• chapitre douze

     

     

     

     

          L'herbe humectée de rosée chatouillait malicieusement le visage de Camille au point que la jeune femme dut suspendre son mouvement pour se concentrer sur son envie d’éternuer. Bloquant sa respiration et fronçant désespérément son visage dans une grimace qui n’arrivait pas à l’enlaidir, elle parvint à grand peine à contenir l’impérieuse sensation venue du plus profond d’elle-même. Apaisée, elle reprit sa reptation, les yeux fixés sur le muret à quelques mètres en contrebas. Le vague tumulus à franchir, l’arbre à contourner et elle pourrait attaquer l’ennemi qui l’attendait, mais par l’autre côté de la pente, un ennemi qui devait se demander où elle avait bien pu passer. Elle ne lui laisserait pas le temps de se ressaisir et fondrait sur lui comme elle l’avait vu faire des oiseaux de proie : silencieuse et implacable. Adossée à l’arbre, après quelques secondes d’immobilité absolue, elle serra nerveusement son poignard et s’apprêta à bondir. Elle sentit le déplacement d’air avant de voir la silhouette qui lui tombait dessus. Elle voulut se redresser mais l’ombre l’écrasait à présent au sol sans qu’elle puisse faire le moindre mouvement et elle sut qu’elle avait perdu.

              - Bien essayé mais un peu court, ma petite !

        La silhouette relâcha son étreinte et Camille put se redresser, écumant intérieurement de rage mais souriante néanmoins. Lydia lui tendit la main pour l’aider à  retrouver son équilibre.

              - Je te signale qu’avec un vrai ennemi, tu aurais déjà la gorge tranchée. Ou pire, va savoir, ajouta la jeune femme qui, pourtant, ne paraissait pas particulièrement satisfaite de son succès.

           Elle devait peut-être s’en vouloir de n’avoir réagi qu’au tout dernier moment mais c’était difficile à affirmer tant il était en définitive compliqué de deviner ce qu’elle ressentait vraiment. C’était d’ailleurs cette faculté si particulière de prendre du recul par rapport aux situations, ce talent certain pour ne jamais donner l’impression de s’impliquer personnellement, que Camille commençait à apprécier chez elle. Elle admirait ce détachement, peut-être feint, et cherchait souvent à le copier. Camille inclina la tête sur le côté gauche, ses yeux gris à demi cachés par sa chevelure blonde, dans un geste inconscient que tous les habitants du Village avaient appris à connaître.

              - Bravo, Lydia, je n’ai rien vu venir. Tu étais dans l’arbre et Camille… Je te croyais plus bas, bien plus bas. Tu es très forte.

            - Ben non, pas tant que ça, tu vois. Parce que tu t’es approchée vraiment très près de nos lignes. Une véritable couleuvre, je dois bien le reconnaître…

              - Match nul, donc, si je comprends bien.

         La voix douce de l’homme fit sursauter les deux jeunes femmes et elles se retournèrent d’un bloc.

              - Blois ! Alors, c’est que ça va mieux si tu viens assister à nos petits entraînements, s’exclama Lydia.

         Elle s’approcha de lui, qui les regardait avec attention sans doute depuis plusieurs minutes, et lui caressa le bras pour se convaincre de sa guérison. Camille, immobile, était heureuse de retrouver son chef à l’air libre, après toutes ses journées de convalescence. Elle se sentait d’une certaine manière responsable de l’homme et de sa résurrection car, à n’en pas douter, c’était bien grâce à elle qu’il s’était tiré du mauvais sort que lui réservait la ville. Lui revinrent fugitivement en mémoire les longues heures passées à son chevet lorsque, brûlant de fièvre, il délirait dans le sous-sol de l’immeuble. Puis le retour au village en traversant cette campagne de tous les dangers. Curieusement, Camille n’avait jamais douté du succès de leur entreprise et c’est seulement une fois à l’abri, face aux questions des autres – et à leur admiration – qu’elle avait compris la chance qu’ils avaient eue. Pour le coup, elle avait été définitivement admise au sein du groupe si fermé des soldats du village. Bien entendu, on l’avait félicitée – Lermontov le premier – pour son dévouement et sa clairvoyance et on avait voulu y voir la marque d’un remarquable soldat, ce qu’elle était peut-être, encore qu’elle en doutât. Pour la jeune femme, il s’agissait en fait de bien plus : Lydia lui avait finalement confié la mission difficile de rapatrier son chef tandis qu’elle s’évertuait à retrouver les autres et pour rien au monde Camille n’aurait souhaité la décevoir. C’était aussi simple que cela. Au bout du compte, elle avait compris que l’opération de nettoyage de la Ville, malgré quelques prises intéressantes, n’avait été qu’un demi-succès puisqu’on n’avait jamais réentendu parler du petit groupe de sauvages qui avait pris en chasse Blois et son groupe. Ceux-là, on aurait pu croire qu’ils s’étaient évanouis dans la Nature, remettant certainement à plus tard le soin de régler leurs comptes. Bien qu’on n’en ait pas reparlé, cette simple menace lui faisait comprendre que l’histoire n’en resterait pas là.

