• chapitre quinze

     

     

       Blois se disait que son plan était stupide : leurs ennemis, tout pétris de haine qu’ils étaient, ne tomberaient certainement pas dans un piège aussi grossier. Au mieux se contenteraient-ils de suivre de loin le retour du brancard en prenant bien soin de ne pas s’en approcher. D’ailleurs, s’ils étaient dans les environs – et il en était raisonnablement convaincu – ils avaient dû se rendre compte de leur nombre et de ce que la majorité des soldats du Village n’était pas à proximité de la misérable lumière guidant le brancard de Lydia mais plutôt aux alentours à attendre qu’ils se manifestent. En conséquence, ils ne se risqueraient certainement pas à s’attaquer à si forte partie. Il se trompait lourdement.

       Les brancardiers n’avaient pas fait vingt mètres que Blois, incrédule, vit la torche du petit groupe se mettre à danser comme prise de folie puis tomber à terre avant de s’éteindre. Dans l’obscurité relative – une fois encore la lune éclairait-elle faiblement ce petit monde – on aperçut des silhouettes s’agiter, on entendit hurler des jurons, on vit courir des ombres affolées avant que la voix de Launois ne ramène un peu de calme. Rapidement Blois se porta à la hauteur de l’incident mais il n’y avait rien d’autre à voir  que le porteur de la torche le visage traversé par une pointe d’acier. Entourant le cadavre du malheureux, le petit groupe était partagé entre la vengeance immédiate au risque de se jeter dans l’inconnu et le repli vers la sécurité du Village. Blois se mordit les lèvres d’une colère principalement dirigée contre lui-même : après tout ce qu’il avait vécu et ce qu’il s’était promis, il avait oublié l’arbalète qui avait tué leur prisonnier quelques mois plus tôt. Et qu’il avait aperçue quelques heures auparavant portée par le chef de leurs ennemis. Molodetz ! Bravo ! Quel crétin il faisait ! Lui, le Chef ? Le successeur de Lermontov ? Il sentit une envie aveugle de tuer monter en lui, l’envie de massacrer quelqu’un. Il sursauta en sentant qu’on lui tirait la manche de sa veste. Camille.

              - Blois, Blois, j’ai peut-être quelque chose…

       Dans la nuit, il distinguait à peine la silhouette de la jeune femme. Il se dégagea plus fermement qu’il ne l’aurait voulu mais resta silencieux, attentif.

            - Voilà, commença Camille. J’étais derrière quand j’ai entendu siffler la flèche. Je suis presque sûre que ça venait de là, poursuivit-elle en désignant le tunnel. La blésine, l’était là dedans. J’suis presque sûre. A l’entrée. L’entrée du tunnel. L’est fort pour tirer de si loin. Surtout durant la nuit… L’a dû se repérer à la torche… Mais l’était là… J’suis presque sûre…

       C’était possible. Blois hésita. Se lancer à sa poursuite. Maintenant ? Dans la nuit ? Il était sans doute déjà loin. C’est Camille qui le décida.

              - J’ai lancé le dogue. J’crois qu’il a une piste…

           - Changement de programme. Deux hommes avec moi, ordonna Blois. Toi et toi. Les autres rentrent avec Launois. Sans lumière et en faisant gaffe, hein ? Allez, davaï, davaï ! Moi et elle, dans le tunnel sur la droite, les deux autres sur la gauche. Armes au poing mais aucune lumière et pas de bruit ou vous en répondrez sur vos têtes. Pas de lumière, jamais, le dogue nous préviendra… Allez, davaï, on y va !

       Bien que Launois ait été officiellement en charge de l’opération, il ne lui demanda pas son accord et s’avança immédiatement vers le tunnel suivi de ses trois soldats. Ils se séparèrent comme convenu dès l’entrée. Obscurité totale et silence complet. Blois voulait progresser rapidement pour rattraper l’assassin du soldat de Launois et l’avait fait savoir à tous d’une voix basse à la colère à peine contenue. Pas de torche, l’ordre était formel.

       L’homme poussa un hurlement de terreur lorsque Serp se jeta sur lui sans prévenir. Des raclements de pierre, des bruits de pas précipités se firent entendre en amont.

              - Davaï, hurla Blois à ses deux autres soldats. La fille avait raison : les clamèches sont juste devant nous.

       Il s’approcha de l’homme immobilisé par le chien et qui sanglotait de terreur. Repoussant Camille, de sa main gauche, il repéra à tâtons la tête de son ennemi et lui porta un violent coup de sa matraque tenue par la main droite. Un bruit sourd domina une fraction de seconde les grognements du chien et les sanglots plaintifs s’arrêtèrent instantanément.

