• chapitre seize

     

     

     

       Ils suivaient Serp depuis plusieurs minutes lorsque le grand animal s’arrêta d’un coup avant de s’approcher lentement d’une masse sombre étendue en travers de la rue. Il s’agissait du cadavre d’un homme que Blois retourna négligemment de la pointe de sa botte.

              - Pas besoin de demander de qui il s’agit, murmura-t-il, plus pour lui-même que pour ses soldats. Voilà notre fuyard brûlé mais… mais il est pas mort de ses brûlures. Non, pas du tout ! On l’a aidé : la pauvre blésine a eu sa gorge tranchée et pas besoin de demander par qui… C’est notre archer, celui qui a tué Bronze. Le pauvre type devait le ralentir… et pas question de nous l’abandonner : il aurait pu nous donner des renseignements précieux, l’endroit où ces crapules se réunissent, par exemple… ce qui me laisse supposer qu’on est dans la bonne direction ! On continue.

       Observant le grand chien qui, truffe à terre, se faufilait habilement entre débris et mauvaises herbes, Blois se demandait s’il ne commettait pas une des plus grosses erreurs de sa vie : pourchasser un ennemi certainement habile dans cette partie inconnue de la Ville avec pour seuls compagnons deux soldats dont au moins l’un, Camille, devait être exténué par les journées précédentes. Comme lui, d’ailleurs, bien qu’il ne ressentît pour l’heure encore aucune fatigue. Mais être allé si loin, avoir cherché si longtemps pour renoncer à présent lui paraissait impossible.

       Ils étaient arrivés dans un endroit étrange. Sur leur droite, dans la noirceur la plus totale, on pouvait entendre le clapotis d’une eau courante et ce devait sûrement être le fleuve qui traversait cette partie de la Ville. A gauche, la lune éclairait par moment un long et haut mur de pierre sans ouvertures, en tout cas apparentes : une ancienne forteresse ? Un entrepôt géant ? Impossible à dire avec cette absence de lumière. Le plus étrange – et peut-être aussi le plus dangereux – était le bâtiment qui leur faisait face, au bout de la place qui terminait la rue, à quelques dizaines de mètres d’eux : un bâtiment sans fenêtre mais dont le rez-de-chaussée était flanqué de deux énormes ouvertures, presque côte à côte, et dont la noirceur sur l’obscurité semblait les contempler méchamment comme les yeux aveugles d’un géant de pierre. Blois fit signe de s’arrêter et demanda à Camille de rappeler son chien qui les précédait de quelques pas.

               - On se met là, chuchota-t-il. Derrière les carcasses des autos. On souffle un peu et on fait le point. Faudra décider si on continue ou si on va chercher de l’aide parce que… Ca y est ! Je sais ce que c’est. C’est des tunnels pour les autos… Y devait y avoir deux sens de circulation mais on voit plus bien les routes à cause des débris et des arbustes. Oui, oui, les autos parce que, avant, les gens s’en servaient pour se déplacer et vous avez vu, y en a partout de ces épaves, chacun avait la sienne…

              - Tu crois, Blois, qu’on peut continuer, hasarda Camille. Un tunnel ? La dernière fois…

       Bien qu’elle ne puisse pas le voir, Blois hocha la tête. Il se rappelait le tunnel du train et ceux-ci étaient tout aussi peu engageants. Il laissa s’écouler un petit moment de silence avant de lui répondre.

             - Voilà ce je veux. Le dogue a une piste, ça on le sait. Donc, on va s’approcher des tunnels très prudemment, très lentement, en passant par les côtés et on va chercher à savoir lequel les clamèches ont pris. C’est tout : on rentre pas dedans ; j’suis presque sûr que c’est là où ils se cachent, ces ordures. Enfin, où ils se reposent, enfin, leur repaire, quoi. Quand on sait, on repart et on explique tout ça à Lermontov. Comme ça, on pourra revenir avec plus de soldats et… Mais d’abord, faut repérer lequel est le bon tunnel avant que le dogue sente plus rien. Comprendo ?