         Camille avait changé. Elle le savait et tous les autres s’en étaient rendu compte. Quoique, d’une certaine façon, elle soit en partie restée la fille sauvage des débuts, elle se tenait à présent moins à l’écart de la vie du village et, si elle parlait peu, on pouvait deviner qu’elle n’était plus hostile. Elle s’intéressait aux problèmes de la vie quotidienne, n’hésitait jamais à aider quand cela lui était possible et allait même jusqu’à faire quelques suggestions de bon sens qu’on accueillait toujours avec une surprise satisfaite. Si elle restait en grande partie imprévisible, elle ne mettait plus mal à l’aise ses interlocuteurs, ce qui était un progrès remarquable. Elle vivait avec bonheur sa liberté revenue et n’hésitait pas à explorer la campagne avoisinante, certaine de ne plus être suivie, retrouvant ainsi tous ses automatismes. Pour elle aussi, il s’agissait d’une véritable résurrection.

     

     

         L’air soucieux, Blois venait de pousser la porte presque brutalement et Camille sursauta. La jeune femme était allongée sur son lit, dans la grande pièce qui lui servait de chambre qu’elle partageait avec quatre autres soldates et, sans se lever, s’appuyant sur son coude droit, elle se tourna vers son chef, intriguée. Mais Blois n’entrait pas. Il laissait errer son regard sur les lits impeccablement tirés au cordeau, sur le mobilier sommaire et parfaitement rangé qui représentait toutes les possessions des jeunes femmes. Puisque Camille était présentement la seule occupante des lieux, c’était elle assurément que Blois cherchait, aussi resta-t-elle immobile et silencieuse. Les yeux de l’homme se posèrent enfin sur la jeune fille. Il eut un sourire fugitif avant de s’approcher.

              - Je n’ai pas de bonnes nouvelles, jeta-t-il, avant de lancer sur le lit une sorte de médaille dont l’éclat brilla fugitivement dans le soleil de l’après-midi avant de s’éteindre en s’immobilisant. Tu la reconnais, n’est-ce pas ?

                - Le porte-bonheur de Caspienne.

              - Talion l’a ramené de sa mission d’observation dans la ville. Il l’a trouvé sur un jeune mec qu’il a surpris dans une ruine. Mauvais présage. Nous savons tous que Caspienne ne s’en serait jamais séparé vivant.

         Camille revoyait parfaitement le grand soldat jouant machinalement avec son médaillon qu’il prenait bien soin, chaque fois qu’il était en opération, de renfoncer dans son col. Mon identité personnelle, se plaisait-il à rappeler. Ce médaillon et moi, on est marié à la vie, à la mort. C’est ma femme qui me l’a offert, il y a bien longtemps, avait-il confié lors d’un de ses rares moments d’intimité, et on m’enterrera avec.

         Blois reprit pensivement le petit bijou et le fit jouer quelques instants dans le creux de sa main avant d’ajouter :

              - Lermontov est d’accord pour envoyer un commando dans la ville, pour savoir ce qui est arrivé à Caspienne. J’estime que c’est à moi d’en avoir le cœur net et il est d’accord. Alors, voilà ce que j’ai décidé : je pars avec Lydia et Blanche. Il reste un soldat à choisir et je veux savoir si tu es d’accord pour nous accompagner…

                - Je suis d’accord, évidemment. Mais, toi, tu penses que tu pourras…

              - Moi, ça va maintenant, répondit Blois en jetant sans s’en rendre compte un bref regard à son bras convalescent. Je sais que je suis à nouveau opérationnel. On partira demain soir pour arriver là-bas dans la nuit. C’est le meilleur moyen pour s’approcher sans être repéré trop vite.

         Devant le silence de la jeune femme, Blois se dirigea vers la porte.

              - Le dogue ? murmura Camille.

              - C’est une bonne idée. Mais tu devras le surveiller avec soin. Les autres le connaissent à présent.

         Blois referma la porte doucement. Le dogue peut nous être utile, pensait-il. De toute façon, la jeune femme ne s’en séparait jamais quand elle quittait le village.

     

     

        La ville à nouveau mais une ville différente de leur dernière visite. Si, ça et là, quelques restes d’une neige abîmée s’accrochaient encore à certains reliefs, ce n’était certainement plus l’implacable pelisse glacée qui s’étendait alors sur les terres. Le ciel, dégagé toute la journée, allié à un semblant de douceur de l’air, apportait comme un trompeur avant-goût de printemps auquel il eut été fou de se fier. Il ne s’agissait certainement que d’un répit, tous le savaient, puisque la saison froide était loin d’être finie. La ville avait de nouveau réapparu dans sa décrépitude qui n’arrivait pourtant pas à faire oublier sa gloire de jadis. Par endroits, on pouvait encore percevoir sa puissance, celle d’un temps où les hommes avaient su s’imposer à une Nature soumise à contrecœur. Ce temps était révolu. A présent, la ville avait échappé aux hommes et ne vivait plus que pour elle. Elle n’en était que plus dangereuse et exhalait à présent toute sa capacité de nuisance.