              - Voilà qui est mieux, commenta Blois à mi voix en fouillant sommairement le corps inanimé. Bon, j’sais pas qui c’est çui-là mais c’est pas la clamèche qui a envoyé la flèche. L’est p’têt même pas avec eux. Alors on continue…

       Comme convenu, le petit groupe se scinda à nouveau en deux le long des parois du tunnel. Ils avançaient vite sans que le chien hésite. Comme toujours quand il était en opération, Blois avait recouvré son calme. Il n’avait pas de plan préétabli, se contentant de gérer le moment présent. Son seul souci était d’établir le contact avec les autres et il avait le pressentiment que ce moment-là n’allait plus tarder; alors il trouverait bien le meilleur moyen de les éliminer. Après les heures d’incertitude et même d’angoisse qu’il venait de traverser, il se sentait au mieux de sa forme. Serein et déterminé. Toutefois, au delà de la sensation d’avoir enfin retrouvé l’initiative, il était habité par un étrange sentiment, nouveau pour lui : il venait de se rendre compte combien Camille était devenue importante à ses yeux. Encore ému de l’humiliation qu’elle avait subie par la faute de Launois et des ses soldats, il réalisait tout ce qu’elle représentait pour lui et ce n’était pas seulement parce qu’elle était un formidable soldat qu’il avait en partie contribué à révéler. C’était bien plus profond que ça : il comprenait enfin combien il tenait à elle, la place qu’elle occupait dans sa vie. Se pourrait-il que… ? Presque arrivé à l’extrémité du tunnel, il s’arrêta brusquement et sentit la présence de la jeune femme qui le suivait. Sans se retourner, il tendit son bras droit en arrière et lui saisit la main qu’il serra furtivement en un geste d’affection sincère. Elle n’eut pas le temps de manifester son étonnement qu’il avait déjà repris sa marche mais Blois savait que ce mouvement spontané, presque involontaire, venait de les rapprocher considérablement. Il se sentit moins seul.

       Le petit groupe se retrouva à la sortie du tunnel. Il faisait nuit noire. Aucun bruit inhabituel. Serp s’était élancé sur sa piste puis, voyant qu’il n’était pas suivi, était revenu vers Camille les yeux implorants. Car Blois hésitait. Sur le moment, il avait cru jouable de se lancer immédiatement à la poursuite des agresseurs mais à présent il doutait. La nuit, la ville inconnue, leur petit nombre, tout cela valait-il la prise de risque ? Puis il repensa au villageois tué quelques minutes auparavant, bêtement, en faisant son devoir. C’était un crime que lui, le Chef, n’avait pas su empêcher et la colère, une rage sourde plutôt et comme enfouie jusqu’au plus profond de lui, le submergea à nouveau et il donna l’ordre de suivre le chien.

       La piste les entraînait vers le nord de la ville, la partie que Blois connaissait le moins. Des rues plus ou moins praticables, des bâtiments parfois impossibles à identifier tant ils avaient été endommagés par les incendies des premiers jours de la mort de la ville ; ailleurs des façades aveugles parfois si hautes qu’elles cachaient les étoiles. Partout des carcasses rouillées, de multiples débris qui ralentissaient la marche mais ils n’étaient pas pressés : Serp savait où il les conduisait. Le chien s’arrêta enfin à l’entrée d’une petite ruelle, grondant faiblement. L’endroit était particulièrement sombre. Sur la gauche du petit passage, on devinait le mur imposant d’un grand immeuble dont il semblait qu’aucune ouverture (mais comment en être vraiment sûr ?) ne donnait sur la ruelle. A droite, une petite maison d’un étage, apparemment passablement délabrée : c’était face à elle que Serp s’était arrêté.

              - Il y a quelque chose, murmura Blois. On doit aller voir. Mais d’abord, je jette un œil sur cette rue. Pour savoir où ça conduit.

       Il ne disparut que quelques secondes et revint plutôt satisfait.