       Laissant Veupa à quelques dizaines de mètres d’eux en sentinelle arrière, Blois et Camille, courbés au maximum malgré la nuit totalement noire par instants, s’approchèrent par petits bonds de la première ouverture. Presque arrivé à destination, Blois trébucha sur une pierre cachée. Il se rattrapa heureusement à la carcasse d’une voiture mais en en faisant tomber un objet invisible dont le bruit métallique de la chute résonna brutalement dans le silence de la nuit. Camille s’était figée, tête rentrée dans les épaules, comme dans l’attente d’un coup venu de nulle part, certaine que leur présence était maintenant connue de tous. Elle vit l’ombre de son chef s’aplatir à ses côtés et s’immobiliser. Côte à côte, retenant leurs respirations, ils attendirent un long moment, chaque minute écoulée accroissant leur espoir de ne pas avoir été malgré tout entendus. Plus aucun bruit et, par ailleurs, aucune trace récente. Seul, un souffle froid transportant une odeur de renfermé humide signalait un passage. Serp, relâché par sa maîtresse, s’approcha de la seconde ouverture géante et, aplati au sol, se mit à grogner imperceptiblement. Sur le pelage gris sombre de son dos, les poils dressés dessinaient une longue trainée noire au clair de lune intermittent. Blois sut immédiatement qu’ils avaient trouvé le refuge de leurs ennemis. Il saisit Camille par la manche de sa parka de laine et chuchota :

              - C’est là. Ils sont là-dedans… Tu vois, là et là, ils ont disposé des pierres, des branches, des obstacles. Pour ralentir une attaque mais sans donner l’air d’être fortifié et… Je sens une odeur. Du bois qui brûle. Ils ont un feu là-dedans. J’te dis qu’ils sont là. On retourne. Tu rappelles le dogue.

       Les deux soldats rejoignirent Veupa, accroupi derrière la carcasse rouillée d’un petit camion et qui semblait ne pas en mener large. L’homme poussa un soupir de soulagement en voyant revenir son chef et s’apprêtait à l’interroger lorsque Blois l’en empêcha d’un geste de la main.

              - Vous voyez tous les deux, le mur de cette grande maison, là, de l’autre côté ? Eh bien, on va y grimper de façon à surveiller ce qu’il se passe ici et quant on y sera, je vous dirai ce que j’ai décidé…

       Le bâtiment repéré par Blois se dressait, sombre et maléfique, et Camille avait du mal à croire qu’il ne recélait aucun danger. Après avoir franchi la porte béante donnant sur un hall envahi d’eau et de débris divers, elle s’engagea à la suite des deux hommes dans un grand escalier en relatif bon état qui conduisait effectivement presque jusqu’au toit. Il suffisait ensuite d’utiliser une échelle de fer à large barreaux que même son chien aurait pu emprunter si Camille ne l’avait sagement envoyé errer dans les environs. Une fois sur le toit, plat et pas trop abimé malgré quelques petites mares d’eau stagnante, Blois s’approcha du bord en rampant, soucieux de ne pas exposer sa silhouette aux yeux d’un éventuel guetteur en contrebas. La vue était parfaite, du moins le serait-elle en plein jour, se fit-il la réflexion.

              - Voilà ce qu’on va faire, adressa-t-il à ses soldats. On ne peut pas attaquer ces clamèches seulement à nous trois : il nous faut du renfort et c’est toi, Veupa, qui va aller en chercher au village. Camille et moi, on reste à surveiller. Non, tu pars pas tout de suite. Tu te reposes d’abord car on a tous eu de la fatigue. On n’est pas pressés. Je pense, non je suis certain, que c’est leur repaire, à ces ordures. On a le temps mais… Il faut que quand Lermontov arrivera, il soit discret. J’veux pas qu’les autres filent par une autre entrée. Faudra d’ailleurs qu’on réfléchisse à les prendre en tenaille par l’autre sortie… mais, on verra ça plus tard. Pour le moment, tu vas chercher les autres et… ramène-nous à manger et surtout de l’eau ! Tu partiras au petit jour, pour mieux voir, et prudence, prudence, hein ? conclut-il à destination de son soldat.