        Le petit groupe avançait lentement dans l’obscurité naissante du crépuscule, envoyant constamment l’un d’eux en éclaireur quelques dizaines de mètres en avance, jamais le même. Il ne s’agissait plus de ratisser en se montrant au grand jour pour faire fuir la racaille qu’on rabattait. Outre la recherche de Caspienne, Lermontov, après avoir longuement hésité, avait finalement assigné au groupe de Blois une tâche autrement dangereuse, celle de pousser une reconnaissance, la plus discrète possible, pour évaluer le potentiel agressif – et surtout l’état d’organisation – des éléments hostiles qui ne devaient pas manquer de pulluler dans les ruines immenses. On ne devait en aucun cas se faire repérer, seulement observer, avait ajouté Lermontov. Cette mission n’avait qu’un seul but : préparer une opération de grande envergure, certainement mieux organisée que la précédente. On aurait pu commencer par ça, avait pensé Blois qui s’était bien gardé d’en faire la remarque au Commandant. Bien entendu, s’ils rencontraient la petite canaille et ses acolytes… Lermontov n’avait rien ajouté mais Blois avait très bien compris. D’ailleurs, livré à lui-même dans cette jungle, il était bien décidé à accomplir ce qu’il croyait juste. Sans désir de vengeance, quoique… Plus simplement parce qu’il était impossible de laisser le village à la merci d’une telle menace.

       Le soldat qui avait retrouvé le médaillon de Caspienne - par chance quelqu’un qui avait quelques rudiments d’écriture, une sorte de lettré pour cette époque - avait griffonné un vague croquis qui servirait de point de départ. Pour le reste, Blois s’en remettait à leur expérience de ce type de situations… et au hasard. La nuit, la patience, une observation sans faille de la topographie et des éventuelles traces d’occupation humaine étaient tout ce dont il avait besoin. Il avait même demandé à Camille d’éloigner son chien qui devait probablement chasser à quelques centaines de mètres de là.

       Blois attendit que son éclaireur – Lydia – revienne de son embryon d’exploration avant de désigner d’un geste furtif un pont qui enjambait la rue jonchée de gravats qu’ils remontaient. Les quatre villageois s’approchèrent avec précaution de l’ombre encore visible du bâtiment et, après une inspection attentive, décidèrent de sa relative sécurité.

              - On va s’installer là pour la nuit, murmura Blois, mais je veux qu’on surveille à deux. De chaque côté. On se relaiera toutes les deux heures. On mange quelque chose mais silence maximum.

        Ils se débarrassèrent avec satisfaction de leurs sacs à dos, évidemment encombrants mais sans lesquels ils n’auraient pu progresser aussi loin. Deux par deux, ils se partagèrent du pain et du lard, provisions obligées, qu’ils mâchèrent lentement en s’aidant de l’eau de leurs gourdes. La nuit était tombée sur les ruines et l’obscurité était presque totale, le silence pesant. Par moments un croissant de lune ventru transparaissait au travers de nuages hauts, tandis que, ailleurs, quelques étoiles rappelaient furtivement au petit groupe le ciel de leur village. Pour le reste, tout était différent : les ombres noires qui les entouraient, les bruits épars et jusqu’aux odeurs qui trahissaient l’inconnu et le danger. Un endroit froid et hostile. Camille, qui n’était pas de surveillance, finissait tranquillement son maigre repas en observant avec curiosité les murs qui l’entouraient. Blois la tira de son observation en lui chuchotant :

              - Nous sommes sous un pont. Dans l’ancien temps, il y avait des sortes de charrettes accrochées ensemble qui passaient dessus pour transporter les gens et les choses. On appelait ça le chemin de fer parce que les roues de ces charrettes, de ces … carrioles étaient guidées par de grandes barres de fer sur le sol, deux lignes parallèles qui…

               - Et les bêtes… Comment elles pouvaient…

              - Pas de bêtes. Ces voitures roulaient toutes seules. Par une force créée par les hommes qui s’appelait l’électricité… Tu sais la même que celle dans les vieilles lampes que je t’ai montrées et qui du coup s’allumaient et éclairaient bien plus que nos bougies…

       Mais il s’agissait de notions trop étranges, trop abstraites pour la compréhension de la jeune femme et Blois abandonna brusquement ses explications pour revenir à sa surveillance. Ce n’était, il le savait, que partie remise car quelque chose en lui le poussait, chaque fois qu’il le pouvait, à expliquer le monde d’avant à Camille. Il le faisait sans arrière pensée, simplement parce qu’il devinait que la jeune femme était intéressée et qu’il pressentait qu’elle pouvait comprendre. Elle lui avait avoué un jour que ses parents lui avaient appris la lecture quand elle vivait encore avec eux. Par la suite, elle n’avait jamais omis d’entretenir cette faculté, inutile en apparence dans son petit monde au jour le jour, au moyen de l’unique document dont elle disposait : un petit traité de botanique, presque illisible d’avoir été tant feuilleté, dont le contenu corroborait ses observations de la nature. Ce premier apprentissage témoignait de la bonne volonté de la jeune femme, de son désir de comprendre et donc de son aptitude à pouvoir sortir de la vie aliénante du présent immédiat. Peut-être aussi un espoir pour Blois de rencontrer enfin quelqu’un avec qui communiquer dans ce monde de l’esprit qui comptait tant pour lui, quelqu’un avec qui parler de tout ce qu’on ne voyait pas.

         Blois venait à peine de s’endormir à l’issue de son tour de garde – c’est en tout cas l’impression qu’il en eut – lorsqu’il sentit qu’on le tirait doucement mais fermement par la manche gauche de sa parka. Immédiatement alerté, il se releva vers Camille penchée sur lui. La jeune femme chuchota à son oreille :

              - J’ai vu quelque chose bouger juste devant les grosses pierres, là, devant…

              - Ton dogue ? demanda Blois, immédiatement conscient de la stupidité de la remarque. Serp, libéré par sa maîtresse pour la nuit, devait être en train de fureter dans les ruines mais jamais Camille n’aurait pu le confondre avec quoi que ce soit.

