bas, dans le tunnel qui servait de refuge au petit groupe. Il y aurait Jacmo, bien sûr, le verbe haut et le poing déjà serré, et puis Lady qui, peut-être, ce soir accepterait enfin de venir chez lui si Jacmo ... Et puis Lion Noir et Tronche évidemment. Cinq. Ils seraient cinq. Ni trop, ni trop peu. Le nombre parfait pour une meute efficace.

         Il enfila le manteau déchiré et moisi puis, pour faire bonne mesure, passa également la grosse veste qu'il avait trouvée dans la vieille baraque pourtant déjà tant de fois explorée à quelques rues vers le sud. La veste en gros tissu que Tronche lui enviait tant. Lime sourit sans s'en rendre compte à l'évocation du souvenir agréable. Pouvait attendre, le salaud... Lady, à elle, si elle voulait bien venir ... Et encore. Pas sûr. Lime s'empara de sa casquette en velours qu'il enfonça profondément sur ses yeux. Le pique-feu enfin. C'était son arme, le pique-feu. Il savait s'en servir à merveille : une arme légère, facile à porter ou à dissimuler, facile à utiliser. Enfin, pour lui. Il ne comptait plus le nombre d'animaux ou d'hommes qu'il avait estourbis avec. Il fallait viser les yeux, toujours les yeux, c'était la règle à respecter. Quand on touchait du premier coup, y avait plus de problème. Mais fallait savoir y faire. Jacmo, il appelait ça un tisonnier mais c'était un pique-feu, c'est comme ça que la vieille disait quand il était gamin. Un pique-feu. Pour la première fois depuis si longtemps, il venait de repenser à la vieille. Il avait vécu toute son enfance avec elle. Rien que lui et elle. Elle disait qu'elle était sa mère. Pas sûr. En tout cas, toute vieille qu'elle était, plus tard, elle était aussi devenue sa femme. Mais, à la longue, elle s'était surtout montrée gênante, la vieille, toujours à râler, à lui dire ce qu'il devait faire ou ne pas faire, à lui donner des ordres, à lui crier dessus pour un oui, pour un non. Elle avait tellement exagéré qu’un soir, elle avait pris son pique-feu en pleine figure et depuis il était tranquille. Il n'avait jamais regretté de s'en être débarrassé, de cette vieille râleuse puante. Il préférait être seul, Lime. D'ailleurs, s'il n'avait pas eu besoin d'eux pour bouffer, jamais il ne serait allé retrouver Jacmo et les autres. Il jeta un dernier regard vers sa copine l'araignée - mais, bien sûr, dans l'obscurité quasi-totale il ne pouvait plus la voir - et grimpa lentement les marches qui conduisaient vers le hall dévasté de l'immeuble sous lequel il vivait. Dehors, une faible luminosité trahissait la fin du jour. Pas de lune en raison des nuages bas qui avaient traîné toute la journée. Dans quelques instants, il ferait nuit noire mais Lime s'en moquait complètement. Il connaissait le chemin par cœur. Et puis il n'était pas comme le vieux Tronche : il avait une ouïe et une vue parfaites. Même au beau milieu d'une nuit totale. Il attendit deux ou trois minutes à l'abri du porche et, satisfait, s'avança dans la rue.

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