       Il faisait froid mais moins que les jours précédents et Blois décida qu’ils resteraient sur la terrasse : l’intérieur de l’immeuble – où d’ailleurs il devait faire aussi froid – ne lui inspirait aucune confiance. A présent qu’elle se sentait plus en sécurité, Camille s’était quant à elle recroquevillée contre la porte d’acier, à présent refermée, par laquelle ils étaient arrivés sur le toit et, dans l’abri relatif de sa grosse veste, s’était endormie sans plus attendre. Blois admirait cette faculté qu’avait la jeune femme - il l’avait notée à maintes reprises – de se reposer sans hésitation dès qu’elle le pouvait. Il soupira. Inutile de s’approcher du bord du toit. La lune avait disparu, effacée par de lourds nuages, et on ne voyait plus rien. Le reste de la nuit serait long pour lui qui ne dormait plus guère. Raisonnablement convaincu de leur relatif abri, il réussit néanmoins à sommeiller – ou plutôt à somnoler – une bonne partie du reste de la nuit au point que, le jour le réveillant soudainement, il se sentit relativement bien reposé. Il s’étira silencieusement et repéra Camille accroupie au bord du toit.

              - Veupa est parti depuis longtemps ? murmura-t-il en s’approchant d’elle.

              - Juste avant le jour… Mais je l’ai aperçu en bas qui filait. Y a pas eu de problème.

                - Tu as vu quelque chose d’autre ?

               - Non, Blois, rien qui bouge… Des dogues tout à l’heure qui suivaient une piste et qui sont partis par le premier tunnel. Et puis un homme aussi qui… Non, non, certainement pas une des blésines. C’était un vieux avec un sac qui marchait tout doucement en s’appuyant sur un grand bâton et qui devait…

       La jeune femme haussa les épaules en arrêtant là son explication. Blois avait très soif mais il ne voulait en aucun cas quitter la terrasse où les renforts devaient les rejoindre. Il s’agenouilla près des restes d’une flaque d’eau et entreprit d’y tremper à plusieurs reprises une sorte de mouchoir qu’il se passa sur les lèvres puis il retourna se poster près de Camille. La matinée était à présent bien avancée et le ciel grisâtre charriait par instants de gros nuages sombres : on devinait que la pluie pouvait venir à tout moment. Les deux soldats, côte à côte et parfaitement immobiles, n’avaient pas échangé une parole depuis plus d’une heure lorsque Blois sentit la jeune femme se tendre. Un bruit inhabituel. Comme un raclement de chaussures que l’on aurait cherché à atténuer. Un chuintement. Une résonance métallique étouffée. Blois avait sorti son poignard et cherchait des yeux sa compagne lorsqu’il entendit murmurer son nom. Soulagé, il entrouvrit la porte d’acier. Sur l’échelle, à mi-hauteur, Veupa. En contrebas, on devinait des silhouettes immobiles. Les renforts. Il leur fit signe de monter.

    Accroupi pour ne pas être visible, Launois parlait à voix basse :

              - J’ai cinq hommes avec moi et Lermontov au moins une quinzaine… Il veut mettre le paquet. Y en a marre de courir après ces crapules. On va se les faire ! Le chef dit que c’est toi qui décides parce que tu les connais mieux et que t’as déjà repéré où c’qu’ils sont. D’ailleurs…

       Blois lui coupa la parole d’un geste.

              - Je vais te dire c’que j’veux : ce que je veux, c’est que les clamèches se tirent pas. Faut donc repérer les issues possibles… les sorties de leur tunnel, quoi. Parce que… Oui, Veupa t’a bien déjà raconté ? Bon. Alors, tu penses bien que s’ils ont choisi c’t’endroit, c’est qu’ils peuvent se tirer fissa en cas d’attaque… Faut dire à Lermontov de bloquer l’autre côté et puis… et puis on y va. Y a rien d’autre à faire.