               - Autre chose, répondit-elle.

       En raison des nuages qui masquaient par moments la lune, on ne voyait faiblement que par intermittence et pas au delà des quelques mètres de part et d’autre du pont. Blois eut beau écarquiller les yeux, il ne remarqua rien de particulier : toujours les inévitables gravats jonchant le sol inégal et les ombres vagues des constructions alentour mais il restait certain que Camille avait réellement perçu quelque chose. Un dogue errant ? Un autre animal ? Ou bien un humain, forcément de la racaille, clamèche ou blésine ? Alors, bouger ? Attendre ? Ce n’était pas l’habitude de Blois et de ses soldats, réputés pour leur mobilité… Bouger ! Le plus vite possible.

              - Il faut dégager d’ici. Camille et moi, on va voir ce que c’est, décida Blois. Lydia, Blanche, vous attendez un petit moment – vingt fois dix bruits du cœur environ – pour être sûrs et vous nous rejoignez. On prend nos sacs. On sera dans la rue, contre le mur de droite, à trois jets de pierre. Davaï !

       Blois profita de l’obscurité totale pour avancer, de l’autre côté de la rue, vers la maison de coin identifiée à la lumière de la lune deux minutes plus tôt. Contre le mur de l’immeuble presque intact, il attendit quelques secondes puis, certain de la présence de Camille, il entreprit de progresser dans la rue, adossé au mur, en direction de l’enchevêtrement de pierres et de branchages devant lequel son soldat avait cru voir bouger quelque chose. Collé contre la pierre, il attendait que la chape de nuages s’étiole quelque peu, autorisant une luminosité sourde qui lui permettrait d’identifier vaguement son environnement immédiat. Il marchait lentement, extraordinairement attentif à ne buter sur aucun obstacle, le regard à la recherche constante du moindre mouvement, l’oreille à l’écoute du plus petit bruit. L’obscurité était profonde et le silence total, à l’exception des quelques raclements de pierraille qu’ils ne pouvaient éviter et du miaulement sourd du vent qui venait de se lever. Brusquement, tel un coup de tonnerre dans cette tranquillité glacée, le sifflet bitonal retentit, aussi proche que s’il avait été juste derrière eux. Blois se pétrifia deux à trois secondes puis saisit le bras de Camille et, sans prononcer le moindre mot, lui intima l’ordre de faire demi-tour. Ils retrouvèrent Lydia près du pont.

              - Blanche ! murmura-t-elle. Il était derrière moi puis… quand je me suis retournée… Rien entendu. Rien ! J’ai voulu commencer à le chercher mais dans cette saloperie de nuit… rien.

       Les trois soldats fouillèrent les alentours sans trop s’écarter du pont et sans se séparer. Blanche restait introuvable. C’est en revenant vers l’arrière du pont, à un endroit où l’espèce de trottoir faisait un coude, que Blois faillit s’étaler sur un liquide poisseux. Il toucha immédiatement du doigt la flaque large et noire à la lueur lunaire et la porta à son nez.

              - Du sang, chuchota Camille qui avait réagi de la même manière, beaucoup de sang…

       Blois saisit Lydia par sa manche droite et l’attira vers lui. Camille comprit plus qu’elle ne vit son chef lui faire signe de se rapprocher également et elle se pencha vers eux. La voix de Blois n’était qu’un murmure infime, presque une prière.

           - Ils sont au-dessus… Sur le pont au dessus. C’est forcément ça. Autrement, on les aurait rencontrés… forcément. C’est comme ça qu’ils ont pris Blanche. Sur le pont.

              - Ils venaient peut-être de l’autre côté, hasarda Lydia.

       Blois secoua négativement la tête. Il n’aurait pas su dire pourquoi mais il était persuadé que leurs ennemis invisibles étaient sur le pont, au dessus d’eux. Il passa en silence son avant-bras droit sur son visage, comme pour chasser une angoisse, puis poursuivit :

              - On ne peut pas laisser Blanche comme ça même si… Pourtant, il faut nous séparer… trouver un moyen de grimper là-haut… chercher. Lydia, pars de ce côté et nous on va de l’autre. On suit le mur et, dès qu’on peut, on grimpe. Fais attention, Lydia, de ton côté, je le sais, il y a un tunnel : tu n’y entres pas ! Trop dangereux pour un seul soldat… Tu dois monter sur la voie avant le tunnel, tu reviens vers nous et on se retrouve. C’est le seul moyen de coincer la racaille et de retrouver Blanche…. Il faut absolument qu’on les coince, ces clamèches…

              - C’est peut-être qu’un seul, chuchota Camille.

              - C’est peut-être qu’un seul, oui… lui répondit Blois. On peut pas savoir. Faudra être très très vigilants. Surtout toi, Lydia, qui sera toute seule. Au moindre problème, tu siffles, c’est tout. Surtout, tu n’interviens jamais seule : tu nous attends, comprendo ?

              - Affirmatif, murmura la jeune femme.

       Sac au dos, elle s’était déjà fondue dans la nuit soudain noire de la lune cachée par les nuages. Blois retint Camille par la main et demanda :

              - Il faudra que tu rappelles ton dogue mais pas maintenant… les autres écoutent sûrement s’ils sont encore là… Et il faut qu’ils soient là, je le veux.