              - Y a rien qu’des débris là-dedans. C’est une impasse. En principe, pas de mauvaise surprise à attendre mais, faut faire quand même gaffe car la baraque a une espèce de fenêtre ouverte…

       D’un geste, il intima l’ordre à ses soldats de s’accroupir contre le mur de gauche où Camille et les deux hommes restèrent parfaitement immobiles tandis que Blois réfléchissait. Le silence était total, presque oppressant mais, en raison de la haute muraille formée par l’immeuble, la lune qui les avait éclairés jusqu’alors les abandonnait maintenant à une obscurité complice. Serp s’était également rendu invisible comme s’il avait deviné que la moindre ombre mouvante dans cet univers hostile aurait pu les trahir. Il est vrai qu’il était habitué à ce genre de chasse et que Camille n’avait nul besoin de le guider.  Enfin, Blois se décida et, d’une voix presque inaudible, donna ses ordres.

              -  Je prends Veupa avec moi : on fait le tour de la baraque par l’autre côté et on revient ici. On décidera après. Toi Camille, tu restes avec Bronze. Si jamais quelqu’un s’amène par la ruelle, vous sifflez pour nous prévenir et on rapplique. Comprendo ?

       Sans attendre de réponse, il fit signe à son soldat et les deux hommes entreprirent de contourner la bâtisse. Vêtus de sombre – comme chaque fois qu’ils se risquaient hors du village – leurs deux silhouettes, en dépit de la clarté lunaire, étaient peu repérables d’autant qu’ils progressaient lentement par peur de heurter un objet abandonné dont le bruit aurait pu les trahir. Veupa – qui devait son étrange surnom au fait qu’il refusait le plus souvent de communiquer avec ses compagnons, préférant se réfugier dans un mutisme que les autres avaient fini par respecter – était un homme dans la force de l’âge qui savait se servir à merveille de l’espèce de couteau de chasse cranté dont il ne se séparait jamais. Il vouait à Blois une confiance aveugle. Les deux hommes mirent près de dix minutes à explorer leur cible avant de se matérialiser en silence devant les deux autres. Camille aurait bien voulu interroger son chef mais elle savait d’expérience que c’était le meilleur moyen pour ne pas obtenir de réponse. Elle patienta.

              - Voilà ce qu’on va faire, déclara Blois. Y a bien une porte de l’autre côté de la baraque mais elle complètement bloquée par tout un tas de trucs. Probablement pour faire du bruit si quelqu’un entre sans y être invité. Par contre, la deuxième fenêtre… J’ai pensé que le dogue pourrait p’têt grimper par là et nous rabattre la racaille si y en a… Camille, tu crois qu’il peut faire ça ? Ou c’est trop…

              - Ca ira.

       Blois et ses soldats se collèrent contre le mur lépreux de la petite bâtisse puis Camille donna l’ordre à son chien de pénétrer par la petite fenêtre. D’abord on n’entendit rien durant un assez long moment et Blois se demanda si, au fond, tout cela n’était pas le fruit de son imagination : il tenait tant à revenir avec… En dépit de son flegme depuis si longtemps travaillé, le fracas soudain le fit sursauter. Claquements d’objets divers qui se renversent et explosions d’échafaudages s’effondrant brutalement mêlés à des hurlements, bien humains ceux-là : Serp avait réussi son effraction. La première ombre qui sauta par la fenêtre fut violemment séchée d’un grand coup de matraque par Bronze mais, dans la confusion, la deuxième faillit bien leur échapper. Après avoir renversé d’un coup d’épaule Veupa trop approché, l’ombre s’élança mais Camille la stoppa d’un habile croche-pied tandis que Blois se jetait sur elle de tout son poids. Déjà Veupa, furieux d’avoir été joué, lui posait sa lame sur la gorge. L’ombre s’immobilisa en gémissant. Les deux inconnus furent traînés sans ménagement à quelques mètres du mur, un endroit que la lune éclairait presque comme en plein jour et Blois se penchait pour interroger celui qui était conscient quand les aboiements de Serp se déclenchèrent. Il était manifestement encore à l’intérieur de la maison et on pouvait entendre sa rage à renverser les objets qui l’empêchaient d’atteindre son but. Presque dans le même moment, une silhouette émergea en courant de la ruelle, bientôt suivie du grand chien enfin libéré.

              - Camille, Bronze, suivez-les ! hurla Blois.