       De façon assez inattendue, un rayon de soleil éclaira soudainement et fugacement la terrasse. Le temps paraissait se dégager. Plus décidés que jamais à ne pas se faire voir en contrejour, les villageois s’étaient allongés, certains contemplant le ciel incertain, heureux du repos improvisé. Allongés eux aussi, Launois et Blois discutaient sur la carte des environs que ce dernier avait sommairement tracée tandis que Camille se restaurait d’un morceau de pain et de lard en observant attentivement les éventuelles allées et venues en contrebas mais rien ne bougeait. A croire que leurs ennemis avaient disparu ou qu’ils avaient décidé de se reposer à outrance. Blois, finalement, fit un signe aux soldats qui s’allongèrent silencieusement près de lui et de Launois.

               - Voilà ce qu’on va faire, commença-t-il. D’abord, l’un d’entre vous, tiens, toi, Loulou, adressa-t-il à un petit homme rabougri et très maigre mais dont il savait l’aisance à se déplacer silencieusement, oui, toi, tu vas aller rejoindre le chef et lui expliquer. Nous, on va entrer de ce côté du tunnel mais il faut que son groupe ait d’abord, heu… sécurisé l’autre côté, les autres entrées, quoi. Alors, voyons. On voit pas le soleil mais la lumière grandit depuis un moment. Deux heures à peu près. On est au milieu du matin. Il te faut, quoi, un peu moins d’un quart de matin pour le rejoindre… Plus, peut-être, un autre quart pour vous préparer. Ça va nous amener… au repas du milieu. Bon. On mange rapide et on y va. Voilà. Tu lui dis qu’on se met en route au moment du repas du milieu. Comprendo, Loulou ? Alors, vas-y. Launois, tu restes avec nous ou bien ? Bon, alors,  on n’a qu’à faire deux groupes. Heu, à propos vous tous, y a que Lermontov qui a une montre ? Oui ? Bon, ben, on estimera le moment au jugé et…

                - Excuse, lieutenant mais j’ai quelque chose qui peut servir. Tu vois, j’ai toujours avec moi cette chose… hasarda un homme grand et sec, habituellement peu bavard. Blois et Launois se retournèrent vers lui qui s’avançait en rampant presque timidement. Il tenait à la main un petit objet en verre et en bois que Camille observa avec curiosité.

             - Un sablier ! s’exclamèrent ensemble les deux lieutenants. Ben, pourquoi tu l’as pas dit plus tôt, s’étonna Blois qui, aussitôt, baissa de ton. Ça, ça vraiment nous aider et bien sûr tu sais…

                 - La moitié d’une heure, lui répondit le soldat. À peu près.

                 - Parfait. Alors voilà, tu surveilles ton sablier et tu nous dis quand tu l’auras retourné, voyons, … cinq fois. Non, six. Commence tout de suite.

       Terriblement fier de sa nouvelle fonction, l’homme hocha la tête et alla s’allonger près de la porte de fer.

                    - Reste un petit problème, commença Launois.

       Le petit homme parlait d’une voix doucereuse, le regard jamais tourné vers son interlocuteur, comme s’il était gêné par ce qu’il allait dire. Tout en lui respirait une sorte de tranquillité bizarre, une réserve, presque de la couardise pour ceux qui ne le connaissaient pas. Blois savait que ce n’était qu’une apparence réellement trompeuse : dans l’action, Launois était impitoyable et se déplaçait à la vitesse de l’éclair, n’étant jamais là où on l’attendait. Un tueur sans remords. Il patienta.

              - Je connais ces tunnels, reprit Launois. Y en avait là où je vivais avant…

              - Et ?