       Camille examinait la direction dans laquelle était partie Lydia. Un bref moment, la lune éclaira l’endroit et il lui sembla apercevoir la silhouette de son amie longeant le mur du viaduc. Une impression fugitive et irréelle. Blois lui toucha l’épaule pour signifier leur départ et elle sut qu’il avait également aperçu la fragile silhouette. Ils ramassèrent leurs sacs dissimulés quelques minutes plus tôt derrière le tas de pierres qu’ils avaient choisi pour camp de fortune – Blois avait l’extraordinaire sensation que c’était des heures auparavant – et se mirent en marche dans le grand silence de la nuit. Après quelques pas, Camille fit inconsciemment un détour pour éviter le sang et Blois hocha la tête. Quittant l’abri du mur contre lequel ils s’étaient appuyés, ils s’avancèrent à découvert pour passer à la hauteur du pont. Il n’y avait personne que le vent et l’obscurité. De l’autre côté, leur progression le long du mur du viaduc fut difficile tant un incroyable amoncellement de débris divers en encombrait la base, pierres, morceaux de bois ou poutrelles de fer, fils électriques dont depuis longtemps on avait oublié à quoi ils avaient bien pu servir, vieilles carcasses de véhicules battues par les pluies, constructions d’origine indéterminée aux trois quarts éboulées, tout un monde de pièges et de chausse-trappes qu’il fallait contourner ou escalader dans un silence complet. Par moments, au sortir de l’obscurité qui les entourait, la lumière, presque comme en plein jour, illuminait brièvement leur chemin et blessait les yeux. On pouvait alors avancer un peu plus vite mais la noirceur revenait ralentir la progression. Chaque raclement, chaque craquement d’éboulis suspendait les mouvements et il fallait avec encore plus d’attention observer la nuit. Blois avançait deux pas en avant de Camille et, chaque fois qu’un faible halo le permettait, il levait les yeux vers le sommet de cette muraille de pierre d’où à chaque instant pouvait descendre la mort. Ce fut la jeune fille qui, la première, repéra l’escalier. Elle toucha de l’index l’épaule de son chef et le lui désigna. Il hocha la tête. Prudemment ils s’avancèrent jusqu’aux marches de pierre qui, heureusement, paraissaient encore en très bon état. On pouvait même apercevoir une rambarde de fer qui protégeait la partie haute de l’escalier. Ils montèrent sans difficulté. En haut, sur le terre-plein, on y voyait mieux, certainement parce que l’espace était dégagé. Même lorsque la lune était cachée, on distinguait une vague grisaille qui permettait, sinon de comprendre l’exacte distribution du lieu, du moins de pouvoir approximativement se repérer. Blois se pencha vers sa soldate.

              - On va attendre ici un peu afin peut-être d’entendre venir les autres s’ils sont encore là. Si rien ne se passe, on ira à la rencontre de Lydia. Toi, tu prendras ce côté, moi l’autre. Normalement si on progresse à la même vitesse, on ne se perdra pas de vue.

       Camille hocha affirmativement la tête. Tous deux étaient aplatis contre le sol et, parfaitement immobiles, se fondaient complètement dans l’environnement. Blois chercha à anticiper leur prochaine reconnaissance. L’ouvrage de l’ancien chemin de fer, en réalité un viaduc qui traversait cette partie de la ville, s’étendait devant eux sur un ou deux kilomètres avant de se poursuivre par un tunnel. Ça, Blois le savait d’une précédente expédition. Le tunnel, pas question de s’y risquer. Trop dangereux. Trop d’inconnu. Depuis le pont, ils avaient fait environ trois cent mètres et il espérait que, de son côté, Lydia avait pu trouver un moyen d’accéder pas trop éloigné. Avant le tunnel en tout cas. Il prévoyait qu’elle n’avait pas dû s’écarter de plus de cinq cents mètres mais cinq cent mètres, c’était de toute façon bien au delà de ce qu’il pouvait voir ou même deviner ! Blois se forçait à compter en mètres, l’ancienne unité, parce que c’était ce que voulait Lermontov et ce qu’il avait lu dans les livres. On avait même conservé, bien en vue dans la salle de conseil du Village, une ancienne toise et quelques mesures en centimètres pour les grandes occasions, lorsque qu’il fallait obtenir un total précis. Mais, là-bas, dès que le Commandant avait le dos tourné, tout le monde se remettait à compter en pas pour les distances moyennes et en pieds pour les petites mesures. Blois, à chaque fois, se forçait à une traduction mentale : dans sa tête, un mètre valait à peu près trois pas et un pas deux pieds… C’était la même rengaine pour les unités de temps dans un monde forcément dépendant du rythme du soleil et, d’ailleurs, il lui arrivait… Il secoua soudain la tête comme pour se sortir d’une torpeur qui l’envahissait. Je vais mal, pensa-t-il, qu’est-ce que c’est que toutes ces foutaises d’unités de compte qui m’occupent le crâne alors que la situation est plus que difficile ? Ce n’était pas la première fois que, dans des circonstances similaires, son esprit essayait de s’échapper. Comme s’il avait voulu être ailleurs. S’évader pour de bon. À cet instant précis, c’était certainement le moyen d’oublier l’angoisse qui le taraudait de se savoir si vulnérable sur cette espèce de talus ouvert à tous les vents, avec ces racailles qui les entouraient, qui les observaient  peut-être… Déjà, Blanche, le fidèle soldat, qu’il n’espérait plus revoir vivant. Qui après ? Jusqu’à quand cette folie ? Pourtant, ce n’était pas le moment de se laisser aller à cette forme de découragement. Il avait encore tant de travail devant lui et il avait charge d’âmes ! Il regretta tout à coup d’avoir laissé Lydia partir seule. Il ne doutait pas de sa grande valeur et de son courage mais seule… Et seule contre qui, en réalité ? C’était sans doute cela, le pire : s’affronter à une menace invisible. Aurait-il fallu attendre le jour ? Mais alors Blanche… Pour échapper à  ses questions sans réponses, Blois toucha de la main la veste de Camille et lui fit signe qu’il s’engageait de l’autre côté des voies de chemin de fer dont on devinait entre les mauvaises herbes la rectitude fragmentaire. Courbé en deux, il se dépêcha de se mettre en position puis leva le bras gauche. Il observa avec satisfaction que, de l’autre côté, l’ombre noire de Camille se mettait en route en même temps que lui. Blois avançait lentement, demi courbé, mais, même ainsi il avait l’impression d’être une cible qui, d’en bas, risquait de se détacher par moments sur fond de lumière crépusculaire. Il était toutefois peu probable qu’on le vise de si loin et dans cette obscurité, puis il repensa à la flèche qui avait tué l’homme durant l’interrogatoire, des semaines auparavant, et à celle qui l’avait atteinte, lui. Il frissonna et, d’un infime claquement de doigt, il attira l’attention de Camille qui s’immobilisa. Il attendit que la Lune se montre entre deux nuages et lui désigna les rails au centre du viaduc avant de commencer à s’en rapprocher. La jeune fille l’imita immédiatement. Ils avançaient lentement, s’arrêtant souvent à l’écoute d’un bruit suspect. Bientôt, ils dépassèrent le pont sous lequel ils avaient campé et des environs duquel Blanche avait disparu. Rien ne bougeait et, hormis les habituels bruits de la ville et du vent, on ne pouvait distinguer quoi que ce soit de particulier. Blois hésita. Si Lydia n’était pas encore là, cela voulait dire qu’elle n’avait pu grimper sur le viaduc que bien plus loin qu’il l’avait espéré. Et cela voulait aussi dire qu’il était toujours possible de rencontrer la racaille. Il décida d’attendre quelques minutes puis, rien ne bougeant, signifia à Camille de reprendre leur route. Devant eux, le paysage fantomatique commençait à changer. Le viaduc s’élargissait, les voies devenant plus denses. De grosses masses noires se devinaient sur les rails jusque là abandonnés aux seules herbes folles et à quelques arbustes. Blois savait qu’il s’agissait de wagons, ultimes témoignages immobilisés à jamais de ce qui avait jadis été un va et vient permanent. Il fit signe à sa compagne de poursuivre. Bientôt les voitures de trains devinrent plus nombreuses et il perdit Camille de vue de plus en plus souvent. Il profita d’un espace vide presque miraculeux entre deux convois pour se rapprocher d’elle.

              - On va s’arrêter un petit peu plus loin et on attendra Lydia. Il faut bien qu’elle revienne vers nous à un moment ou à un autre… Bien entendu, toi, tu n’as rien remarqué de spécial ?

       Et devant la réponse négative, il haussa les épaules. Il n’aimait décidément pas ça.

       Ils reprirent leur route mais au bout de quelques dizaines de mètres, alors que les silhouettes des wagons se raréfiaient et s’éparpillaient, la lune soudain les confronta à l’entrée du tunnel, bien plus près que l’avait anticipé Blois. Il fit un signe à Camille qui vint silencieusement se ranger à ses côtés. Blois était désorienté. Il saisit sa compagne par sa manche droite pour l’attirer à l’abri d’une vieille voiture de train dont le bois, à moitié pourri et écroulé, faisait comme un rempart devant la bouche béante qui se dressait face à eux. Il cherchait à réfléchir, à assimiler la situation, à intégrer cette nouvelle donne puisque rien ne semblait se passer comme il l’avait prévu. Il comprenait qu’il était à présent impossible que Lydia soit au devant d’eux : jamais elle ne se serait engagée dans le tunnel. Pas seule et pas de son plein gré, en tout cas. Fallait-il en déduire qu’elle aussi, comme Blanche, avait été capturée par les clamèches ? Ou bien n’avait-elle tout simplement pas pu trouver le moyen de grimper sur le viaduc ? Blois qui la connaissait bien en doutait absolument ; au pire, elle aurait fini par escalader la paroi de pierre qui n’était pas si haute, d’autant que de nombreux monticules de débris en diminuaient la difficulté d’accès. Non, la vérité était ailleurs : où, pour une raison inconnue, elle avait continué à longer l’ouvrage pour le retrouver au delà du tunnel mais dans quel but ? ou bien ils s’étaient croisés sans se voir. Rien qu’en y pensant, Blois comprenait toute l’absurdité de l’idée : un, à la rigueur, mais trois soldats comme eux, constamment sur leurs gardes, n’auraient pu se tromper à ce point… Il était donc probablement arrivé quelque chose à Lydia… Ce qui le rendait malade d’angoisse. Les nuages se faisaient de plus en plus rares et, par voie de conséquence, la nuit plus claire. D’ailleurs, le petit matin ne devait pas être loin puisque Blois avait l’impression de voir s’éclaircir le ciel sur l’horizon des toits, vers l’est, mais c’était peut-être la fatigue, le manque de sommeil et le stress qui trompaient son esprit. De plus, le froid s’intensifiait et si Camille ne donnait aucun signe de lassitude, il décida qu’il valait mieux pour eux se mettre à l’abri et chercher à se reposer : de toute manière, qu’auraient-ils bien pu faire, hormis revenir en arrière ou s’avancer dans la gueule noire du tunnel, deux éventualités à proscrire pour l’instant ?

              - On va se reposer une heure ou deux, chuchota-t-il. Là, dans la voiture qui a un toit. Mais prudence, hein ? On va attendre Lydia en montant la garde à tour de rôle jusqu’au matin. Je commence. Allez, suis-moi, davaï, davaï !

     

     

     

       Camille effleura du dos de la main celle de son chef endormi après ses trois premières heures de veille et celui-ci s’éveilla immédiatement. Il s’étira en silence et observa la jeune femme qui s’était remise à la surveillance par l’un des interstices du wagon. Ce n’était qu’une faible ligne de lumière entre deux planches mal jointes mais qui permettait d’avoir une vue assez complète sur leur environnement. Il faisait à présent plein jour, un jour clair qui serait probablement illuminé par le soleil. On entendait mille craquements témoignant de la ville s’éveillant à la chaleur naissante et, au loin, les aboiements intermittents d’une meute de chiens errants. Blois se sentait poisseux et encore engourdi. Il s’ébroua en silence et écrasa de la paume de sa main droite un des petits insectes qui, sans réellement le réveiller, avaient couru sur sa peau durant son sommeil avant de désigner d’un signe de la tête leurs sacs à dos pour un rapide inventaire. Ils avaient suffisamment de nourriture et d’eau pour trois jours, des armes blanches de réserve pour l’improbable cas où ils perdraient les leurs et des torches huilées, soigneusement empaquetées dans des linges imbibés. Un système d’allumage à mèches d’amadou complétait ce petit nécessaire de survie. Blois regretta de n’avoir pas su s’obliger à emmener son arc et son carquois. Il avait toutefois son revolver, son deuxième en fait puisque le premier, celui qu’il préférait en raison de son acier bleuté, avait été perdu dans la ville quelques semaines plus tôt. Mais, outre le fait que l’arme était forcément bruyante, il n’avait que peu de balles, moins d’une trentaine et, dans la région, il ne savait pas où se réapprovisionner : il convenait donc d’être parcimonieux, de ne réserver ce type de défense qu’à la toute dernière extrémité. L’arc toutefois… Il aurait dû y réfléchir plus longuement. Il avait trop vite supposé que l’attirail ne pourrait que le gêner mais, à présent, il s’en mordait les doigts : sans arme de moyenne portée, ils devraient se contenter de luttes au corps à corps ou, si cela était encore possible, d’une retraite forcée.

              - On va revenir en arrière. Jusqu’au pont. Voir si Lydia, par extraordinaire… Ensuite… ensuite, on avisera. Tu as des remarques à faire ? C’est le moment…

        Comme la jeune femme haussait les épaules en un signe de dénégation, ils sautèrent doucement du wagon après avoir une nouvelle fois scruté les alentours. Ils refirent en sens inverse, et évidemment bien plus rapidement, leur chemin de la veille et c’est en arrivant au niveau du pont que Blois aperçut ce qui lui avait échappé la veille. Une forme manifestement humaine gisait le long du bord du viaduc, dans ce qui avait été le fossé de drainage du pont. Ils s’en approchèrent rapidement. Le cadavre de Blanche les regardait de ses yeux vides. Des fourmis déjà lui recouvraient une partie du visage et, en dépit du froid du matin naissant, des mouches s’envolèrent à leur approche. Les vêtements et les chaussures du milicien lui avaient été volés. Blois s’agenouilla.

            - Tu vois : il a été happé par une sorte de collet et remonté sur le pont, déclara-t-il en montrant les traces sur le cou de leur compagnon. Le malheureux ne pouvait plus crier. C’est pour ça qu’on n’a rien entendu. Égorgé ensuite. Comme un cochon. Les ordures !

              - Cela veut dire, Blois, que tu avais raison et qu’ils étaient plusieurs, lui répondit Camille. Pour monter un homme de son poids jusqu’ici… Il y a autre chose : je me demande qui a bien pu être assez adroit pour réussir à le piéger du premier coup dans cette nuit. Il a fallu être très très adroit… Pauvre, pauvre Blanche.

              - On ne peut pas le laisser comme ça, décida Blois.

        S’armant de leurs dagues et de leurs mains, les deux soldats creusèrent un trou dans le fossé assez meuble, non sans continuellement observer le viaduc. Ils se méfiaient de tout. Leur pénible tâche terminée, ils abandonnèrent la tombe improvisée pour aller s’asseoir à quelques dizaines de mètres. Ce fut Camille qui reprit la parole.

              - Blois, il faut qu’on retrouve Lydia. Maintenant on sait que les autres sont plusieurs. Une vraie bande, peut-être… mais il faut rejoindre Lydia. Tu crois qu’elle se cache ?

              - Ça m’étonnerait. Comme je la connais, elle aurait tout fait elle aussi pour nous retrouver… Non, j’espère seulement…

        Blois ne termina pas sa phrase mais il n’en avait pas besoin : Camille comprenait parfaitement ce qu’il voulait dire. Il décida de parler franchement. La jeune femme était un excellent soldat. Cela faisait longtemps que sa période de probation, une expression retenue à la suite d’une ancienne lecture et dont il aimait désigner son apprentissage, était révolue. Il avait totalement confiance en elle et de toute façon, ni elle, ni lui n’avaient le choix.

              - Ça va être dur, déclara-t-il en laissant errer ses yeux sur l’hostile horizon de pierre qui les entourait. Ça va être difficile parce que nous ne sommes que deux et que nous ne savons rien de… tout ça. Si nous retournons maintenant au village, cela veut dire que nous laissons Lydia aux mains de… des clamèches. A moins qu’elle ne leur ait échappé et qu’elle se soit blessée, qu’elle soit peut-être incapable de se défendre… Tout ça revient au même. Moi, je ne veux pas l’abandonner comme ça. Pas ici. Pas comme ça. Mais je sais que c’est personnel. On ne doit pas agir de cette façon. En pareil cas, la procédure – tu le sais parfaitement – c’est d’aller chercher du renfort. Seulement… On n’a pas le temps. Il faut… Mais je ne veux rien t’imposer. Tu as ton mot à dire, toi aussi. Non, ne me réponds pas tout de suite. Réfléchis bien. Je te laisse un petit moment.

        Sans plus s’occuper de sa compagne, Blois rampa vers le bord du viaduc et observa. Rien ne bougeait nulle part si l’on exceptait les oiseaux nombreux dans le ciel ensoleillé et, de temps à autre, entre les murs envahis par la végétation, l’ombre d’un chat ou d’un chien, peut-être même celle d’un renard ou d’une fouine. Les seuls animaux à ne pas s’exposer trop franchement à la lueur du jour étaient les rats qui pullulaient certainement dans les sous-sols. Et les hommes également, cela le frappa soudainement. Blois savait que des dizaines d’individus, isolés ou en petits groupes, occupaient ces ruines qui, la mauvaise saison surtout, offraient des abris commodes. La plupart de ces gens vivaient de petites rapines menées contre les villages isolés et plus ou moins bien défendus. Parfois, ils volaient ceux qui travaillaient dans les champs mais les attaquaient rarement car c’était avant tout des lâches qui ne souhaitaient guère se battre contre ceux qui risquaient de défendre leurs biens les armes à la main. Alors, ils se rabattaient sur un pauvre bougre sans défense  comme le vieux Cavier ou se contentaient de piéger un animal. Des vies misérables et dénuées de sens d’après ce qu’en pensait Blois. Pourtant il avait beau observer, aucun signe, même indirect, d’activité humaine ne se manifestait et cela lui parut étrange. Une giclée d’adrénaline soudaine le fit frissonner et il décida qu’il fallait bouger. Il rejoignit Camille qui, assise sur la voie centrale du train, appuyée contre un petit arbre la protégeant du soleil relativement vif malgré le froid, ne quittait pas des yeux leur environnement. Il l’interrogea du regard. Les yeux clairs se rétrécirent en un signe de complicité et elle haussa les épaules.

             - Je n’avais pas besoin de réfléchir à tout ça. Évidemment que je viens avec toi pour chercher Lydia. On ne va pas la laisser ici, voyons. Je n’oserais jamais retourner au village sinon.

        Blois acquiesça. Il n’avait jamais douté d’elle.

             - Voilà comment je vois les choses, commença-t-il, soit on descend du viaduc maintenant et on le longe jusqu’à l’autre pont qu’on voit là-bas après le tunnel, soit on traverse par le tunnel. Je suis pour la deuxième solution : il faut s’assurer qu’il n’y a personne dans ce trou… Être sûrs que Lydia n’est pas dedans… Pour le tunnel, on a des torches, d’accord, mais ce qu’il nous faut absolument, c’est ton dogue. Lui seul est capable de nous ouvrir la route dans la noirceur. Si on ne trouve rien, on élargira nos recherches en partant de l’autre bout mais une chose est certaine : il ne faut plus se séparer ! Est-ce que tu as une remarque à faire ? Non ? Tu es sûre ? Bon, tu crois que tu peux rappeler le dogue rapidement ?

        Camille sortit de la poche de sa parka l’étrange sifflet que Blois et son groupe lui avaient confisqué lors de sa capture et qui lui avait été rendu en signe d’intégration au village. Blois observa les joues de la jeune fille qui se gonflaient sans qu’aucun son ne jaillisse de l’instrument, à peine un léger souffle d’air par instant. C’était étrange mais Blois savait que le chien, comme tous ses semblables, était sensible aux ultra-sons. La jeune femme insista environ trois à quatre minutes avant d’abandonner le sifflet pour émettre elle-même une espèce de sifflotement léger, presque imperceptible. Ils entendirent bientôt un bruit de gravier et, avant même de s’être alarmé, Blois vit surgir l’impressionnante masse de Serp venant se coucher aux pieds de sa maîtresse. Pour Blois, cette extraordinaire complicité entre le demi-loup et la jeune fille était hallucinante. Hallucinante mais tellement réconfortante.

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