• chapitre dix-huit

     

     

     

       C‘était bien du sang. Étonnamment frais qui plus est. Le blessé avait dû s’arrêter à cet endroit très peu de temps auparavant, peut-être pour panser ses plaies qui devaient être importantes. Toutefois, la piste semblait se figer là car quels que furent les efforts des villageois, ils ne purent trouver d’autres traces proches.

              - Il était évidemment pas seul, hasarda Garance, et ils l’ont enveloppé dans une couverture ou un linge quelconque et pis ils l’ont emmené avec eux : c’est pour ça qu’y a pas de sang ailleurs…

              - … ou bien ils l’ont tué et ils s’en sont débarrassé là… prolongea Camille qui avait suivi son chien du regard. Elle désigna du doigt un renfoncement de la paroi en regard de l’escalier qu’explorait Serp, une cinquantaine de marches en contrebas du petit groupe.

       Blois ordonna la descente. Effectivement, les fuyards s’étaient déchargés là du cadavre. Pas tout à fait un cadavre d’ailleurs puisque l’homme, affalé sur son manteau imbibé de sang, n’était pas mort : inconscient et parfaitement immobile, il gémissait faiblement. Des bulles écarlates s’échappaient par instants de sa bouche désespérément ouverte à la recherche d’air et on pouvait facilement comprendre qu’il s’agissait de ses derniers instants de vie.

              - Bon, on continue. Y a rien à tirer de cette blésine, allez, davaï ! conclut Blois.

       Le petit groupe poursuivit sa descente. Au pied de l’escalier, Serp les attendait tranquillement allongé entre deux blocs de pierre qui lui faisaient comme un sarcophage. Il se mit à remuer lentement la queue et Camille qui s’apprêtait à le caresser, se retourna. La colonne des hommes de Lermontov se faufilait le long de la paroi du tunnel après avoir contourné la petite colline verdoyante.

                   - Ben, vous avez fait vite, remarqua Blois.

             - Vous avez une piste ? s’enquit immédiatement Lermontov.

                  - Ils sont passés par là. Y a un mort plus haut et pas mal de sang, lui répondit son lieutenant.

                  -  Ça en fera toujours un de moins! s’exclama Launois. C’est pas moi qui regretterai ce genre de types et d’autre part…

                  - Voilà ce qu’il faut faire, le coupa Lermontov.

       Le grand barbu venait de sortir de sa veste épaisse et couverte de poussière un bout de papier qu’il commença à déplier, prenant bien soin de ne pas l’exposer au vent léger qui soufflait par moments. Curieux, Blois s’approcha de son chef et reconnut une ancienne carte, certainement de cet endroit de la ville. Il siffla doucement, comme pour reconnaître la sagacité de celui qui les commandait car, à supposer que, lui, il en ait eu une, de carte, il se demandait s’il aurait songé à s’en encombrer. Il soupira légèrement.

       A déchiffrer la carte, cette partie de la ville vers le nord paraissait relativement facile à comprendre par opposition au centre-ville et à son lacis de ruelles enchevêtrées. Il n’en restait pas moins que la surface à explorer était plutôt conséquente.

              - Ouais mais, argumentait Lermontov, y faut pas oublier que les clamèches sont plus chez elles ! On les a fait sortir de leur repaire ! Les mecs, y sont en cavale maintenant et ça, ça change tout ! Faut simplement qu’on trouve ousque qu’y z’avaient prévu de se replier. Parce que c’est bien ça qu’y vont faire : des crapules comme ça, évidemment, ça a des positions de repli  ! Mais c’est là qu’on a un avantage, poursuivit le grand barbu en se tournant vers Camille et son chien. Pasque le dogue va nous conduire. Pas vrai, le dogue ?

             - Comment on fait alors ? demanda Launois.

             - Ben, on suit le dogue, j’viens d’te dire, et on voit ensuite, s'impatienta Lermontov. Tu vois autrement, toi ? Et puis, ajouta-t-il en se tournant vers Camille qui, appuyée contre le mur du tunnel, essayait de reprendre son souffle, la fatigue des longues heures qui venaient de s’écouler commençant à lui peser sur les épaules et dans les jambes. Et puis, il faudra que tu y fasses drôlement attention à ton dogue pasque si nous on sait qu’on va le suivre, les crapules, elles doivent s’en douter aussi et y chercheront à le tuer, ton dogue. Faudra bien le surveiller, comprendo ?

       Se retournant à nouveau vers ses lieutenants, il reprit :

              - On a la moitié de ce tantôt pour les débusquer avant qu’il fasse nuit ; je sais qu’c’est pas beaucoup mais ça devrait suffire. Si on trouve pas, ben, on campe ici et on recommence demain. J’partirai pas avant d’avoir nettoyé cet endroit. C’est comme ça. Bon, on va suivre le dogue. On garde nos groupes comme avant mais on met Blois et ses soldats en arrière pasqu’y sont fatigués depuis le temps qu’ils courent. Allez, on y va !

       La vingtaine de villageois se mit en marche, Camille précédée de son chien en tête. Toute sa fatigue avait disparu.

       Toutefois, il apparut très vite aux yeux de tous qu’il leur était impossible d’avancer en groupe. Trop visibles et trop peu de terrain couvert au total. Lermontov décida rapidement une halte près d’un hangar à demi-démoli et décida qu’il fallait envoyer des éclaireurs chargés de repérer leur cible. Un problème toutefois : seule Camille pouvait diriger son chien mais elle devait être assez fatiguée de ses efforts antérieurs.

           - On peut faire autrement, argumenta Lermontov. J’comprends très bien qu’tu sois fatiguée, alors on remet à demain, d’autant que le soir va bientôt tomber.

       Observant la jeune femme, fine silhouette fragile en dépit de son épaisse parka, Blois se disait que Lermontov avait raison et que, lui aussi, avait fini par se rendre compte de tout ce que l’on avait demandé comme efforts à une jeune fille, uniquement parce qu’elle était courageuse et que son chien était un atout considérable dans leur poursuite des crapules. Oui, elle avait nécessairement besoin de repos et, d’autre part, il était tard et… Camille le coupa dans ses réflexions.

               - Non, chef, c’est vous qui avez raison : plus tôt, on poursuit ces… gens, plus on a de chance de les attraper… et puis je suis pas si fatiguée que ça : j’ai bien dormi sur ce toit la nuit d’avant alors…

                  - Dans ce cas… déclara Lermontov.

            - Dans ce cas, je vais avec elle, martela Blois. J’abandonne pas mes soldats quand ça devient dangereux.

       Camille lui décocha le plus large de ses sourires mais déjà Blois se retournait vers ses autres soldats qu’il se proposait de confier à Launois. Il n’en eut pas le temps : Veupa, pourtant habituellement peu disert, lui confirma le choix du reste de son groupe :

              - On vous quitte pas, lieutenant ! On reste avec vous devant !

       Blois hocha la tête, intérieurement très touché de cette marque de confiance. Les villageois se séparèrent après être convenus d’une tactique simple : le groupe de Blois, c'est-à-dire du chien, suivrait la piste alors que deux autres groupes seraient formés de part et d’autre d’eux, à deux rues adjacentes près puisque la carte montrait que cela était possible. En cas de bifurcation, Blois préviendrait les autres par des coups de sifflet, un pour la droite, deux pour la gauche. On se mit en route.

       Serp semblait effectivement suivre une trace mais sans enthousiasme particulier ce qui faisait dire à Camille que leurs proies s’étaient probablement séparées et que la piste elle-même s’estompait peu à peu. Lorsque les maisons commencèrent à se clairsemer, Blois se rendit compte qu’ils étaient en train de quitter la ville. D’ailleurs, le groupe de gauche, celui de Launois, revenait vers eux, leur progression étant coupée par les anciennes voies de chemin de fer. Ils attendirent le groupe de Lermontov qui ne tarda guère à apparaître.

              - Va vous falloir faire demi-tour et nous suivre, annonça d’emblée Lermontov. Notre bon ami qu’est là m’a expliqué quelque chose. On l’a trouvé deux rues plus haut qui se cachait derrière un tas de pierres, c’te clamèche ! On l’a un peu secoué et… Mais ce qui est intéressant, c’est ce qu’y nous a dit et… Allez, répète donc c’qu’a t’as dit, toi !

       L’homme, grand et maigre, n’en menait pas large et tremblait imperceptiblement de tous ses membres. Un léger filet de sang coulait de sa lèvre inférieure tuméfiée mais, pour le reste, il paraissait en assez bonne forme. Il était vêtu d’un long manteau à la couleur indéterminée qui lui tombait jusqu’aux pieds et que Blois associa immédiatement aux hommes qu’il avait vus dans le tunnel lorsqu’il veillait Lydia. Il s’approcha de lui, l’œil mauvais, mais, déjà, l’homme, voulant bien faire, se répandait en phrases plus ou moins compréhensibles.

              - Holà, tu ralentis, j’comprends rien, l’avertit Blois.

       L’homme, fermement tenu par deux villageois du groupe de Lermontov, avala sa salive et entreprit de reprendre ses explications plus lentement. De ses phrases alambiquées et elliptiques, de ses formules incompréhensibles et de ses silences, on finit quand même par comprendre que « l’homme à l’arc droit », comme le dénommait leur informateur, dirigeait une petite bande d’une vingtaine d’individus qui rackettait plus ou moins les quelques rares habitants de la ville avant d’aller écumer, en période de disette ou plus simplement pour le plaisir, les alentours où quelques villages comme le leur essayaient de subsister tant bien que mal. Il y avait quelques femmes avec eux mais c’était surtout « celle du chef » qui lui faisait peur car elle était, prétendait-il, bien plus « méchante », c'est-à-dire cruelle, que tous les hommes réunis. Camille qui écoutait attentivement cette confession en flattant son chien ne put s’empêcher de penser à la vieille ayant disposé le piège qui avait failli lui coûter la vie.

              - On l’appelle Lady et c’est la dame à Jacmo et c’est elle…

                - Jacmo ?

                - Oui, Jacmo. C’est le nom du patron, de l’homme à l’arc droit…

              - Très bien, le coupa Lermontov, mais raconte donc à mes hommes c’que tu m’as dit tout à l’heure sur la maison qui…

               - Oui, oui, reprit l’homme. Les amis, y s’retrouvent dans la grande maison rouge qu’est à l’angle des deux grandes rues et de la grande place, là où…

              - Ce qu’il veut dire, l'interrompit à nouveau Lermontov, c’est qu’on est passé devant tout à l’heure. C’te grande bâtisse, pour eux, c’est comme une seconde tanière après le tunnel. On va donc y aller faire un tour.

       Blois eut soudain la vision de l’immeuble qu’évoquait l’homme. De la rue qu’il remontait avec son groupe, il l’avait effectivement aperçu quelques minutes plus tôt et avait identifié l’édifice comme celui d’un cinéma : c’était écrit en lettres à moitié effacées sur le fronton de la façade. Il était probablement le seul avec Lermontov à savoir ce qu’était ce genre de salles et à quoi celles-ci pouvaient servir du temps des anciens : la projection d’images animées au moyen de machines perfectionnées, ressemblant - mais en beaucoup mieux - aux lanternes magiques de son enfance, ces portes ouvertes sur le temps passé que, à la maison des parents, un vieil homme animait contre quelque nourriture et le coucher d’une ou deux nuits. Il fut tiré de sa réflexion par le rire tonitruant de Lermontov qui s’exclamait :

              - Eh bien, t’as plus rien à nous dire, toi ?

       Et, face au geste d’impuissance de l’homme, il conclut :

          - Tu l’sais p’têt pas mais je suis de bonne humeur aujourd’hui, alors, tu peux te tirer mais fissa, hein, j’veux pu voir ta sale tronche. Allez, barre-toi !

       L’homme hésitait, regardant l’un et l’autre pour s’assurer de sa bonne fortune. Les soldats le lâchèrent sur un regard de Lermontov et l’homme, paniqué mais méfiant, se mit à reculer lentement, s’éloignant du petit groupe de villageois qui le regardaient avec curiosité. Il avait choisi de reculer vers l’extérieur de la ville, pour bien montrer à ses tourmenteurs qu’il ne comptait certainement pas prévenir qui que ce soit de son aventure et notamment pas son « patron ». A présent, tout ce qui lui importait semblait être de s’enfuir de ce monde trop violent pour lui et de n’y jamais revenir. Tout dans son attitude tendait à montrer cette volonté de se faire tout petit, misérable, inoffensif, totalement et définitivement neutralisé et, au bout du compte, incapable de la moindre action agressive. Peut-être même avait-il fini par le croire lui-même… Éloigné d’une dizaine de mètres de ses tortionnaires, il fit brutalement demi-tour et se mit à courir le plus vite qu’il le put. C’était précisément le geste qu’attendait Launois. Il leva son bras brusquement et, à la vitesse de l’éclair, expédia sa dague qui vint se ficher juste sous la nuque de l’homme. Celui-ci trébucha, projeta ses bras vers l’avant dans un dernier effort de protection et s’écroula sur le sol inégal sans un bruit. Il ne préviendrait certainement pas son chef de la venue des villageois. Camille ébaucha un geste vers la misérable dépouille, non pour lui offrir une aide bien trop tardive mais plutôt pour ne pas laisser le cadavre ainsi abandonné aux quatre vents : elle avait parfois encore du mal à comprendre toute cette violence. Blois l’empêcha d’un regard avant de préciser :

              - On laisse là la clamèche. Elle fera le bonheur des dogues de passage et servira d’avertissement.

               - On doit pouvoir entrer dans c’te bâtisse et faire du nettoyage, s’approcha Lermontov qui était déjà passé à autre chose. Mais faut pas tarder car j’ai pas envie qu’y s’organisent un peu trop…

       Les villageois s’étaient regroupés et entouraient leurs chefs. Camille, restée un peu à l’écart avec son chien, se fit la réflexion que la petite troupe lui faisait bonne impression. Leur nombre, tout d’abord, un peu plus d’une vingtaine de soldats, était relativement important en ces temps d’individualisme et d’incivilités et, d’autre part, leur apparence était relativement dissuasive. Endurcis par leurs opérations antérieures, on comprenait que l’on avait affaire à de vrais combattants, convenablement armés et en définitive plutôt bien entrainés pour le genre de mission qui leur était proposé et qui n’était en fait que des combats de rue plus ou moins organisés. En sus d’elle-même, Camille avait compté quatre autres femmes dont la douce Garance, la seule à porter comme elle des cheveux longs, chez elle auburn, mais dont la délicatesse de la silhouette laissait la place à une endurance implacable en opération, elle avait pu s’en rendre compte à diverses reprises. Toutefois, cela serait-il suffisant pour venir à bout des blésines qui, depuis des semaines, pourrissaient la vie du village ? Elle en doutait mais aurait préféré avaler sa langue plutôt que de le verbaliser. Elle se disait en fait que, même s’ils arrivaient à éliminer les pires de leurs ennemis, cela ne se ferait pas sans mal et que nombre de villageois risquaient d’y laisser leur vie. Quoi qu’il en soit, ce qui devait d’abord compter pour elle, c’était… elle-même et Serp. Elle espérait bien ne jamais se laisser surprendre et se proposait de rendre sa liberté au grand chien dès que sa présence ne serait plus nécessaire, c'est-à-dire lorsque le contact serait effectivement établi. Le rire tonitruant de Lermontov l’arracha à ses réflexions.

              - Mais non, mais non, les amis, qu’ils ne sont pas partis. Pour aller où ? Dans un autre endroit complètement pourri de c’te ville alors qu’y savent même pas qu’on sait où ils se trouvent ? Bien sûr que non.

       Blois devait reconnaître que son chef venait de marquer un point. Mais alors, cela signifiait que…

              - Exactement, poursuivit Lermontov qui avait suivi le regard de son lieutenant. Faudra cacher le radac de celui-là : c’est ta soldate qui avait raison finalement. Parfois, faut pas trop se signaler aux autres… Tiens, toi et toi, vous allez me prendre le radac de la clamèche et me le jeter quek part dans un fossé et puis non, tiens : ce sera encore mieux dans c’te vieille bicoque qu’est juste là. Vous m’le foutez à l’intérieur. Les dogues l’auront bouffé avant qu’il pue trop fort. Bon, c’est pas tout ça mais faut se décider. On s’y met tout de suite ou on attend demain vu qu’il commence à presque faire nuit ?

              - Attendre, suggéra Launois.

              - Plus tôt on sera débarrassés, mieux ça vaudra, objecta Blois.

       Lermontov fit quelques pas de côté, la mine pensive puis revint vers ses adjoints.

              - Non, c’est Launois qu’a raison. On a le temps. J’aime pas me lancer dans un truc la nuit dans un endroit que je connais pas. Et puis, y en a beaucoup parmi nous de fatigués. On a des provisions. On va se trouver un endroit pour la nuit. Près de la planque des crapules pour le cas où y voudraient s’tirer incognito. Mais d’abord, on repasse devant nos p’tits copains tranquillos et en nous assurant bien qu’ils nous verront : on va faire comme si on rentrait chez nous… mais on reviendra en douce plus tard, demain. Gaffe aux flèches quand même. Allez, zou, on y va.

       Cette fois-ci regroupés, les villageois repassèrent devant le cinéma servant de repaire à leurs ennemis. Lermontov avait été formel : il exigeait que chacun de ses hommes ait une vue au moins extérieure de l’endroit afin d’en capter la configuration générale. En revanche, il demanda à chacun de jouer l’indifférence de façade car il convenait de donner l’impression qu’on rebroussait chemin, qu’on retournait vers là d’où l’on était venu. Bien qu’ayant distribué solennellement des consignes de prudence à ses lieutenants, il était en réalité à peu près convaincu que rien ne se passerait : pour Lermontov, la petite armée qu’il conduisait ne donnait pas l’envie à ses opposants, certainement en sous-effectif par rapport à eux, de manifester leur présence au risque de déclencher une bataille rangée dont ils ne sortiraient certainement pas vivants. De fait, une immobilité totale et un silence complet accueillirent les villageois lors de leur passage en zone dangereuse. Blois observa du coin de l’œil l’immeuble rouge mieux qu’il avait pu le faire un peu plus tôt. En réalité, il se dressait presque solitaire au carrefour des deux grandes rues et d’une l’esplanade, le tout comme il se doit encombré d’obstacles divers dont la plupart avaient été volontairement apportés. Le cinéma, pour ce qu’il en devinait, n’était qu’une avancée de l’immeuble, son toit propre ne rejoignant le bâtiment qui le surplombait qu’une dizaine de mètres en arrière. Blois en déduisit que la salle, située derrière le hall d’accès et les caisses dont on devinait encore les cages en verre, se prolongeait sous l’immeuble lui-même avec lequel elle devait communiquer. Ce qui compliquait singulièrement leur tâche. Détournant les yeux après un regard en apparence neutre, il se promit de parler également aux autres de la porte de sortie arrière que, comme tout cinéma qui se respectait à l’époque, le bâtiment devait à l’évidence posséder. Camille, quant à elle, marchait à ses côtés, apparemment plongée dans de profondes réflexions : elle n’avait pas semblé marquer le moindre intérêt pour la « maison rouge » comme l’appelaient les villageois mais il ne doutait pas de ce qu’elle avait, en chasseur accompli, certainement poser l’essentiel de ses repères visuels. Elle s’était temporairement séparée de son chien car selon Lermontov « il s’agissait d’une aide si importante que cela valait certainement une flèche d’arbalète ennemie, même au risque de se démasquer ! ». Camille avait approuvé sans discuter la décision que Blois trouvait tout spécialement judicieuse.

       Ayant laissé deux hommes en arrière pour s’assurer qu’ils n’avaient pas été suivis, Lermontov décida qu’on ferait halte dans un bâtiment d’angle à quelques rues de leur cible. La grande salle dans laquelle ils se trouvaient à présent était ouverte aux quatre vents puisque la porte à double battant qui la fermait jadis avait été arrachée par on ne savait quoi, ou plutôt qui. C’était néanmoins bien suffisant pour la nuit qu’ils avaient à passer là. Lermontov décida qu’on mangerait froid pour ne pas éveiller l’attention par des lumières intempestives et qu’une veille serait assurée à proximité de la maison rouge afin d’être certain qu’on ne leur fausserait pas compagnie durant la nuit. A l’issue d’un repas frugal, pour la première fois, Blois, passant outre ses réticences longuement évaluées, s’autorisa à venir s’asseoir auprès de sa soldate et de son chien. Si Camille en fut surprise, elle ne le montra pas. Au contraire, elle tira sa maigre couverture de voyage pour permettre à Blois d’échapper autant que faire se peut au froid omniprésent en dépit de la présence humaine relativement fournie.

       Camille ne savait pas trop comment prendre l’initiative de son chef. Elle était à la fois mal à l’aise et, dans le même moment, heureuse de son incertitude. Que lui voulait Blois ? Coucher avec elle ? Contrairement à ce qu’elle avait au début pensé, une sorte de morale courait parmi les villageois qui faisait que, concernant les rapports entre sexes opposés, on respectait certaines formes : sans l’avoir jamais vérifié, Camille savait qu’il fallait y voir là l’empreinte de Lermontov dont l’exigence de discipline concernait également ce domaine. Toutefois, rien, ni personne n’aurait pu empêcher Camille et Blois de vivre une aventure commune s’ils l’avaient réellement voulu. Ca ne s’était tout simplement pas fait… quoique, à plusieurs reprises, la jeune femme s’était interrogée sur un geste, un regard, l’ébauche d’une phrase. Puisqu’elle n’espérait rien, elle avait chaque fois décidé de ne pas accorder d’importance à de telles inepties certainement fabriquées par son esprit tourmenté. Lorsqu’on vint la réveiller pour son tour de garde, Blois dormait – ce qui était une surprise pour elle - tranquillement allongé à côté de Serp et il n’avait tenté aucun geste qui eût pu être mal interprété.

     

     

       Lermontov paraissait indécis et il questionna du regard ses lieutenants. Launois fut le premier à répondre à son interrogation muette.

              - Selon moi, il faut profiter de l’effet de surprise et attaquer ces blésines d’un seul coup d’un seul, après avoir évidemment… comment tu dis, Blois, déjà ? Ah oui… sécurisé la sortie de l’arrière et

              - On peut aussi foutre le feu à tout l’immeuble et les attendre à la sortie, suggéra Lermontov.

             - Mais on risque alors de leur laisser le temps de se tirer… et puis, avec la fumée, c’est à double tranchant ! objecta Launois, passant à plusieurs reprises sa main dans ses cheveux, signe chez lui d’incertitude.

             - Ce qui pose problème, commença Blois qui n’avait pas encore parlé, c’est l’immeuble au dessus. Ben oui parce que je suis à peu près certain qu’il communique avec le cinéma et que c’est pour ça qu’ils l’ont choisi. Imaginez : une grande salle sans doute à peu près vide en bas et plein d’endroits au dessus pour y vivre tranquille, stocker les produits des pillages. Avec plein de couloirs, des escaliers, des tas de pièces différentes : facile à défendre. Et j’parle pas des caves…

             - Si je te comprends bien, lui répondit Lermontov, le tunnel, hier, c’était pas leur repaire à ces blésines, c’est c’te maison rouge…

            - C’est en tout cas l’endroit que, moi, j’aurais choisi, expliqua Blois.

            - Tout ça, c’est bien joli, mais qu’est-ce qu’on fait ? hasarda Launois.

              - J’suis d’accord pour la jouer serré, susurra Lermontov en plissant les yeux comme s’il voyait par anticipation la mise en application de leur attaque. Nous sommes vingt-deux. Suffisant pour nous débarrasser de ces clamèches moins nombreuses et qui ne savent se battre que contre des pauvres mecs sans défense. D’abord, on laisse trois hommes sur la porte de derrière. Ensuite, on fait trois groupes. Un qui entre dans le machin… le cinéma, enfin j’veux dire la grande salle et ça, ça devrait amener nos amis vers la sortie où nos hommes les attendront. Les autres s’occupent de l’immeuble. A propos, est-ce qu’on sait si y a une autre sortie ?

              - J’y venais, intervint Launois. Chacal m’a expliqué qu’il avait vu une porte d’entrée sur la première rue, celle de gauche… mais dans l’autre rue c’est un autre immeuble… Le problème reste quand même le même parce que Chacal est certain d’avoir vu quelqu’un en sortir.

              - Donc les deux immeubles doivent communiquer… où on les a fait communiquer…

            - Ce qui veut dire un groupe de chaque côté et on se retrouve au milieu.

             - Je prends le groupe principal, celui de la grande salle. Avec l’aide des trois qui gardent la porte arrière, on nettoie et on vous rejoint au plus vite, intervint Lermontov.

          - Eh bien, alors disons que mon groupe entre dans l’immeuble de gauche, déclara Blois. Si t’es d’accord…, adressa-t-il à Launois qui haussa les épaules, indifférent.

             - Mes amis, on a du travail en perspective. On revoit tout ça, on distribue les rôles et on prévient nos hommes. Je veux qu’on soit prêts à midi, au moment où les clamèches doivent bouffer…, conclut Lermontov.

     

     

       Blois observait attentivement les alentours. Pas un mouvement. Pas même le moindre bruit. Il faisait froid mais le temps était relativement clair. Dommage pour une fois, pensait Blois, un temps plus sombre aurait été meilleur pour nous. Quoique… Il ne faut pas se faire d’illusions : les autres nous ont depuis longtemps repérés ; à supposer même qu’ils ne l’aient pas fait depuis hier !

       Il se tourna vers ses soldats.

             - On va entrer dès maintenant. Finalement, on se passera de ton dogue. Et, devant l’étonnement de Camille : parce qu’on va avoir à ratisser là-dedans alors, d’accord, ton dogue fera peur mais il va peut-être nous gêner… et puis, je veux pas le risquer : il est trop précieux, tu comprends !

       Camille se tourna vers Serp, sagement assis à ses côtés, puis se pencha vers lui pour lui dire quelques mots à voix basse, des mots qui n’étaient qu’à eux deux. Le chien leva sa truffe vers sa maîtresse qui lui flatta doucement les flancs puis, sans l’ombre d’une hésitation, s’élança dans la rue, suivi du regard par le petit groupe. Bientôt, il ne fut plus qu’une tache lointaine. Blois reporta son regard vers l’entrée de l’immeuble qui, parce qu’elle était en apparence bien plus propre que la moyenne des autres, ne lui inspirait guère confiance. Il s’avança dans le hall, sombre mais propre lui aussi. On était loin des entrées d’immeuble à moitié bouchées par un amoncellement de débris, de meubles cassés, de vieilles ferrailles. Ici, on sentait que la Vie s’était réorganisée. Enfin, une certaine vie. Face à lui, Blois distinguait sur la droite un escalier qui montait vers les étages tandis que le hall se prolongeait sur son côté gauche probablement vers une arrière-cour et les caves. Lors de leur réunion de préparation, Lermontov avait soulevé le problème : que choisir de faire en premier ? Commencer par fouiller les caves au risque de donner rapidement l’alerte ou bien investir les étages où devaient se trouver leurs ennemis. « En plein midi, les blésines doivent ou manger ou dormir mais certainement pas dans les caves : il faut d’abord passer dans les étages. D’abord dans les étages ! D’ailleurs, dès que nous aurons fini de nettoyer la grande salle du bas, on se retrouve tous là-haut ! » avait-il indiqué.

       Blois pivota vers ses soldats : tous avaient l’écharpe verte règlementaire autour de leurs bras droits. C’était le seul moyen qu’avait trouvé Lermontov pour éviter les erreurs en cas de corps à corps dans un endroit pouvant prêter à confusion. Étrangement, tel un flash de lumière, Blois se revit demandant la raison de la couleur des écharpes le jour où Lermontov les avait présentées au village : la réponse avait été des plus logiques. « C’est effectivement une question vachement importante que tu soulèves là, Blois, et j’ai dû y réfléchir longuement avant de choisir ! J’ai pris les vertes parce que, imagine-toi, mon vieux, que c’est la seule couleur d’écharpes qu’on a trouvé en quantité suffisante ! » avait expliqué le grand barbu en déclenchant l’hilarité générale.

       Blois demande à ses soldats de déposer leurs sacs perso dans l’entrée même de l’immeuble, contre l’escalier : on passerait les reprendre plus tard, lorsque l’opération serait terminée. Il secoua la tête puis, désigna du regard l’escalier. Il remonta la fermeture éclair de sa grosse veste de cuir et serra sa dague avec force. Dans sa poche intérieure gauche, il sentait le volume rassurant du révolver qu’il emmenait chaque fois lors d’expéditions de ce genre bien qu’il ne s’en soit jamais servi. Toute sa réserve de balles, environ une trentaine, se trouvait dans sa poche intérieure controlatérale. Il s’avança et commença à grimper lentement les marches, certain d’être suivi.

       L’escalier débouchait sur un entresol duquel partaient latéralement deux autres escaliers. L’immeuble était plus important que ne l’avait supposé Blois. Il se retourna vers ses soldats. Il porta son index droit vers sa bouche pour signifier un silence absolu que ses suivants n’auraient de toute façon pas rompu puis désigna de la tête l’escalier de gauche à Camille et Garance avant de faire le même geste mais vers la droite pour Veupa et Loulou. Précédant les deux femmes, il gravit les quelques marches avant de s’enfoncer dans un couloir chichement éclairé par une lumière du jour affaiblie provenant de deux ou trois vasistas. Le silence était total ce qui ne présageait rien de bon : ils étaient peut-être déjà attendus. Il avança lentement.

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