              - Ils communiquent. Les tunnels communiquent entre eux. Il faudra entrer dans les deux au même moment. Sinon, les clamèches nous échapperont.

             - Je vois, répondit Blois dans un souffle. D’accord. Tu veux te charger du tunnel des blésines ou tu préfères… ? Bon, alors, c’est d’accord : tu veux combien de soldats ? Trois ? Parfait, j’en aurais donc… quatre avec moi. Ça ira. Il hésita quelques secondes avant de poursuivre : oui, mais Lermontov le sait pas, ça… qu’les tunnels communiquent. Comment lui dire… on n’a plus le temps. Bon, tant pis, on verra sur place.

       La matinée s’avançait doucement. Le ciel gris laissa filtrer quelques gouttes de pluie mais rien de préoccupant. Blois et Launois étaient tombés d’accord : le moment n’était certainement pas à la discussion avec leurs ennemis. Ceux qu’ils trouveraient seraient immédiatement éliminés. Sans autre formalité.

       A l’issue du sixième tour du sablier, la petite troupe se mit en route. La difficulté était à l’évidence de ne pas se faire repérer en approchant des tunnels. Blois avait choisi de suivre les murs avec ses soldats, Launois de passer par le milieu de la place en se servant des multiples obstacles pour progresser. Tous se retrouvèrent devant les entrées. Camille qui suivait Blois comme son ombre examina avec attention le tunnel, celui de gauche, qu’ils devaient emprunter. Elle devina plus qu’elle ne vit son chien s’approcher et venir se ranger à ses côtés.  Elle lui flatta le flanc mais son esprit était ailleurs car elle observait avec une attention presque admirative le tunnel qui lui faisait face. De jour et de près, le bâtiment paraissait immense, bien loin des dimensions humaines du village. Une fois encore, elle s’interrogea sur ce qui avait permis aux anciens qui avaient construit un tel ouvrage de perdre le contrôle. Elle n’en savait rien et rejeta rapidement l’idée au fond de sa mémoire : il y avait bien mieux à faire. Blois avait levé le bras droit pour immobiliser son petit groupe. Il attendit un signe de Launois à quelques mètres sur sa droite puis fit signe d’avancer. Les choses sérieuses commençaient.

       Tout au début, leur progression fut lente et difficile car il leur fallait éviter nombre d’obstacles plus ou moins improvisés destinés à prévenir d’une éventuelle visite non désirée. Après une dizaine de mètres, ils trouvèrent une voie bien mieux dégagée permettant une progression plus rapide. Toutefois, Blois, très soupçonneux, avait ralenti l’enthousiasme de ses soldats. La petite lampe à huile qu’il tenait dans le creux de son bras n’éclairait pas grand-chose ; c’était plutôt une sorte de chandelle psychologique pour le petit groupe qui avançait lentement en file indienne mais dans l’obscurité absolue. Jusqu’à ce qu’une luminosité tremblotante sourde enfin, fragile lueur qui témoignait d’une évidente présence humaine. Les clamèches.

       Une sorte de mur de débris en arc-de-cercle entourait la source de lumière qui, en effet, devait être un foyer où se consumait quelques bûches. On pouvait le deviner aux craquements du bois et aux quelques étincelles qui, parfois, s’élevait au dessus des débris empilés. Le lieu avait été bien choisi car situé en retrait du tunnel, dans un recoin autrefois aménagé pour une fonction aujourd’hui oubliée, un endroit qui convenait parfaitement pour un poste de surveillance. Blois éteignit sa lampe à huile, signal que l’ennemi était repéré et qu’il fallait faire le point. Les quatre soldats entourèrent leur chef.

              - Voilà. Les blésines sont certainement autour d’un feu. On peut pas les voir parce qu’ils ont monté une protection, là, ce truc, ce muret, chuchota-t-il.  Sauf que c’est à double sens. Eux, ils nous verront pas venir. On va s’approcher. Si on peut, l’un de nous ira voir combien ils sont mais on perd pas de temps. Ce  qui compte, c’est l’effet de surprise. D’autre part, je me demande… Non rien, conclut-il.