       Le fuyard ne les entraîna pas très loin. A quelques dizaines de mètres de l’impasse, le long d’une voie plus large et relativement dégagée, Camille retrouva son chien qui tournait en grondant autour d’une espèce de bosquet sauvage. Tout au long de ce qui avait dû être une des artères principales de la ville - qu’on appelait jadis des avenues, c’est du moins ce que Blois lui avait dit – se distribuaient de part et d’autre des arbres dont on devinait les masses sombres des plus proches à la lumière lunaire. Toute une végétation s’était développée là et, en été, rendait presque impossible l’accès aux ruines des maisons en retrait. En hiver, l’amoncellement de branches, de hautes herbes déjà brûlées par le froid sec, de racines, de mottes de terre durcies entremêlées d’objets aussi divers que peu identifiables, de fragments d’asphalte et des pavés rendaient l’endroit difficile d’accès. C’était à l’évidence dans l’un de ces arbres que l’homme s’était réfugié : n’y aurait-il pas eu Serp et son odorat qu’ils auraient pu, surtout de nuit, passer mille fois devant lui sans jamais rien deviner. Camille hésita. Elle se tourna vers Bronze, immobile derrière elle, qui haussa les épaules. Retourner ? Elle n’eût pas longtemps à se poser la question : accompagné de son soldat, Blois s’était silencieusement porté à leurs côtés. Il intima à ses hommes l’ordre de s’accroupir dans l’ombre de la végétation non sans regarder avec méfiance la silhouette de l’arbre à quelques mètres.

              -  Il est là ? murmura-t-il.

       Camille haussa les épaules.

             - Il est sûrement dans l’arbre, c’te clamèche, reprit Blois. Faut aller le chercher.

             - Et les deux prisonniers ? osa Camille.

       Blois la regarda sans répondre. A la lueur des torches, ses yeux étaient noirs et inexpressifs.

          - J’peux y aller, lieutenant, chuchota Bronze en se rapprochant de son chef. Ce dernier sembla hésiter avant de reprendre.

             - Y a p’têt mieux à faire, répondit enfin Blois. Vous, vous restez là et vous bouger sous aucun prétexte, compris ? Vous m’attendez.

       Blois était déjà parti, courbé pour offrir le moins de prise possible à une arme éventuelle. Ses soldats le virent disparaître derrière le conglomérat de végétation. Quelques minutes de silence. Camille, la première, sentit l’odeur de fumée. La lueur jaune d’un feu apparut de l’autre côté de l’arbre. Blois était revenu.

             - Toi, tu vas doucement de l’autre côté, murmura-t-il à Bronze. Toi, tu essaies de passer derrière, lança-t-il à Veupa. Vous le cueillez quand il descend. Nous, on l’attend ici…

         Le feu qu’une légère brise attisait commença à prendre de la vigueur dans la végétation sèche.

     

     

        Allongé à même le sol de l’autre côté de l’avenue, tenant bien en main son arbalète, Jacmo observait la scène avec attention. Il avait d’abord aperçu, sans bien comprendre son manège, une silhouette se précipiter vers l’arbre pour y entreprendre une escalade désordonnée. Il avait cru reconnaître Berger qu’il était sur le point d’aller retrouver dans la maison d’angle mais… La survenue presque immédiate des ombres qui le poursuivaient, surtout celle du dogue, l’avait immédiatement renseigné et il s’était jeté à couvert. Les ordures étaient revenues. Cette fois, se jura-t-il, ce sera la bonne. Vont comprendre qu’y sont pas chez eux… Berger avait choisi un arbre encore bien touffu. Bon choix, remarqua Jacmo, mais c’était compter sans le feu, bien sûr. Il faisait froid et cela faisait des jours qu’il n’avait pas plu. Le feu n’avait pas eu de mal à partir et, à présent, il avait pris de l’ampleur, éclairant les alentours d’une lumière mouvante. Mauvais pour Berger, pensa Jacmo mais bon pour moi. Pasque j’vais enfin les voir, ces salopes. Il se prépara. L’arbre était presque totalement en feu, à croire que tout le monde s’était trompé et que Berger… Un hurlement atroce retentit tout à coup dans le silence de la nuit. La silhouette entourée de flammes sauta de l’arbre et déjà les autres s’élançaient pour l’intercepter. C’était le bon moment. Le dogue qui bondissait ? Non, plus tard et, de toute façon, difficile. Jacmo visa une des silhouettes et, déjà, se relevait à quatre pattes pour changer de position. Il courut dans l’ombre une dizaine de mètres, se plaqua à nouveau au sol et introduisit une autre flèche dans son arme. Bon, au prochain maintenant.

     

     

        Bronze observa avec incrédulité sa main transpercée qui se mit à saigner immédiatement avec abondance. Il n’avait pas encore mal mais il avait crié de surprise. Coupés dans leur élan, ses compagnons sans trop savoir ce qu’il se passait s’étaient rejetés en arrière, cherchant fébrilement un abri hors de la lumière du feu.

              - En arrière, cria Blois. Dans l’ombre !

