• chapitre deux

        

         Une matinée comme les autres. Grise mais sans pluie. Par la petite fenêtre enfouie sous le lierre de ce qui autrefois servait de salle de séjour, Camille regardait paisiblement les arbres qui déjà jaunissaient. Mais plus que leur apparence de maturité finissante, c'était la disparition d'une certaine luminosité de l'air qui indiquait que la saison froide ne tarderait plus à s'installer. Et le raccourcissement des jours, bien sûr. Mais il restait encore de nombreuses journées de chasse et de pêche pour compléter les réserves déjà importantes. Justement, Camille se demandait si, aujourd'hui, elle devait sortir, s'aventurer sous les arbres pour une expédition qui ne s'imposait pas de manière urgente. Tôt dans la matinée, elle avait fait le tour des pièges proches de la maison avec des résultats satisfaisants : deux petits oiseaux et un lièvre. Assez pour les jours à venir. Sans compter le renard, accroché par une de ses pattes arrière et qui l'avait vu s'approcher en se débattant, fou d'angoisse. Elle l'avait tué d'un seul coup de sa petite hache, sans plaisir et sans remords : c'était un concurrent, presque un ennemi, dans sa quête de nourriture. Elle secoua la tête.

    [Camille doit sortir. Elle doit continuer à trouver des animaux et des plantes. La froide saison arrive. Il y aura l'eau du ciel et le vent. Peut-être la neige du ciel qui blanchira tout et cachera les animaux. Les rares plantes qui resteront seront glacées et cassantes comme du verre. Si elle n'en a pas trouvé assez, Camille devra sortir et elle aura froid aux jambes, aux mains et au visage. Elle risquera le mal dans le corps. Maintenant, c'est encore le moment. Il ne faut plus penser à la maison, au chaud, au repos.]

         Elle ramassa son grand sac à dos, s'enveloppa de l'espèce de veste, mi-tissu, mi-fourrures disparates, qui la protégerait du vent qui s'était levé et posa le pied sur le porche de la maison. Comme à son habitude, protégée des éventuels regards par les arbustes sauvages contre les murs, elle observa les alentours. Hormis les feuilles qui virevoltaient, la poussière, les cimes des arbres qui ployaient par instants, rien ne bougeait. Elle s'apprêtait à s'avancer quand, le geste à peine ébauché, elle s'immobilisa. Du coin de l’œil, sur la gauche, elle avait saisi un mouvement. Elle fixa avec attention l'endroit. Serp ? Mais plus rien ne bougeait. Pas Serp. Il serait venu vers elle immédiatement, de sa course ondoyante à ras de terre. Elle attendit. Tout était calme. C'est alors qu'elle entendit le bruit. Un sifflement sourd, bitonal, étrange, qui se répéta à deux reprises avant de cesser définitivement. On aurait pu croire le cri d'un oiseau inconnu comme parfois il en passait près de la maison mais Camille savait que ce n'était pas un oiseau. Lentement, elle s'accroupit puis recula dans la maison. Elle glissa la hachette sous la cordelette qui lui servait de ceinture et s'empara du vieux revolver du père qu'elle laissait toujours à portée de main. Elle ne s'en servait jamais. D'ailleurs, il n'avait que sept balles et il n'était pas question de les gaspiller. Le père lui avait appris à l'entretenir et lui avait expliqué qu'il ne devait servir qu'à cela : un ultime recours, la défense dernière si jamais on ne pouvait pas faire autrement. Elle le nettoyait souvent mais le reposait à chaque fois dans le placard du fond où, inerte et impassible, il attendait peut-être un jour comme celui-là. Une seule fois, elle l'avait vu cracher le feu. Le père, il y avait bien longtemps, l'avait utilisé pour chasser un rôdeur avant qu'il n'approche trop de la famille. Camille se rappelait le tonnerre de la détonation et l'éclair qui l'avaient tant impressionnée. L'arme à la main, elle revint près du porche. Plusieurs minutes passèrent et enfin elle les vit. Deux silhouettes à l'orée des arbres qui bondissaient latéralement, comme si elles voulaient accomplir un mouvement tournant. Plus rien d’autre puis, comme rassurées, les silhouettes sortirent de leur ombre protectrice. Des Étrangers. Deux. A présent, ils avançaient vers la maison, sans se cacher. C'était le plus grand, celui qui possédait une sorte de bâton sur l'épaule, peut-être une de ces armes, un fusil, dont parlait jadis le père, désolé de ne pas en posséder, qui avançait en tête. C'était lui qui faisait le bruit avec sa bouche. Elle put l'entendre nettement à deux reprises maintenant qu'il était plus proche. Camille n'avait pas peur. Elle était parfaitement calme. De tout temps, elle s'était préparée à cette éventualité. Elle savait ce qu'elle devait faire. Elle jeta un dernier coup d’œil à son refuge que, à présent elle en était persuadée, les étrangers allaient envahir, et se dirigea lentement à reculons, dans un silence absolu, vers la porte arrière de la maison, un trou enfoui sous la verdure plutôt. Elle souleva la planche qui obstruait l'orifice, regarda attentivement la végétation devant elle. Elle ne se pressait pas. Elle avait tout le temps avant que les Étrangers commencent l'exploration de la maison. Elle s'avança sans bruit. La chose lui sauta dessus sans qu'elle puisse esquisser un geste. Elle grogna de surprise et ne put éviter de tomber, face contre terre, écrasée par le poids de son agresseur. La chose, déjà, s'était emparée du revolver qu'elle rejeta au loin et se saisit de la hache à sa ceinture. Camille, de toutes ses forces, chercha à se libérer mais elle était parfaitement immobilisée, les mains derrière le dos. L'agresseur lui passa une corde en métal autour des poignets et la retourna. La brutalité et la rapidité de l'acte la laissaient à présent sans réaction.

    [Camille est prise. Les étrangers l'ont prise. Elle ne peut plus s'échapper. Camille va mourir. C'est bien fait. Elle n'a pas été assez prudente. Elle a été prise comme une enfant, comme le renard de ce matin. C'est comme ça que les parents ont été pris et qu'ils ne sont jamais revenus. Mais Camille n'a pas peur. Elle saura mourir. Elle saura payer sa stupidité.]

              - Mais, voyez donc ce que je viens d'attraper là ! C'est une nana, on dirait. Eh, lieutenant, Lydia, par ici !

         Le gros étranger avait détourné les yeux une demi-seconde et Camille se redressa, prête à sauter de côté, à s'enfuir, mais les menottes l'empêchèrent de trouver rapidement son équilibre.

              - Bouge pas, toi.

         L'étranger avait tiré de son fourreau un couteau cranté dont la lame brilla dans la lumière malgré l'absence de soleil. Camille s'immobilisa, assise aux pieds de son assaillant. Les deux autres arrivaient, tranquillement, après avoir fait le tour de la maisonnette. Le premier était un homme assez jeune, habillé d'une combinaison de cuir noir, usée et déchirée par endroits. Il tenait encore son fusil à la main, mais le canon baissé vers le sol, comme pour signifier à Camille qu'il n'y avait plus de danger et qu'elle était totalement à leur merci. Ce dont elle ne doutait d'ailleurs pas. Derrière lui, les yeux aux aguets explorant attentivement les murs et leur végétation, une femme. Jeune également. Comme son compagnon, elle était tête nue et ses cheveux bruns lui tombaient presque au milieu du dos. Camille n'avait jamais vu des cheveux aussi longs. C'était aussi la première femme qu'elle rencontrait depuis la disparition de la mère. La femme tourna son visage bronzé vers Camille et se mit à l'observer avec curiosité. L'homme en cuir, les mains sur les hanches, rompit le silence.

            - Bien joué, Caspienne. Puis s'adressant à Camille : allez, jeune fille, debout, j'aimerais vous poser une ou deux questions. On rentre, ajouta-t-il en désignant la maison.

         Étrangement, ce qui désolait Camille, ce n'était pas d'avoir été faite prisonnière mais d'observer les Étrangers qui fouillaient sa maison. De les voir retourner brutalement toutes ses pauvres richesses, en échangeant de rares paroles et des clins d’œil complices et parfois consternés, comme s'ils ne trouvaient pas ce pour quoi ils étaient venus, comme si tous ses trésors patiemment récoltés n'étaient pour eux d'aucune valeur, d'aucune utilité. A cet instant précis, Camille les haïssait de toutes ses forces. Libre, elle les aurait tués, un par un, avec une délectation profonde. Mais elle était à terre, solidement attachée au gros meuble ventru de ses parents dont les portes bâillaient misérablement. Une foule d'objets renversés, brisés, piétinés, l'entourait et ce spectacle de mort rehaussait sa haine. Enfin, le gros qui l'avait attrapée se retourna vers elle, attentif soudain.

              - Bon, c'est pas tout ça, ma grande, mais va falloir que tu nous racontes ce que tu fabriques ici toute seule. Tu sais que c'est pas très prudent ça, hmm ? Et d'abord, c'est quoi ton nom ? Parce que t'as un nom, pas vrai ?

         Camille baissa les yeux au son de la voix. Elle savait que leur éclat trahirait sa colère et ses idées de meurtre. Durant quelques secondes, les Étrangers la regardèrent sans impatience puis le gros reprit :

             - Bon, ben j'crois que tu veux pas répondre, faut croire. C'est pas gentil, ça, de pas répondre à quelqu'un qui demande poliment. P'têt bien qu't'es muette au fond. Mais j'vais t'faire causer, moi, tu peux m'faire confiance.

         Elle sentit le gros qui s'approchait d'elle et se penchait à sa hauteur. Du coin de l’œil, elle le vit lever le bras et, machinalement, elle enfonça sa tête dans ses épaules. Mais, l'autre, l'homme en cuir, arrêta son compagnon.

              - Laisse, Caspienne, on va essayer autrement.

         L’homme en cuir avait posé son fusil contre le mur et il lui jeta un regard comme pour se persuader qu’il n’en aurait pas besoin puis il s’avança vers la silhouette prostrée de la jeune femme. Les mains derrière le dos, il observa Camille quelques secondes en silence avant de s'accroupir face à elle pour être à sa hauteur puis sa voix claire rompit le silence revenu.

              - Bon, écoutez-moi, jeune fille, on n'est pas méchants, vous savez. On veut seulement comprendre ce que vous faites ici, dans ce pays, heu, difficile. Comment vous vivez et si vous avez des amis. Ou de la famille, peut-être. Allez, dites-nous, on vous fera pas de mal, promis.

    [Cause toujours, salopard, Camille, elle dira rien. Camille a rien à raconter. Si tu me dis vous, c'est que tu crois que nous sommes plusieurs. Tant mieux si t'as la trouille. Vous avez qu'à vous casser. Camille, elle veut rien d'autre sinon qu'on la laisse tranquille. Et si elle doit être tuée, faut le faire vite.]

         Devant son échec patent, face à cette étrange créature, l'homme en cuir se releva. D'un geste, il arrêta les autres qui s'approchaient lentement et se mit à regarder pensivement Camille. En fait, il n'y avait pas beaucoup à réfléchir. Confronté à une situation de ce genre, les ordres étaient formels : quand on rencontrait un élément hostile, quel qu'il soit, la coutume était de l'éliminer, sans s'interroger plus avant. Mais quelque chose, la fragilité de la fille ou peut-être son apparence physique presque civilisée dans cette région si inamicale, le retenait encore. Ce fut alors que la panique se déclencha. Surgie de nulle part, une ombre gigantesque se jeta sur l'homme en cuir qui tomba en poussant un cri de surprise. Les autres reculèrent en désordre avant d'identifier l'image du gros chien qui venait de jaillir. La femme brune et le gros réagirent dans la même seconde, elle en levant son revolver, lui en tirant son poignard. Ils n'eurent pas le temps de se servir de leurs armes. La voix dure et glacée de Camille s'éleva au-dessus des grognements et des bruits de lutte :

                 - Serp, laisse. Au pied.

         Le monstre, comme frappé par la foudre, abandonna immédiatement l'homme en cuir et vint ramper, pantelant, aux pieds de sa maîtresse. L'homme en cuir se releva, arrêta d'un geste la femme brune qui s'approchait et regarda Camille.

              - Vous voyez bien que vous pouvez parler. Je vous félicite aussi de vous faire obéir comme ça mais, je vous en donne ma parole, au moindre geste du dogue, notre amie Lydia - il désigna la femme brune d'un bref geste de la tête – l’élimine. Bon, maintenant, faut parler ou bien tout ça va mal se terminer. Allez, vite.

              - Camille a rien à dire. C'est vous qui êtes venus la chercher. Elle demandait rien. Faut la laisser tranquille.

         L'homme haussa les épaules et se tourna vers la porte d'entrée. Il porta son sifflet à ses lèvres et émit le curieux son bitonal qui avait tant intrigué Camille quelques minutes plus tôt. La porte s'ouvrit immédiatement sur une petite femme d'une quarantaine d'années aux courts cheveux châtains, qu'une longue cicatrice qui lui courait au-dessous de la bouche n'arrivait pas à enlaidir. Elle aussi était habillée de cuir et tenait à la main un poignard. Elle interrogea du regard ses compagnons. L'homme en cuir qui, à l'évidence, était le chef du petit groupe, reprit la parole.

              - Allez, on l'emmène. Avec le dogue. A la condition expresse que vous nous assuriez que vous le ferez tenir tranquille sinon...

         Ces dernières paroles étaient directement destinées à Camille qui ne prit même pas la peine de lui montrer qu'elle avait entendu. Pour elle, quoi qu'il se passe, la partie semblait perdue puisqu'elle allait être entraînée elle ne savait où, mais probablement très loin de chez elle. Dans le meilleur des cas, pensait Camille, elle serait traitée en esclave où peut-être pire encore. A moins, que lassé de son silence ou de devoir constamment la surveiller, l'homme en cuir, celui que les autres appelaient le lieutenant, se décide enfin à se débarrasser d'elle d'un coup de poignard, un peu plus loin, dans quelque chemin de terre. Elle le souhaitait à présent. Elle n'avait pas peur. En tous cas pas de la mort. Ce qui la tracassait, c'était Serp. Le chien était toujours près d'elle, attentif à ses moindres gestes, et observait les Étrangers avec une méfiance extrême. Mais Camille savait bien que, en dépit de sa force, l'animal ne pouvait rien contre les armes et le nombre des ennemis. Il ne lui restait qu'à trouver un moyen pour qu'il s'enfuie sans dommages. Elle comptait bien profiter de la moindre occasion, du plus petit moment d'inattention, pour lui jeter l'ordre bref qui, au moins, le sauverait lui. Un autre coup de sifflet et Camille se retrouva debout puis violemment poussée par-derrière. Ils sortirent lentement de la maison. L'homme en cuir et la femme jeune l'encadraient. Déjà le gros s'était glissé sur le côté et disparut sous le couvert des arbres. L'autre femme n'était pas en vue. Camille jeta un coup d’œil désolé à son petit monde que, elle en était à présent certaine, elle ne reverrait pas. Elle ne se sentait pas particulièrement triste - ce qui doit arriver, arrive - mais sa haine et sa rancœur étaient intenses.

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