       Mais ce qui étonnait Blois, c’était la possibilité que ces gens aient de faire un feu, en plein milieu d’un tunnel certes de volume important mais forcément mal ventilé : il doit exister une cheminée quelconque, une aération qui explique la quasi-absence de fumée, pensa-t-il. Mais ça veut dire également une autre porte de sortie. Décidément, celui qui a choisi cet endroit – et Blois avait évidemment en tête l’homme à l’arbalète – est loin d’être idiot. Au dernier moment, il décida que ce serait lui qui irait jeter un œil

              - Deux possibilités, expliqua-t-il. On peut les attaquer parce qu’ils sont pas trop nombreux ou en train de dormir. Dans ce cas, on y va sans hésiter. Ou alors, il sont trop nombreux et il faut attendre Lermontov. Si c’est ça, je ferai marche arrière et on reculera tous… mais si je me lance, suivez-moi immédiatement. Et pas de quartier, hein ?

       Sans attendre une éventuelle réponse, Blois s’avança en rampant vers un endroit du mur qui paraissait dégagé, probablement une voie d’accès pour les occupants. A présent, on entendait des voix. Au moins celles de deux individus qui chuchotaient. Stimulée qu’elle était par les événements à venir, Camille eut l’impression que l’inspection de Blois durait des heures. Sa dague d’une main et une batte de l’autre, elle était prête à bondir. La batte lui servait à déséquilibrer ses ennemis que, grâce à elle, elle envoyait à terre tandis que la dague s’occupait des ventres. Terriblement efficace. Elle aimait bien cette batte donnée par Blois et qui portait, à demi-effacées, des inscriptions correspondant à une société de jeu, avait-il ajouté en lui tendant l’objet. Elle était plutôt curieuse de savoir quel pouvait bien être un jeu où on se servait d’une telle arme contre son adversaire mais… Stop, elle commençait à se disperser avec des idées qui n’avaient rien à voir avec la situation présente. Il valait mieux qu’elle.... Elle sursauta lorsqu’elle vit Blois bondir en hurlant, tous couteaux levés. Une violente bouffée d’adrénaline la fit se dresser à son tour et elle se retrouva à côté du feu à crier à son tour. Il y avait en fait quatre hommes autour des quelques bûches, immédiatement tétanisés par la brutalité de l’attaque et qui ne manifestèrent aucun signe de résistance. Camille se jeta sur l’individu qui dormait allongé sur une sorte de paillasse en peaux de bêtes. L’homme n’eut aucune chance. Il retomba en arrière la gorge tranchée et la jeune femme, vaguement écœurée, n’eut plus qu’à essuyer sur les vêtements du mort sa lame sanguinolente. L’odeur tiède et faiblement métallique du sang lui emplissait les narines, la renvoyant à des souvenirs peu agréables. Lorsqu’elle se redressa, le silence s’était fait et Blois contemplait les cadavres couchés à ses pieds. Comme à chaque fois après une action expéditive de ce genre, il regrettait presque d’avoir été obligé d’en arriver à de telles extrémités, la mort toujours et encore, mais le sentiment confus le quittait rapidement : si l’attaque avait été inversée, il savait que les autres ne l’auraient pas épargné non plus. Il secoua la tête et se tourna vers ses soldats qui attendaient manifestement la suite.

              - Faut avancer mais d’abord on regarde ce qu’il y a d’intéressant ici, murmura-t-il.

       Poussant du pied les quelques hardes, uniques et misérables possessions de leurs ennemis, il se contenta de ramasser leurs armes, quelques couteaux plutôt usés en vérité. Il reprit la parole.

               - Les chefs – enfin les ordures les plus dangereuses – ne sont pas là. Notamment pas la crapule à l’arbalète. Allez, deux minutes de repos et on poursuit notre route.

       Face à eux, le tunnel continuait, sombre, froid et hostile.

     

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