       Bronze dansait sur lui-même de douleur. Il chercha à arracher son gant et se mit à secouer sa main en projetant du sang un peu partout, comme autant de taches d’encre noire à la lumière des flammes.

              - À terre, hurla à nouveau Blois.

       Le soldat, tout à sa souffrance, n’avait peut-être pas entendu : le deuxième carreau le transperça de part en part à la hauteur de la poitrine et il s’effondra en arrière, sans bruit, les yeux écarquillés de surprise. Blois resta allongé à terre, la jeune femme à un mètre de lui. Veupa était invisible, probablement de l’autre côté de l’arbre qui se consumait en projetant des flammèches incandescentes. L’homme brûlé avait évidemment disparu. La bouffée d’adrénaline à présent passée, Blois se souleva légèrement pour apercevoir leur ennemi de l’autre côté de l’avenue mais, bien sûr, rien ne bougeait. Serp était revenu se coucher auprès de sa maîtresse. Bouger, il fallait évidemment bouger.

              - Veupa, tu m’entends ? Tu remontes de ce côté. Camille et moi, on va traverser et remonter de l’autre côté. Fais attention à ton dogue, adressa Blois à Camille. Les flèches peuvent le tuer lui aussi.

             - Remonter, interrogea la jeune fille, mais est-ce que tu es sûr que…

              - Évidemment que je suis sûr de rien, répondit Blois avec une pointe d’agacement. Mais la clamèche ira sûrement pas d’où on vient. Il ne peut pas savoir si on n’a pas des soldats là-bas et puis… on n’a pas le choix, c’est tout. Il faut choisir et… Allez, on arrête de discuter : on va voir. Davaï.

        Sans être certain que Veupa ait bien compris ses ordres, Blois et Camille, à demi-accroupis, revinrent sur leurs pas pour, en un mouvement tournant, atteindre l’autre trottoir de l’avenue. En s’éloignant du feu, l’obscurité était devenue plus épaisse et leurs yeux encore éblouis par la lumière mirent plusieurs secondes à s’habituer à la faible luminosité de la Lune. Ils durent rapidement se rendre à l’évidence : l’arbalétrier, son agression accomplie, avait disparu dans les ténèbres. Aller plus avant était suicidaire. Blois, la rage au cœur, tournait sur lui-même, décochant des coups de pied à la pierraille ou à quelque objet épars jonchant le sol. Il parut soudainement se calmer puis, d’un geste de la main, enjoignit à Camille, qui l’observait avec inquiétude, de s’asseoir à ses côtés.

              - La crapule a un avantage sur nous, commença-t-il, et c’est son arbalète : il peut nous tirer de loin et nous, on voit rien venir… Mais, ajouta-t-il après un instant de silence, nous aussi, on a un avantage sur lui et c’est ton dogue. Tu m’as bien dit qu’il était parfaitement habitué à suivre une piste, non ? Bon, alors, voilà ce qu’on va faire. D’abord, on récupère Veupa qui doit nous attendre de l’autre côté de la rue. Ensuite, on cherche l’endroit…

               - L’endroit ?

              - Oui, l’endroit où la clamèche s’est arrêté pour tirer sur Bronze. Je suis prêt à parier qu’il a dû s’allonger pour pouvoir mieux viser. Surtout la nuit. Comme c’est encore frais, si on trouve cet endroit… eh bien, ton dogue aura une piste à suivre. C’est possible, non ?

       Camille haussa les épaules, peu convaincue, mais, dans l’obscurité, Blois ne s’en rendit pas compte. Veupa les ayant finalement rejoints, les trois soldats décidèrent d’explorer avec Serp cette partie de l’avenue. Bien difficile de conclure pourtant et Blois se disait que son idée était probablement stupide lorsque le grand chien s’arrêta près d’un arbuste sauvage poussé sur le bord de la chaussée et se mit à gratter furieusement avec ses pattes avant.

              - Il tient quelque chose, murmura Blois

        Ce fut confirmé lorsque Serp se livra au même manège quelques mètres plus loin avant de chercher à pousser plus avant, truffe collée au sol.

              - On y va, ordonna Blois. Dans le meilleur des cas, on les trouve et on en crève le maximum. Sinon, on saura – sans qu’ils s’en soient rendu compte – où est leur saloperie de repaire et là, on revient plus tard, mais en force… Des objections ?

       Quelques instants plus tard, leurs trois silhouettes s’enfoncèrent dans la nuit.

    SUITE ICI

    tous droits réservés

    Copyright France 943R1G


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :